• - Le corps dans la liturgie

    Dieu aime notre humanité
    Réflexion sur le rôle du corps 
    dans la célébration des sacrements.
    (Revue Célébrer n°379, octobre 2010, p.46-49) 

    Un moment de grâce, dans la symphonie des gestes et des paroles

    En ce dimanche 24 janvier 2010, Lou est toute sage, bien présente dans les bras de sa maman. Par trois fois, l’eau tiède a coulé sur sa tête : « Je te baptise, au nom du Père… et du Fils… et du Saint-Esprit… » Je présente le flacon de Saint-Chrême à ses proches et leur fait humer un reflet physique de la « bonne odeur du Christ », chère à saint Paul[1]. Voici l’enfant marquée de l’huile du salut : une belle onction sur la tête !… Elle sent bon le Saint-Chrême, elle sent bon le Christ. Et manifestement, elle s’en trouve bien !… Ses yeux regardent alternativement le cierge que je remets maintenant à son parrain et la flamme du cierge pascal, auquel je viens de l’allumer. Dans le mouvement de son regard doux et curieux, elle semble saisir quelque chose du mystère de son baptême. Silence religieux dans la petite assemblée. Pour chacun des participants, c’est un moment de grâce, bien tangible. Dans la symphonie des gestes et des paroles, la foi de l’Eglise a sollicité leur propre foi ; les yeux de leur âme se sont ouverts, et le petit d’homme présenté au baptême brille soudain de la lumière des enfants de Dieu… Oui, Lou, te voici fille bien-aimée du Père, adoptée dans le Fils unique !… Dans quelques minutes, en ton nom, nous dirons ensemble : « Notre Père »…

    Jésus, en son Corps livré, est la source des sacrements.

    Certes, la liturgie ne se passe pas toujours aussi bien et l’on vit parfois des baptêmes forts en décibels !… Mais en pensant à Lou, à ce petit corps de 12 mois, enfanté du corps de sa maman, un verset de l’épître aux Hébreux peut guider notre réflexion pour saisir, à la source, le lien établi par Jésus lui-même entre « corps » et « sacrement ».

    Faisant allusion aux pratiques de l’Ancienne Alliance, l’auteur affirme en effet : « En entrant dans le monde, le Christ dit, d’après le psaume : “Tu n’as pas voulu de sacrifices ni d’offrandes, mais tu m’as fait un corps. Tu n’as pas accepté les holocaustes ni les expiations pour le péché ; alors, je t’ai dit : ‘Me voici, mon Dieu, je suis venu pour faire ta volonté’.” »[2] Cette mention du corps est absente du psaume cité et nous met bien devant le mystère de l’Incarnation et de la Rédemption : « C’est par cette volonté de Dieu que nous sommes sanctifiés, grâce à l’offrande que Jésus Christ a faite de son corps, une fois pour toutes. »[3] Jésus n’est pas seulement le Prêtre qui offre un sacrifice, comme dans l’ancienne Alliance ; il est aussi celui qui est offert, la Victime ; et dans sa personne a lieu l’événement du sacrifice : il est l’Autel…

    Chacun des sept sacrements nous invite, à sa façon, à laisser le Christ conformer notre existence tout entière à la sienne. Il s’agit bien de nous offrir « par lui, avec lui et en lui » et de devenir ainsi « une éternelle offrande à la gloire » du Père… Et chaque fois, nous rencontrons le corps de Jésus dans sa triple dimension : son Corps physique offert et crucifié, du côté duquel « ont coulé le sang et l’eau »[4], à la source des sacrements et de la vie de l’Eglise ; son Corps eucharistique, devenu « pain de la vie » à partir du « fruit de la terre et du travail des homme » ; son Corps ecclésial, selon lequel l’appel à la perfection n’est jamais seulement individuel, mais toujours aussi communautaire et social : s’il s’agit en effet « d’amener tout homme à sa perfection dans le Christ »[5], n’oublions pas le dessein du Père pour nous : « parvenir tous ensemble à l’unité dans la foi et la vraie connaissance du Fils de Dieu, à l’état de l’Homme parfait, à la plénitude de la stature du Christ. »[6]

    Avec Jésus et comme Jésus, osons-nous dire, osons-nous vivre cette parole : « Tu m’as fait un corps » ?… C’est un enjeu essentiel pour bien célébrer les sacrements.

    Les sens spirituels, transfiguration de nos sens corporels.

    Le chrétien a les pieds sur terre et la tête dans le ciel ! Contre les courants gnostiques, les pères de l’Eglise des premiers siècles ont pris leurs distances avec l’anthropologie platonicienne où le corps est la prison de l’âme. Ils ont contemplé le Verbe incarné, 100% Dieu et 100% homme, semblable à nous en toute chose, à l’exception du péché. Bien conscients avec saint Paul[7] que le corps peut être une occasion de péché, ils ont aussi affirmé haut et fort que c’est seulement dans le mauvais usage de la liberté que résident les péchés que nous commettons. Plus encore : l’expérience d’habiter un corps — et d’être avec lui plongé dans la matière— était pour eux un signe de la bienveillante pédagogie de Dieu, qui nous donne ainsi de l’espace et du temps pour la conversion. Par un bon usage des sens corporels, dans le désir sans cesse purifié d’accueillir Celui qui est venu à notre rencontre, s’éveillent pour eux les sens spirituels : on peut alors « goûter » et « voir » comme est bon le Seigneur[8]. Créés à l’image de Dieu, nous sommes touchés par le Christ lui-même qui est l’Image du Dieu invisible et nos sens corporels peuvent être transfigurés en sens spirituels. La théologie patristique des sacrements entre en résonance avec le Prologue de la première Lettre de saint Jean : « Ce que nous avons entendu, ce que nous avons contemplé de nos yeux, ce que nous avons vu et que nos mains ont touché, c’est le Verbe, la Parole de la vie. »[9] Discernons-nous encore aujourd’hui la bonté de la création et la noblesse cachée de nos sens corporels ?

    Retrouver le cœur par le chemin du corps.

    Il nous faut aller au cœur par le chemin du corps. La timidité des adolescents reste bien souvent présente chez les adultes, qui conservent quelque « respect humain » comme on dit !… On hésite à faire le geste de paix ; on chante à filet de voix imperceptible ; on alterne stations debout et assise, manquant l’expérience d’une inclination ou d’une belle génuflexion « habitées » ; ou alors on reste abîmé dans ses prières, coupé du monde ; parfois aussi, alors qu’on est baptisé et qu’on n’a rien « contre », on a peur de faire un simple signe de croix !… Ce qui intimide, ce n’est pas simplement le regard des autres, mais aussi le rapport à soi-même. Une gêne intérieure ou un manque de foi suscitent la crainte de se retrouver soi-même « autrement », en train non seulement de penser mais de vivre quelque chose qui nous rejoint tout en nous dépassant.

    Ces réserves sont tout à fait compréhensibles mais elles sont probablement exacerbées aujourd’hui par nos modes de vie hédonistes et matérialistes qui désarticulent le rapport de l’âme au corps. Dans un monde où le corps est tout à la fois idolâtré et méprisé, exhibé et dépersonnalisé, il n’est pas facile de trouver un rapport sain et simple au corps. Dans la célébration liturgique des sacrements, l’enjeu se trouve en quelque sorte redoublé. Plutôt que de contraindre, on s’efforcera patiemment de conduire les personnes à une expérience d’unité retrouvée.

    Consentir au corps : revenir aux gestes éminemment humains posés par Jésus.

    Avant de parler des sacrements, il est donc bon de se rappeler les gestes éminemment humains de Jésus : entrer dans le Jourdain pour se faire baptiser[10], poser son regard sur quelqu’un[11], toucher les paupières d’un aveugle[12] ou les oreilles et la langue d’un sourd-muet[13], bénir les enfants en leur imposant les mains[14], rompre du pain[15], prendre la main d’une enfant et lui dire : « Lève-toi »[16] etc. Si le péché nous défigure et nous fait entrer dans un rapport « éclaté » au corps – que ce soit notre corps physique ou le corps ecclésial —, la grâce du Christ, elle, nous transfigure : le plus commun des gestes peut devenir le signe d’une réalité spirituelle.

    Avec les sacrements, il ne s’agira pas simplement d’eau, d’huile, de pardon ou de pain : les sacrements ne se réduisent jamais à une chose ou un état — fussent-ils sacrés. Ils sont par essence dynamiques et nous font faire un passage avec le Christ. Ils nous mettent en route avec lui. Il s’agira d’être plongé et lavé dans la mort du Christ ; d’être imprégné de sa bonne odeur ; de demander et de recevoir son pardon ; de donner et d’accueillir une Nourriture, qui exprime aussi la dimension cosmique et sociale de notre foi.

    C’est ainsi que le Saint-Sacrement précieusement conservé dans nos tabernacles ou profondément vénéré dans nos adorations nous renvoie à la célébration fondamentale du sacrement de l’Eucharistie : « Tu es béni, Dieu de l’univers, toi qui nous donnes ce pain… Prenez, et mangez-en tous !… Devenez ce que vous recevez… » Il s’agit bien de communier sacramentellement pour communier existentiellement à la vie du Christ. Il s’agit de revêtir la tenue de service comme Jésus au soir de la Cène : c’est toute notre existence qui doit devenir eucharistique[17]. Pareillement, l’eau bénite qui nous accueille au fond des églises nous renvoie d’emblée à la mémoire vivante du sacrement de notre baptême…

    Dépasser nos timidités dans l’usage du corps.

    Ce que nous allons vivre dans et avec notre corps est donc essentiel pour que nous entrions en résonance avec la Parole de foi, pour qu’elle prenne chair en nous comme elle a pris chair en la Vierge Marie. Tertullien, un des pères de l’Eglise latine, l’exprime fort bien : « A la rigueur, on pourrait comparer le baptême à un acte banal : les péchés nous salissant comme de la crasse, l’eau nous en lave. Toutefois, les péchés n’apparaissent pas sur la chair, car personne ne porte sur sa peau des taches d’idolâtrie, de débauche ou de fraude. Mais c’est l’esprit qu’ils souillent, lui qui est l’auteur du péché. Car l’esprit commande, la chair est à son service. Tous deux pourtant partagent la faute, l’esprit parce qu’il commande, la chair parce qu’elle exécute. Et comme l’intervention de l’ange a donné aux eaux un certain pouvoir de guérir, l’esprit est lavé dans l’eau par l’intermédiaire du corps, la chair y est purifiée par l’esprit. »[18]

    Les gestes de Jésus peuvent nous aider à trouver une certaine simplicité pour bien vivre ce que nous avons à « faire » dans les sacrements. La liturgie n’est pas du théâtre — on n’interprète pas un rôle —, mais elle est une « mise en scène »… Il y a bien quelque chose à faire, de telle manière et à tel moment, selon un code rituel. Nous nous laissons guider par la foi dans un itinéraire symbolique qui nous fait passer par différentes étapes. Saint Thomas d’AQUIN, nous rappelle d’ailleurs dans le De Sacramentis que c’est dans son unité de geste et de parole que le sacrement est objet de la foi : « L’homme est un composé d’âme et de corps, auquel s’adapte parfaitement le remède sacramentel qui, par la chose visible, touche le corps, et, par la parole, devient un objet de foi pour l’âme. »[19]

    Développer l’implication du corps dans la célébration des sacrements. 

    Ce que nous venons de rappeler nous invite sans doute, avec mesure et sans chercher d’effets artificiels, à mieux prendre en considération notre dimension corporelle dans la célébration des sacrements, à mieux poser les gestes, entendre et dire les paroles du Christ lui-même en son Eglise : « Il est là présent par sa vertu dans les sacrements, au point que lorsque quelqu’un baptise, c’est le Christ Lui-même qui baptise. »[20]

     


    [1] cf. 2 Co 2,14-15.

    [2] He 10, 5-7, qui cite le Psaume 40, 7-9.

    [3] He 10,10.

    [4] Jn 19,34.

    [5] Col 1,28.

    [6] Ep 4,13.

    [7] Cf. Rm 7,19-25.

    [8] Ps 33,9.

    [9] 1 Jn 1,1.

    [10] Mt 3,13.

    [11] Mc 10,21.

    [12] Jn 9,6.

    [13] Mc 7,33.

    [14] Mc 10,16.

    [15] Mc 14,22.

    [16] Mc 5,41.

    [17] Cf Jn 13, où saint Jean place le lavement des pieds là où les synoptiques racontent le récit de l’institution de l’Eucharistie.

    [18] Traité du Baptême, IV, 5, SC35, 1952, 2002, 112 pages, p.71.

    [19] Taq ST, IIIa, Q.60 A.6 « Le sacrement requiert-il une signification opérée par des paroles ? ». Réponse 2.

    [20] Catéchisme de l’Eglise Catholique, §1088, qui reprend une expression de Saint Augustin, dans ses Homélies l’Evangile de Jean (homélie VI, §7, DDB, coll. « Bibliothèque Augustinienne » n°71, p.357).

     

     

     

    Luc MEYER