• - Orgueil et humilité

    Quelques réflexions sur l’orgueil et sur l’humilité

    Je vous propose quelques réflexions sur l’orgueil et sur l’humilité ! Et je voudrais le faire à partir d’une phrase de Jésus lui-même en Jn 13,34 « Je vous donne un commandement nouveau :  c'est de vous aimer les uns les autres. »  Qu’est ce qui, en effet, nous empêche de nous aimer les uns les autres ? C’est l’orgueil !  Qui est orgueilleux a un cœur de pierre (même quand il offre des pierres précieuses). …Et les pierres, on finit toujours par les lancer !  du genre : « T’as vu ce qu’il vient de me balancer à la figure ! » Et peut-être même qu’il ne s’en est pas rendu compte.    

    1. L’orgueil est un frein à l’amour, un frein à l’évangélisation. 

    L’orgueil est un des sept péchés capitaux : « Ils sont appelés capitaux parce qu’ils sont générateurs d’autres péchés, d’autres vices. »  Avec l’orgueil, on compte aussi « l’avarice, l’envie, la colère, l’impureté,  la gourmandise, la paresse ou acédie. » dit le CEC, §1866.  Qu’est ce que l’orgueil ? L’orgueil est un vice inodore et indolore, comme le monoxyde de carbone, un vice qui nous asphyxie. L’orgueil prend souvent la forme d’un sentiment complexe de supériorité et de perfection : Il y a les hautains qui regardent avec un regard supérieur : « Il me prend de haut »… Il y a les activistes : « Si je ne fais pas, ce ne sera pas fait ou mal fait ».  

    Comment sait-on si on est orgueilleux ou, plus précisément, s’il y a de l’orgueil en nous ? Quand, en nous-mêmes, dans notre dialogue intérieur, sans même que cela paraisse, nous sommes sans cesse en train de juger, de commenter, de critiquer : du genre : « T’as vu la nappe qu’elle a mise avec son beau service ! ou encore : « Pourquoi n’a-t-il pas respecté la consigne ? Ce n’est quand même pas compliqué ! » Quand, en nous-mêmes, nous savourons les satisfactions en dévalorisant les autres : du genre : « Tu vois bien que ça ne va pas : on ne parle plus que de cette gaffe que tu as faite… » ou encore : « J’ai fait cela mieux que tous les autres… »  Ce qui est subtile ici, c’est qu’objectivement cela peut être vrai. « C’est vrai, il a fait une gaffe. » « C’est vrai, la nappe n’est pas assortie au service »  mais je me le dis, ou même je le dis, avec un regard hautain, le regard de celui qui se sait ou qui se sent « mieux » que l’autre.  

    Voici comment Pierre Goursat, fondateur de la communauté de l’Emmanuel a ressenti,  décrit sa prise de conscience de l’orgueil qui l’habitait. Nous sommes en 1993.  Ses parents sont séparés et son unique frère, d'un an son cadet, est décédé 7 ans au auparavant. Il a alors 19 ans et il est atteint de tuberculose. « Je ne comprenais plus ce qui m’arrivait, je ne pouvais plus travailler. Mon orgueil se révoltait… Ça a été tellement simple que je ne peux pas le raconter (86-I). Tout d’un coup j’ai senti la présence de mon frère avec une intensité extraordinaire. Et c’est comme s’il m’avait dit : “tu ne penses plus beaucoup à moi,  c’est parce que tu es pris par l’orgueil et ton cœur est devenu dur.” » J’ai réalisé que mon cœur était desséché…  je suis tombé à genoux au pied de mon lit  et il s’est produit quelque chose : l’Amour du Seigneur est entré dans mon cœur, j’ai senti que je devais être doux et humble. La grâce du Seigneur est venue et j’ai compris le sacrifice du Christ (88-I) ». [1]  Pierre GOURSAT s’est senti invité par Jésus à « le rejoindre  dans ce qui est le secret intime de son cœur,  la douceur de son humilité : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur”[2] »[3].   

    2. Si l’orgueil est un frein à l’amour et à l’évangélisation, l’humilité est un accélérateur.  

    Etre humble ne consiste pas à se dire qu’on est misérable, moins que rien, nul ou plus bas que terre. Etre humble consiste plutôt à se reconnaître pauvre. Pierre GOURSAT, toujours lui, fait avec humour une distinction importante : Je vais vous faire une petite confidence.  Quand j’étais jeune, je parlais à mon conseiller spirituel à qui je disais: « Ah vraiment ce que je suis un sale type, vraiment un sale type, un sale type, un sale type. » Et lui me disait doucement:  « Ne dis pas : je suis un sale type, dis : je suis un pauvre type. »  Ah j’ai dit : « C’est ça, c’est magnifique! Alors voilà : maintenant je suis le pauvre type de Jésus ![4] « Le Seigneur prend toujours des pauvres types pour pouvoir l’aider. Comme ça, au moins, Il est sûr qu’on ne se prendra pas au sérieux  et que c’est Lui qui passera… Je dis ça pour moi ! »[5]  

    On le voit, le couple orgueil / dureté du cœur a comme antidote un autre couple humilité / douceur, qui suppose un vrai travail de pauvreté.  Le pauvre de cœur est un affamé : il a faim. Il n’est pas rassasié, il n’est pas suffisant, aux deux sens du terme. Il accepte sans révolte du cœur de dépendre des autres. Il porte sur les autres un regard bienveillant qui reconnaît toujours en eux quelque chose de positif, quelque chose à recevoir d’eux :  leurs richesses d’intelligence et de cœur, leur générosité,  les qualités qu’ils ont et que notre cécité spirituelle nous empêche de voir. - Etre humble, c’est descendre de son piédestal et regarder tout avec douceur. « C’est dommage qu’elle ait mis cette nappe  mais, ce qui compte, c’est de partager ce repas avec elle. » « Comment faire pour que cette consigne soit respectée  non pour me faire plaisir mais pour le bien véritable de tous ? »  Je passe ainsi  du : « J’aurais fait mieux que lui. »  à : « Il a fait autrement et finalement pourquoi pas ? »  Celui qui est humble est également doux et il va pouvoir corriger ce qui doit l’être avec délicatesse,  sans souci de lui-même mais de l’autre.  ...Sans souci de lui-même car à la racine de l’orgueil, il y a souvent une peur,  celle de ne pas être aimé :  « s’ils ne respectent pas la consigne, c’est qu’ils ne m’aiment pas  puisqu’ils ne tiennent pas compte de ce que je dis, demande, organise… »  

    3. « Comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres. »  On le voit, le cœur de l’homme est compliqué… et la conquête de l’humilité est d’abord un travail de simplification… Il y a de l’orgueil en nous à tel point que nous pouvons « devenir » orgueilleux… Alors comment faire qu’il y ait plus d’humilité en nous  comment faire pour « devenir » humble ?  Comme c’est un combat spirituel, il faut au moins deux choses : premièrement, la prière ; deuxièmement, une règle de bonne conduite, une sorte de code de la route.  

    a. La prière, tout d’abord :  Puisque l’humilité ne nous est pas naturelle,  il nous faut la recevoir, il nous faut l’accueillir… alors que parfois on a vraiment perdu jusqu’à son souvenir. Et pour l’accueillir, il nous faut la rencontrer comme quand on dit de quelqu’un : « c’est la bonté même ! » Rencontrer le Christ dans la prière personnelle et communautaire, c’est rencontrer l’humilité même, un peu comme quand on va à la crèche… C’est peut-être plus facile maintenant — et encore —, mais au moment même, à Bethléem, pour les bergers et pour les mages, il y a un acte de reconnaissance à faire. Quand on va à la rencontre du tout petit, si on est grand, si on veut rester grand, on a l’air ridicule et il y a quelque chose qui cloche…  Quand on est orgueilleux, on finit par être à sec, on est sec, on a le cœur desséché, on est comme le bois sec : sans souplesse  mais, bonne nouvelle, le bois sec,  on peut s’en servir pour faire du feu et le bois sec, ça brûle très bien.

    Quand on fait un jour la découverte  — et c’est un moment surprenant, stupéfiant, émouvant — que l’on est orgueilleux :  “Je suis orgueilleux alors que, sincèrement, je ne le pensais pas…  mais oui, c’est vrai, je juge, je critique, je ramène tout à moi !”,  …quand on fait cette  découverte  on comprend que l’on a besoin du Christ : « Cœur de Jésus, doux et humble de cœur, rends notre cœur semblable au tien. » C’est ça notre vocation », dit encore Pierre GOURSAT. On dit au Seigneur : “Viens, brûle mon cœur, transperce-le, transforme-le…” et son cœur nous réchauffe, nous brûle. Nous brûlons d’amour et, après, nous rayonnons. « On dit au Seigneur : “Il faut que tu m’ouvres le cœur !... Cette personne est embêtante, elle m’énerve”…  Petit à petit, le Seigneur montre son visage à l’intérieur de la personne,  et petit à petit, on arrive à se transformer. »[6] « S’aimer les uns les autres comme Dieu nous a aimés, ça ne paraît pas facile, mais c’est très facile quand il nous a donné son Amour.  L’Esprit Saint nous aime et nous sommes unis par Lui, alors c’est facile […]  Il y a des jours où on se dit : “Mais qu’est-ce qu’il fait avec moi celui-là ?”  et puis on se dit : “Il y a le Saint Esprit, c‘est fantastique” »[7].   

    b. En se donnant une règle : ne pas critiquer même en plaisantant.  Car toutes les critiques, même les moqueries dites « gentilles » (« c’était pour rire, ce n’était pas méchant »...) sont l’expression d’une certaine supériorité,  d’un manque d’humilité et de délicatesse ; elles font mal, parfois même elles blessent : et elles peuvent provoquer une perte de confiance en soi, des rancœurs, un enfermement.  Pour ne pas critiquer, il est bon d’apprendre à se taire :  « On parle un peu trop et, quand on parle un peu trop,  eh bien on parle un petit peu trop, et on dit quelquefois des choses qui vous échappent :  des choses qui ne sont pas toujours très agréables pour le voisin »[8]. …Se taire, avoir de la miséricorde :  « On est tout le temps en train de se juger et de se critiquer. Alors comment voulez-vous qu’on arrive à avoir de l’amour les uns pour les autres ? Si on a de la miséricorde, on dira au lieu de : “Ah ! Elle est embêtante !” : “Elle peut être ennuyeuse, mais enfin, bon…” »[9] Il s’agit, petit à petit, d’ « avoir cette miséricorde »[10].  C’est cette miséricorde (cœur sensible à la misère) qui nous fait dire : « “Ils m’embêtent bien, mais moi, ce que je dois les embêter aussi !”  Alors petit à petit on commence à avoir de la miséricorde pour les autres,  de la miséricorde pour soi, et on commence à avoir de la miséricorde pour Jésus  qui a tellement souffert pour nous »[11]

    C’est petit à petit que nous avançons sur ce chemin, il faut se réjouir du chemin parcouru : Il arrive qu’on se dise parfois : “Je commence à en avoir assez, moi !  Et mes frères commencent à m’exaspérer”  Eh bien je dis “S’ils ne font que commencer ; ce n’est pas mal !” […]  Alors je vous dis ceci : “Mais vous savez que les frères, c’est extraordinaire !  Ça peut vous embêter terriblement, mais ça peut vous servir aussi beaucoup !” »[12] La règle de la non-critique est fondamentale.  L’important est d’avoir non pas un esprit de critique mais un esprit critique  qui sait voir au-delà des apparences : Regarde l’autre dit encore Pierre GOURSAT, « il est extraordinaire :  regarde sa miséricorde, la douceur qu’il a, toutes les délicatesses ; il est extraordinaire, et moi, je vois le Seigneur en lui »[13]  « Il y en a qui disent : “Oh moi, j’ai un tel esprit critique, je vois tout de suite le point [qui ne va pas]…” Je dis : “C’est parfait ! Si tu peux retourner ça sur toi, ce serait aussi bien…  Si tu as un esprit si perspicace, tu pourrais peut-être voir les qualités qu’il a. - Ah non ! je ne vois que les défauts ! - En bien, essaie de chercher.” Alors, si on cherche vraiment en priant le Seigneur et en disant :  « Seigneur, vraiment, montre-moi les qualités de ce pauvre type.  Il n’a pas beaucoup de qualités, mais enfin, aide-moi à en trouver au moins une ! » Le Seigneur va vous en montrer des quantités, mais c’est inouï !  Mais alors, finalement, vous allez l’aimer beaucoup,  et puis vous allez oublier les petits défauts qu’il pouvait avoir. Mais vous savez, c’est vrai ! Le Seigneur vous fait avancer dans ces choses-là,  surtout si on le Lui demande !  Et puis alors, ça vous met dans un esprit de charité par rapport aux autres. »[14]  C’est ainsi qu’une personne que nous considérions comme un sale type,  nous le découvrons être un pauvre type comme nous et finalement un chic type.   

    Ce qui montrera à tous les hommes que vous êtes mes disciples,

    c’est l’amour que vous aurez les uns pour les autres. » [15]   

     


    [1] Pierre Goursat. Paroles, rassemblées et présentées par Martine CATTA, Paris, Editions de l’Emmanuel, 2011, 318 pages, p.26. Pierre Goursat (1914-1991), fondateur de la Communauté de l'Emmanuel, n'a pratiquement pas écrit. Mais, homme de prière, ses enseignements ou ses conseils étaient des paroles de feu. Martine Catta, médecin, est co-fondatrice avec Pierre Goursat de la Communauté Emmanuel. À côté de son activité hospitalière, elle a beaucoup reçu de son expérience de médecin à l'Arche de Jean Vanier. Elle est mariée et mère de trois enfants.

    [2] Mt 11,29

    [3] Pierre Goursat. Paroles, p.28

    [4] 80-E47b, Pierre Goursat. Paroles, p.43

    [5] 79-E39a, Pierre Goursat. Paroles, p.85

    [6] 79-E37a, Pierre Goursat. Paroles, p.209

    [7] 76-E17, Pierre Goursat. Paroles, p.201

    [8] 80-E46, Pierre Goursat. Paroles, p.210

    [9] 79-E37a, Pierre Goursat. Paroles, p.207

    [10] Ibidem

    [11] 79-E37b, Pierre Goursat. Paroles, p.202

    [12] Pierre Goursat. Paroles, p.213

    [13] Pierre Goursat. Paroles, p.211

    [14] 80-E46, Pierre Goursat. Paroles, p.209

    [15] Jn 13,35