• Trois paradoxes de l'Avent

      Temps et fêtes liturgiques 

    Trois paradoxes de l’Avent

    Nous sommes dans le temps de l’Avent. Le mot « Avent » — du latin adventus, qui signifie la venue, l’avènement — désignait dans le monde gréco-romain la visite officielle d’un prince. Et les premiers écrits chrétiens emploient ce mot pour désigner la venue du Christ parmi les hommes. Il s’agit en contrepartie d’attendre : c’est-à-dire, selon l’étymologie latine, d’être tendu vers celui qui vient. Il s’agit pendant le temps de l’Avent d’aller à la rencontre du Seigneur… Le Seigneur, qui le premier, vient vers nous… Le but, c’est d’entrer en possession du Royaume de Dieu, lors du jugement dernier. Nous trouvons là le triple avènement du Seigneur :

    - sa naissance à Bethléem dans le passé, dont on se prépare à faire mémoire …

    - son retour glorieux à la fin des temps, que nous attendons…

    - et, enfin, pour notre Noël d’aujourd’hui, sa venue dans les cœurs par la grâce. 

    Cette attitude d’attente et de tension en avant caractérise la vie chrétienne en général car le Dieu de la Révélation est le Dieu de la promesse et nous savons que, dans le Christ, Dieu a déjà manifesté toute sa fidélité à l’homme. Cette attitude d’attente et de tension en avant caractérise aussi la liturgie et tout ce que nous vivons dans toutes les fibres de notre être lorsque nous célébrons le mémorial eucharistique : « Nous rappelons ta mort, Seigneur Jésus, nous célébrons ta résurrection nous attendons ta venue dans la gloire. 

    Je voudrais souligner trois paradoxes de ce temps de l’Avent

    1. Tout d’abord, l’Avent nous invite à attendre celui qui est déjà venu.

    Il y a là une saine tension… A la fois nous sommes assurés de la présence de Dieu dans notre histoire : plus jamais nous ne serons seuls. Et en même temps nous attendons la venue du Seigneur. Durant l’Avent, nous aimons chanter « Venez, divin Messie », — c’est ce chant que nous avons pris dans ma paroisse hier — mais, nous le savons, l’attente de l’Eglise n’est pas celle du peuple Hébreu.

    Pourtant, elle se modèle sur cette attente du Messie : nous attendons la manifestation définitive du Christ, son retour à la fin des temps. Et pour cela, il est bon d’épouser en quelque sorte le désir ardent de libération qui a habité le peuple d’Israël au cours de son histoire. Et en même temps cette modalité de l’attente fait de nous des pauvres et des humbles. Et nous savons tous les esclavages qui ont caractérisé ce temps de l’attente.

    Question : Et moi, qu’est-ce que j’attends, qu’est-ce que j’espère ?… De quels esclavages je désire être libéré, non pas seulement moi, mais le peuple de Dieu auquel j’appartiens ?… Non pas seulement le peuple de Dieu, mais l’humanité aussi à laquelle j’appartiens ?

    2. Ensuite, l’Avent nous invite à comprendre que le Seigneur est présent en tant qu’il vient.

    Vous l’avez remarqué, dans la tonalité des textes bibliques de la messe, on passe assez naturellement d’une année liturgique à une autre. Les derniers dimanches du temps ordinaire nous préparaient à la Parousie du Seigneur et au jugement dernier ; avec la fête du Christ-Roi qui en est l’aboutissement. Et le début de l’Avent considère lui aussi surtout le dernier avènement du Christ. Et d’ailleurs la fin du Livre de l’Apocalypse dispose nos cœurs à l’attente et au désir : « L’Esprit et l’Épouse disent : “Viens !” Celui qui entend, qu’il dise aussi : “Viens !” Celui qui a soif, qu’il approche. Celui qui le désire, qu’il boive l’eau de la vie, gratuitement. »[1] « “Oui, je viens sans tarder.”- Amen ! Viens, Seigneur Jésus ! »[2] Cela nous invite à réfléchir à la façon dont Dieu est présent dans notre vie et dans notre monde. A celui qui est déjà venu, on dit : « Viens ! » A celui qui est présent avec nous jusqu’à la fin du monde, on dit « Viens ! » A celui qui nous a promis de nous envoyer un autre paraclet, on dit : « Viens ! » A celui qui a promis de revenir, on dit : « Viens ! »

    Le théologien protestant Eberhard JUNGEL résume les choses de façon saisissante. Il dit : « L’être de Dieu est dans le venir. » Dieu vient à l’homme en son Fils Jésus Christ. Il est présent en tant qu’il vient… « La foi, dit-il, considère l’être de Dieu comme un être dans le venir, c’est-à-dire laisse Dieu être présent en tant qu’absent. »[3] Et je pense à la crèche que nous faisons tous les ans. En la faisant, nous dessinons en creux l’espace de Dieu dans notre vie et dans notre cœur.

    D’une certaine façon, le temps de l’attente qui s’ouvre sera d’autant mieux comblé que l’on aura compris existentiellement que l’être de Dieu consiste à venir. Et cela modèle en nous toute une attitude spirituelle où l’attente n’est pas l’attente de quelque chose, ni même simplement de quelqu’un que nous allons accueillir. Notre attente est encore plus fondamentale : nous attendons d’être nous-mêmes renouvelés par l’événement de la rencontre de celui qui vient… Et nous découvrons que notre être lui aussi est dynamique et consiste à entrer dans cet avenir de Dieu. Le Frère CHRISTOPHE de Thibhirine exprimait les choses de façon extraordinaire et, à Pâques 1995, il écrivait : « Naître, c’est naître à l’espérance, C’est entrer dans l’a-venir de toi, et s’offrir pour qu’il advienne en ce monde. »[4]

    3. Si l’Avent nous invite à attendre celui qui est déjà venu… Si l’Avent nous invite à comprendre que le Seigneur est présent en tant qu’il vient, l’Avent nous invite enfin à comprendre que la conversion ne constitue pas simplement les prémices de la joie mais que la conversion est déjà en elle-même une joie.

    Bien sûr, comme le dit saint Paul : « Nous voyons actuellement une image obscure dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face. Actuellement, ma connaissance est partielle ; ce jour-là, je connaîtrai vraiment, comme Dieu m’a connu. »[5] Mais l’Eglise vit cette attente dans la vigilance et dans la joie. L’Avent, par conséquent, célèbre le Dieu de l’espérance et nous vivons une joyeuse espérance.

    Le chant caractéristique de l’Avent, c’est le psaume 24 : « Vers toi, Seigneur, j’élève mon âme, vers toi, mon Dieu. Je m’appuie sur toi : épargne-moi la honte ; ne laisse pas triompher mon ennemi. Pour qui espère en toi, pas de honte, mais honte et déception pour qui trahit. »[6] En entrant dans l’Histoire, Dieu interpelle l’homme. Et la venue de Dieu en son Fils nous demande une conversion continuelle.

    « Vous le savez, dit encore saint Paul dans l’épître aux Romains, c’est le moment, l’heure est venue de sortir de votre sommeil. Car le salut est plus près de nous maintenant qu’à l’époque où nous sommes devenus croyants. La nuit est bientôt finie, le jour est tout proche. Rejetons les activités des ténèbres, revêtons-nous pour le combat de la lumière. Conduisons-nous honnêtement, comme on le fait en plein jour, sans ripailles ni beuveries, sans orgies ni débauches, sans dispute ni jalousie, mais revêtez le Seigneur Jésus Christ ; ne vous abandonnez pas aux préoccupations de la chair pour satisfaire ses tendances égoïstes. »[7] Le temps de l’Avent est le temps de l’attente, une saine tension vers l’Avenir de Dieu, qui ne nous fait nullement négliger la qualité de notre vie dans l’aujourd’hui.

    Le Père Christian de CHERGE, autre moine de Thibhirine, disait encore, très simplement : « Il n’y a d’espérance que là où l’on accepte de ne pas voir l’avenir. Vouloir imaginer l’avenir c’est faire de l’espérance-fiction. Dès que nous pensons l’avenir, nous le pensons comme le passé. Nous n’avons pas l’imagination de Dieu. Demain sera autre chose et nous ne pouvons pas l’imaginer. Cela s’appelle la pauvreté. »[8]

    A chacun de nous, je souhaite de vivre ces précieuses semaines selon les trois paradoxes que je soulignais : 1/ Attendons avec ferveur et patience celui qui est déjà venu… 2/ Contemplons le Seigneur qui vient, jusque dans les absences, les nuits et les silences des crèches de notre vie… 3/ Vivons ce temps de conversion dans la joie, une joie simple et pure qui sait se réjouir déjà de la présence de celui qui vient.


    [1] Ap 22,17

    [2] Ap 22,20

    [3] Eberhard JÜNGEL, Dieu, Mystère du Monde. Fondement de la théologie du crucifié dans le débat entre théisme et athéisme, traduit de l'allemand sous la direction de Horst HOMBOURG, 3° édition revue, 2 tomes de 351 et 316 pages, Paris, Cerf, coll. « Cogitatio Fidei » n°116 et 117, 1983, tome 2, p.122

    [4] Frère CHRISTOPHE, in Sept vies pour Dieu et pour l'Algérie, Bayard / Centurion, Paris, 6° éd, 1996, p.160.

    [5] 1 Co 13,12

    [6] Ps 24, 1-3

    [7] Rm 13,11-14

    [8] in Sept vies pour Dieu et pour l'Algérie, Bayard / Centurion, Paris, 6° éd, 1996, p.207.