• - Le mensonge

    Le mensonge

     I.  « Je hais les cœurs partagés » :

    complexité du cœur humain aux prises avec le mensonge.

    Qui est donc le personnage représenté ici ? J’ai posé la question à plusieurs personnes et comme c’était un prêtre qui posait la question, elles ont pensé à l’Evangile et m’ont répondu : c’est saint Pierre ? C’est vrai, cela pourrait être saint Pierre après son triple reniement…

    En fait, le personnage représenté ici vient d’un bas-relief de l’Eglise Sainte-Thérèse de la Plaine de Cafres à la Réunion. C’est une représentation de la Cène et le personnage, c’est Judas, reconnaissable à la bourse qu’il tient dans sa main… J’ai été saisi par l’attitude étrange de Judas. Il semble perdu, indécis, dans un entre-deux. Il n’a pas une tête de conspirateur qui sait pertinemment ce qu’il fait…Il a l’air presque ennuyé, soucieux, inquiet…

     

    II. Commentaire de Timothy RADCLIFFE[1].

    Et je me rappelle qu’à la dernière Cène, « quand Jésus dit que l’un d’entre eux va le trahir, Judas demande : « Est-ce moi, Rabbi ? » et cela me fait penser à une belle méditation de Timothy RADCLIFFE dans son libre Pourquoi donc être chrétien ? : « On pourrait penser qu’il sait bien que c’est lui et qu’il cherche juste à éviter d’être repéré, à faire semblant d’être surpris pour se cacher parmi les autres disciples. Mais peut-être [aussi] n’a-t-il pas encore compris ce qu’il faisait. II a pris l’argent, mais il se peut qu’il n’ait encore véritablement rien promis. Et rien n’était encore fait. II avait encore le temps de changer d’avis. Chacun de nous a sûrement connu ce moment où nous glissons vers un péché que nous ne nous avouons pas nous-mêmes. Nous nous préparons à commettre un péché, mais nous nous mentons en faisant comme si nous allions faire quelque chose d’autre, tout en détestant en nous l’intention cachée que nous ne voulons même pas reconnaître. »

     

    On a du mal à imaginer que Judas agit froidement. Et d’ailleurs, dans sa lutte contre les Pélagiens qui soutenaient que le péché est un rejet pleinement conscient de Dieu, Augustin répondait que « la plupart des péchés sont commis par des gens qui gémissent et se lamentent »[2]. Quand Judas conduit les soldats jusqu’à Gethsémani, que se passe-t-il dans son cœur, est-ce qu’il a pleinement conscience de qu’il fait ? Timothy RADCLIFFE remarque que dans le récit qu’en fait Marc, « Judas demande aux Romains d’emmener Jésus “sous bonne garde”. Est-ce qu’il est encore en train de se mentir à lui-même en se disant : “ Le grand prêtre est tellement en colère contre lui qu’il a besoin d’une bonne protection romaine” ? » En tout cas,  « il donne à Jésus un baiser chaleureux ! C’est cela que signifie le verbe utilisé — kataphilein. Ce pourrait donc être la tragédie d’un homme qui ne s’avoue même pas à lui-même ce qu’il est en train de faire, jusqu’au dernier moment, jusqu’à ce qu’il soit trop tard. » Judas qui sous l’occupation romaine soupire après la liberté serait alors un homme qui vit le manque de liberté le plus complet. Avec saint Paul, on pourrait dire de lui : “Vraiment, ce qu’il fait, il ne le comprend pas : car il ne fait pas ce qu’il veut mais il fait ce qu’il déteste.” (Rm 7, 15). « Dans le récit de Jean, Jésus doit presque l’encourager à jouer le rôle qui lui est dévolu : Ce que tu fais, fais-le vite” (13, 27). »

     

    Judas est seul, désespérément seul. Seul à être allé voir le grand prêtre pour lancer cette idée de trahison. Seul, à l’écart, pendant le dernier repas. Seul dans la nuit, quand il sortit, dit encore saint Jean.

     

    III. L’accueil de la vérité et l’ouverture à la vérité adviennent
    dans l’humilité et la pauvreté dans l’acceptation de soi.

    Judas va s’enfoncer dans le mensonge. Il va littéralement y être empêtré comme on se noie dans la boue. C’est ce qui le différencie de Pierre, qui lui, trouver la force — plutôt l’humilité — de revenir.

     

    Simone WEIL remarque : « Le mensonge est une armure par laquelle l’homme permet souvent à l’inapte en lui-même de survivre aux événements qui, sans, cette armure, le tueraient (ainsi à l’orgueil de survivre aux humiliations), et cette armure est comme sécrétée par l’inapte pour parer au danger (l’orgueil, dans l’humiliation, épaissit le mensonge intérieur). Il y a dans l’âme comme une phagocytose; tout ce qui est menacé par le temps sécrète du mensonge pour ne pas mourir, et à proportion du danger de mort. C’est pourquoi il n’y a pas d’amour de la vérité sans un consentement sans réserve à la mort.  La croix du Christ est la seule porte de la connaissance. »[3]

     

    D’une certaine façon, j’aurais envie de dire que Judas va se donner la mort, parce qu’il n’a pas consenti à mourir à son péché…Je crois aussi que nous avons besoin de nos proches pour nous rappeler ce que nous sommes en train de faire. Nos frères peuvent nous nous tendre le miroir de la vérité. C’est parfois douloureux, mais c’est ce qui nous aide à rester libres. L’accueil de la vérité et l’ouverture à la vérité vont advenir dans l’humilité et la pauvreté. Ce qui est en cause, c’est l’acceptation de soi.

     

    Et, en parlant de Judas, Thérèse de Lisieux dira, à la fin de son Manuscrit C : « Oui je le sens, quand même j’aurais sur la conscience tous les péchés qui se peuvent commettre, j’irais le cœur brisé de repentir me jeter dans les bras de Jésus, car je sais combien Il chérit l’enfant prodigue qui revient à Lui…»[4]

     

    IV. Nécessité et limites d’une compréhension éthique du mensonge.

    On le voit, quand on parle du mensonge, il faut aller au-delà d’une simple compréhension éthique. Car le mensonge est quelque chose de très profond en nous…

     

    1/ Nécessité éducative…

    Le CEC au §2482 nous rappelle la définition de saint Augustin : « Le mensonge consiste à dire le faux avec l’intention de tromper. »[5]. Mais les paragraphes suivants nous montrent que le mensonge doit être traité à la racine. Il n’est pas simplement un décalage entre l’être et la parole. Il est une fêlure dans l’être.

     

    2/ Limites devant la profondeur du mensonge et l’expérience que l’on en a.

    Il y aurait donc une sérieuse limite à comprendre le mensonge de façon trop extérieure comme une simple inadéquation entre la chose et ce que l’on en dit. On entre dans le mensonge plus qu’on ne fait un ou des mensonges. C’est un engrenage qui investit peut à petit tout l’être.

     

           a. Les dérives totalitaires de nos sociétés contemporaines :

    1/ On peut penser à la façon dont le régime soviétique s’ingéniait à refaire l’histoire en retouchant les photos officielles au fur et à mesure de l’élimination des hommes politiques. On peut penser au Goulag en URSS, tel que le décrit Alexandre SOLJENITSYNE, dans L’Archipel du Goulag : « Pour faire le mal, l’homme doit auparavant le reconnaître comme un bien, ou comme un acte reconnu logique et compris comme tel. »[6]

     

    2/ On peut penser aussi au mensonge dénoncé par Vaclav HAVEL en 1989 dans le discours qu’il écrit à l’occasion à l’occasion de la remise à Francfort du Prix de la paix 1989 dans ce texte merveilleux intitulé Quelques mots sur la parole, il dénonce la façon dont le régime totalitaire a littéralement vidé les mots de leur contenu ?

     

    3/ On peut penser aussi à ce qui se passe depuis quelques années en France, avec la redéfinition des mots mariage genre, parentalité etc. Adieu les mots, adieu le sens des mots : l’heure est à la création d’un nouveau vocabulaire pour une nouvelle société. Pense comme tu veux, mais à l’intérieur des catégories que l’on t’impose : c’est la dérive totalitaire d’une illusion libertaire.

     

         b. Nos dérives personnelles.

    Mais la dérive est souvent en nous-même…Et le mensonge est souvent plus trouble en nous qu’il en a l’air. Cela consiste souvent d’abord ne pas s’avouer quelque chose à soi-même.  Et il y a alors une fausseté dans le dialogue intérieur de l’âme avec elle-même. On parle faux avec soi-même comme on chante faux.  Les paroles sont là, mais il y a quelque chose qui n’est pas bien en harmonie même si en apparence, ce n’est pas si mal… Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi ! (Mc) Voilà une phrase à laquelle je pense depuis bien longtemps Ces quelques mots m’ont accompagné et m’accompagnent toujours !

     

    Oui, il nous arrive d’honorer le Seigneur du bout des lèvres et notre cœur est loin de lui… et notre culte est alors vide, inutile…

     

    Cela se produit quand nous prions

    sans avoir pris soin que notre cœur puisse entrer dans la prière…

    quand nous parlons d’amour et de pardon

    alors que nous entretenons au fond de nous

    des rancœurs persistantes contre telle ou telle personne…

    quand nous parlons d’honneur et d’honnêteté

    et que le mensonge ou la duplicité ont trouvé leur gîte en nous

    quand nous parlons de respect et de liberté

    et que la médisance trouve son chemin au coin de nos lèvres

    entre deux mots bien gentils, trop gentils…

    quand nous parlons de pureté et d’intégrité

    et que les images de la télé ou d’internet ont inoculé leur poison dans notre imaginaire.

     

    Oui, notre cœur alors est bien loin de lui…  et les paroles et les gestes de la prière sonnent faux comme une cloche fêlée qui retentirait dans nuit et qui ferait fuir les anges…

     

    Le §2848 du CEC dit ceci : « Ne pas entrer dans la tentation » implique une décision du cœur : “Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur ... Nul ne peut servir deux maîtres”.[7]  “Puisque l’Esprit est notre vie, que l’Esprit nous fasse aussi agir”.[8]  Dans ce « consentement » à l’Esprit Saint le Père nous donne la force.  “Aucune tentation ne vous est survenue, qui passât la mesure humaine. Dieu est fidèle ; il ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces, dit saint Paul. Avec la tentation, il vous donnera le moyen d’en sortir et la force de la supporter.”[9] »

     

    Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi ! (Mc) Elle est dure cette parole de Jésus, et pourtant elle ne doit pas nous décourager d’ouvrir les lèvres pour le chanter. J’ai entendu bien des fois des personnes converties témoigner que telle parole qu’ils ont osé dire en vérité ont changé leur vie. Par exemple : « Seigneur, je t’aime. Tu es ma vie, mon espérance et mon salut. J’ai confiance en toi… Donne-moi la force de vivre selon ton amour ! » Voilà une parole, qu’on n’a jamais fini d’habiter en vérité…

     

    Des chrétiens ont fait et font aujourd’hui l’expérience que cette prière nous rapproche de Dieu… Ils l’entendent, ils la murmurent, ils la répètent et elle descend des lèvres jusque dans le cœur, parce que leur cœur, quelque part, a le désir d’être proche de Dieu.

     

    Nous avons aussi des lieux de vérification de cette cohérence de notre vie : notamment la charité fraternelle, comme le rappelle Benoît XVI dans Deus Caritas est : « Dans le contexte global de la Première Lettre de Jean […], c’est le lien inséparable entre amour de Dieu et amour du prochain qui est souligné. Tous les deux s’appellent si étroitement que l’affirmation de l’amour de Dieu devient un mensonge si l’homme se ferme à son prochain ou plus encore s’il le hait. On doit plutôt interpréter le verset johannique dans le sens où aimer son prochain est aussi une route pour rencontrer Dieu, et où fermer les yeux sur son prochain rend aveugle aussi devant Dieu. »[10]

     

    V. La lutte contre le mensonge :

    un combat spirituel avant d’être un combat éthique.

     

    1/ Le mensonge est une personne.

    Le mensonge avance masqué.  Le mensonge ne se présente pas comme mensonge. Il est mensonge en lui-même. « Je suis la vérité » est aux prises avec celui qui Mensonge et père du mensonge, celui dont l’être même est traversé de part en part par le mensonge. Il y a un enfantement du mensonge dans notre vie, qui est le fruit mauvais de la nuit de la vérité.

     

    2/ A propos de Satan

    Timothy RADCLIFFE, dans son livre Pourquoi donc être chrétien ? nous rappelle que « dans la Bible, l’ennemi de la vérité de Dieu est Satan le père du mensonge. Et ses mensonges ne consistent pas seulement à ne pas dire la vérité, ou à faire des erreurs de jugement, comme le disent nos politiciens : ce n’est même pas raconter des histoires.  Sa façon de mentir est de semer le doute et la méfiance entre Dieu, Adam et Eve. Il les fait se méfier de Dieu.

     

    Son nom, Satan, signifie « l’Accusateur » et la Bible se termine avec une voix qui clame qu’ « on a (p.175) jeté à bas l’accusateur de nos frères (Ap 12,10). Pour les chrétiens, le grand mensonge consiste à regarder les autres sans bienveillance, à fermer les yeux sur ce que leur humanité a de bon, à les alourdir du poids de leurs péchés. (p.176)

     

    Dans la Bible, le conflit entre vérité et mensonge n’est donc pas  simplement une question d’exactitude, en décrivant ce qui se passe, même si cela n’est pas indifférent. Plus profondément, c’est le conflit entre la Parole de Dieu, qui donne l’être et le fait se développer, et la Parole de l’accusateur, qui sape, rabaisse et dénigre. Chesterton disait qu’il n’y a qu’un seul péché, dire que la feuille verte est grise. (p.177) »[11]

     

    VI. Eglise et témoignage.

    Je crois que dans le monde d’aujourd’hui, l’Eglise est le lieu où la vérité doit être aimée, recherchée et proclamée. Et je voudrais terminer cette lecture spirituelle en citant un de nos évêques, qui est aussi académicien. C’est un témoignage de Mgr DAGENS, qui est sorti dans La Croix, en 2008, à l’occasion du 60ème anniversaire de la mort de Georges BERNANOS.

     

         « J’avais quinze ans, j’allais entrer en classe de première. Durant l’été, j’ai découvert Bernanos. J’ai lu, presque d’un trait, Sous le soleil de Satan et le Journal d’un curé de campagne. C’était une révélation : je voyais se déployer, en forme romanesque, toute l’ampleur du mystère chrétien. Je comprenais que le christianisme n’est pas seulement une religion, mais une sorte de courant souterrain qui traverse notre humanité, avec ce qu’elle porte en elle de plus obscur, de plus enchevêtré, de plus ouvert aussi à la puissance du Mauvais et à l’irrésistible grâce de Dieu.


     

        J’ai perçu alors la voix prophétique de ce romancier, avec cette force de conviction qui le pousse à démasquer les mensonges. Je pense à cette confrontation dramatique entre le curé de campagne et la comtesse, cette femme qui, sous ses dehors honorables, est enfermée dans sa révolte à cause de la mort de son enfant. Et le jeune prêtre, avec sa simplicité foudroyante, arrache cette femme à son désespoir. Elle jette dans le feu le médaillon qu’elle portait sur elle, qui la rivait à la mort avant de pouvoir dire : « Que votre volonté soit faite ! » 
À cette époque, je ne pensais pas du tout à devenir prêtre. Je me suis demandé plus tard si la lecture de Bernanos ne m’avait pas initié à ce combat spirituel qui est au cœur de la mission de l’Église.

     

        J’ai appris de lui à ne jamais séparer le mystère de la foi de ce qu’il y a de plus blessé dans notre humanité, et de ce qu’il y a de plus vivant dans cette pauvre et sainte Église dont nous sommes les serviteurs. Il n’oubliait pas que Dieu ne se glorifie pas seulement dans ses héros et ses martyrs, mais aussi dans ses pauvres. Voilà la véritable Église, celle des Béatitudes, celle qui n’a pas peur de témoigner de la Vérité du Christ au milieu des pires violences ou des pires mensonges ! Bernanos aimait cette Église-là. Moi aussi ! »[12]

     

     

    [1] RADCLIFFE Timothy, Pourquoi donc être chrétien ?, traduit de l'anglais par Dominique Barrios Delgado, Paris, Cerf, 2005, Flammarion, Champs essais, 2010, 308 pages, p.52-53.

    [2] De Natura et gratia, XXIX, 33.

    [3] Simone WEIL, La Pesanteur et la Grâce, Paris, Plon, coll. « Agora », 1947, 1988, 2008, 275 pages, p.115

    [4] Thérèse de Lisieux, Mss C, 36v°-27r° 

    [5] S. Augustin, mend. 4, 5 : PL 40, 491.

    [6] SOLJENITSYNE, L’Archipel du Goulag, p.131.

    [7] Mt 6, 21. 24)

    [8] Ga 5, 25

    [9] 1 Co 10, 13

    [10] Benoît XVI : DCE n°16.

    [11] RADCLIFFE Timothy, Pourquoi donc être chrétien ?, traduit de l'anglais par Dominique Barrios Delgado, Paris, Cerf, 2005, Flammarion, Champs essais, 2010, 308 pages

    [12] Claude Dagens, évêque d’Angoulême, membre de l’Académie française. La Croix du jeudi 3 juillet 2008, p.14.