• - Abraham et le rhinocéros

     Se connaître pour grandir 

    Abraham et la chasse au rhinocéros

    Est-ce que vous savez aller à la chasse au rhinocéros ? C’est très important. Pour aller à la chasse au rhinocéros, tout d’abord, il vous faut une bonne paire de jumelles. Ensuite il vous faut une épuisette et une pince à épiler. Puis vous vous aventurez dans la nature et dans la plaine, près de la rivière, vous découvrez le rhinocéros  ! Alors que faites-vous ? Eh bien ! c’est tout simple : vous tournez à l’envers les jumelles, vous regardez par le gros trou et puis voyez le tout petit, petit rhinocéros… Alors vous prenez la pince à épiler, vous attrapez le rhinocéros et vous le mettez dans l’épuisette. Et le tour est joué !…   

    Dans nos relations avec Dieu, nous sommes parfois ainsi, gentiment irréalistes et naïvement inconscients, comme de petits enfants qui n’auraient pas compris que si Dieu est grand, il est décidément et pour toujours infiniment plus grand que nous. On veut sans cesse le réduire à nos petites dimensions, à nos petites perspectives, à nos petits horizons… Et on prend les choses, comme les jumelles, complètement à l’envers. Alors que la bonne nouvelle de notre vocation commune d’enfants de Dieu, c’est d’accueillir en nous et parmi nous l’infini de Dieu, sans le réduire aucunement aux limites et parfois aux étroitesses de nos conceptions.

    Au chapitre 18 du Livre de la Genèse, Abraham nous apprend à mettre les jumelles dans le bon sens, sans avoir peur de laisser monter une prière audacieuse vers le Seigneur. Abraham sait bien que ce n’est pas joli, joli ce qui se passe à Sodome. Et pourtant, il demande le salut pour toute la ville. Et il le fait en faisant appel à la justice de Dieu. [1]  

    « Est-ce que tu ne pardonneras pas à cause des cinquante justes qui sont dans la ville ? Quelle horreur, si tu faisais une chose pareille !  Faire mourir le juste avec le pécheur,  traiter le juste de la même manière que le pécheur, quelle horreur ! »  

    Abraham met ici en jeu une nouvelle idée de justice :  non pas une justice justicière — la loi du talion —, qui se contente de punir les coupables en rendant le mal pour la mal,  mais une justice justifiante, une justice  qui croit en la conversion des pécheurs et qui veut les rendre justes.  Abraham ne demande pas à Dieu d’intervenir en tenant compte seulement des innocents… Il demande le salut pour toute la ville.  Abraham est d’accord : on ne peut pas, bien évidemment, traiter les innocents comme les coupables ; cela serait vraiment injuste : « Quelle horreur ! » mais, il faut traiter les coupables comme les innocents,  en mettant en œuvre une justice qui rend juste,  en offrant aux coupables une possibilité de salut… Parce que, si les malfaiteurs acceptent le pardon de Dieu s’ils confessent leur faute en se laissant sauver, ils ne continueront plus à faire le mal, ils deviendront eux aussi justes,  sans qu’il soit nécessaire de les punir.   

    Abraham n’a pas pris ses jumelles à l’envers pour réduire la justice de Dieu à ses petits horizons humains. Au contraire, il a pris les jumelles à l’endroit, il s’est approché de la miséricorde de Dieu, il en a pris la mesure, et son espérance est infinie !  

    Vous voyez, pour nous, aujourd’hui, il en va de même : Qu’est-ce que nous espérons ? Jusqu’où est-ce que nous espérons ? Est-ce que nous croyons que ceux qui semblent si loin de la loi de Dieu sont en fait de la même pâte que nous ?  Si nous n’espérons pas, comme Abraham,  en la possible conversion de ceux qui nous semblent loin de Dieu, il y a fort à parier que nous n’espérons pas non plus suffisamment notre propre conversion. Et le jugement que nous portons sur les personnes suscite en nous un cœur dur et finira par se retourner contre nous-mêmes…

    Pour avancer dans la foi et grandir en sainteté, il y a là une triple attitude de confiance :  

    Première attitude de confiance : nous acceptons dans la foi  de nous appliquer à nous-mêmes la vertu théologale d’espérance. Sont objet d’espérance non seulement Dieu lui-même et ses promesses de vie éternelle, mais encore ce que nous sommes nous-mêmes :  Et  nous pouvons, en toute humilité, crier avec le Psaume 137 : « Ta droite me rend vainqueur. Le Seigneur fait tout pour moi ! Seigneur, éternel est ton amour : n’arrête pas l’œuvre de tes mains. »  

    Deuxième attitude de confiance : ce cri du Psaume 137 demeure éminemment vrai, même quand le péché nous domine. Et c’est là précisément que va pouvoir naître une vraie humilité, qui brûlera notre péché. Et ce n’est pas étonnant que dans les récits de vocation,  la confession du péché côtoie de près l’acceptation de l’appel de Dieu :  « Seigneur, éloigne-toi de moi, car je suis un homme pécheur »[2], dit Pierre au chapitre 5 de Luc. Et Isaïe disait :  « Malheur à moi ! je suis perdu, car je suis un homme aux lèvres impures,  j’habite au milieu d’un peuple aux lèvres impures : et mes yeux ont vu le Roi, le Seigneur de l’univers ! » Mais c’est aussi la bonne nouvelle de saint Paul dans la deuxième lecture : « Vous étiez des morts, parce que vous aviez péché et que vous n’aviez pas reçu de circoncision. Mais Dieu vous a donné la vie avec le Christ : il nous a pardonné tous nos péchés. »  

    Alors la troisième attitude de confiance qui nous est demandée, c’est de ne jamais nous résigner à la médiocrité ni à la tristesse du péché, mais d’accepter de devenir ce que nous sommes. Et l’indice de cette acceptation, c’est la joie et la paix, qui accompagnent toute décision vraie de conversion. Et parfois c’est ambigu, nous aimons bien être reconnus comme de bons chrétiens BSTR, Bien Sous Tout Rapport. Il y a une sorte de guerre à mener contre nous-mêmes pour trouver la simplicité du témoin qui s’oublie lui-même et qui ne pense qu’à une chose : que soit connu et aimé celui dont il témoigne… Plus nous voulons être fermes dans nos principes  et notre dénonciation prophétique de ce qui est mal aux yeux de Dieu, plus il nous faut être miséricordieux pour les personnes.  

    Bien sûr, on connaît la suite de l’histoire d’Abraham, et la destruction de Sodome. Mais cela, c’est la décision juste du Dieu juste qui en même temps se révèle auprès d’Abraham comme le Dieu infiniment miséricordieux. Depuis quelques années, la dérive morale de la société nous fait peur et nous inquiète pour l’avenir. Elle fait monter en nous des violences sourdes et des réactions parfois très vives. Nous sommes ébranlés dans nos évidences et nos certitudes.   

    Alors que faire ? Céder à la violence ? Certainement pas. Savoir discerner ce qui est mal et oser le dire ? Oui, sans doute. Mais toujours avec la sagesse d’Abraham. En mettant nos jumelles dans le bon sens, pour contempler notre Dieu infiniment juste, infirment et bon et infiniment saint, pour accueillir en nous et parmi nous notre Dieu qui veut rendre tous les hommes justes, bons et saints. C’est le juge infiniment bon. Faisons-lui confiance.

    [1] Le Saint Père Benoît XVI commente ce texte dans son audience générale du mercredi 18 mai 2011.

    [2] Lc 5,8.