• - Adoration

    « Venite, adoremus ! »

    Qu’est-ce donc que l’Adoration ?

    Quand on parle de l’Adoration, aujourd’hui, on pense souvent à l’Adoration Eucharistique… en oubliant peut-être de plonger dans l’Ecriture et la Tradition pour parler de l’adoration « tout court ». Avant d’envisager l’Adoration dans sa spécificité eucharistique, dilatons si vous le voulez bien nos horizons spirituels et inscrivons l’adoration dans la relation théologale d’Alliance du peuple élu avec son Dieu et de l’âme avec son bien-aimé. Nous le ferons en considérant trois aspects : tout d’abord, la nature de l’adoration et le sens des mots. Ensuite, l’objet de l’adoration. Enfin, l’acte d’adoration.

    A. L’ADORATION DE DIEU :

        FONDEMENTS DANS L’ECRITURE ET LA TRADITION

    D’emblée, rappelons-nous cependant une chose : rien ne vaut l’expérience elle-même d’adorer le Seigneur… Tout au long de l’année liturgique, plusieurs occasions nous en sont données, au fil des mystères du Salut que nous célébrons : de l’Avent à l’Annonciation, jusqu’à la fête du Christ Roi en passant par la Passion et la mort de Jésus, sa Résurrection et son Ascension, et le don de l’Esprit Saint à la Pentecôte. Pour nous, en ce moment, cette expérience sera notamment celle des bergers et des Mages à Noël et la nôtre, je l’espère : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu se lever son étoile et nous sommes venus nous prosterner devant lui. »[1]

    I. NATURE DE L’ADORATION ET SENS DES MOTS.

    Le mot « adoration » vient du latin ad-oratio et oratio, qui a donné oraison en français, vient du mot os, oris, qui désigne la bouche et a donné aussi le mot orifice. Comme le préfixe ad- signifie « vers », adoratio exprime l’action d’approcher la main de la bouche et de l’en écarter pour envoyer un baiser. La personne qui « adorait » baisait les pieds ou le bord du vêtement. On peut penser par exemple à Joseph, qui est adoré par ses frères dans le livre de la Genèse. C’est le verbe adorare qui est employé en latin.

    Le mot grec employé est proskuneïn, qui signifie plier le genou, et se prosterner.[2] C’est le même parallélisme de mots pour l’adoration des Mages au chapitre 2 de l’Evangile selon saint Matthieu. Dans le monde gréco-romain, on adorait les empereurs, on adorait même leurs statues… Pour les Juifs et pour les Chrétiens, l’adoration est réservée à Dieu seul. Le terme technique est celui de « latrie »[3].

    Saint Thomas d’AQUIN le rappelle, dans le Commentaire des Sentences de Pierre Lombard : « Latrie désigne la servitude que nous devons à Dieu parce qu’il nous a faits ; le culte de latrie lui est dû en tant que créateur, parce qu’il est notre fin et la première source de notre être »[4].

    Si le culte de latrie est réservé à Dieu, pour les saints, on parle de culte de dulie, le mot dulie venant du grec ancien doulos[5], qui signifie « l’esclave, le serviteur ».

    On n’adore pas le chocolat mais on n’adore pas non plus les saints. On vénère les saints. On les prie d’intercéder pour nous… Pour le chocolat ce n’est pas possible, parce que cela ferait une « choco-latrie » !…

    Et pour la Vierge Marie, on ne l’adore pas non plus… mais pour la mère du Sauveur, qui est l’objet d’une vénération particulière, on parle d’un culte d’hyperdulie, car elle occupe une place unique parmi les sauvés, elle qui est la Mère de Dieu et la Reine des Saints.

    Dans un Sermon 
pour
 le vendredi de la 3ème semaine de carême, Jacques Bénigne BOSSUET s’est arrêté 
sur le culte dû à Dieu. En s’appuyant sur Saint Thomas d’AQUIN, il souligne le propre de l’adoration : pour la créature, qui est dans une position finie de réalité, il s’agit de se tourner vers son créateur qui est infini par essence. Tout autre objet ferait de notre culte une idolâtrie puisque nous ramènerions dans notre en-deçà ce qui n’est dû qu’à Celui qui est au-delà. « L’adoration religieuse, dit-il, c’est une reconnaissance en Dieu de la plus haute souveraineté, et en nous de la plus profonde dépendance. Je dis donc, encore une fois, et je pose pour fondement que le principe de bien adorer, c’est de bien connaître. L’oraison, dit saint Thomas (1), et il faut dire le même de l’adoration dont l’oraison est une partie, [l’oraison] est un acte de la raison. Car le propre de l’adoration, c’est de mettre la créature dans son ordre, c’est-à-dire de l’assujettir à Dieu. Or est-il qu’il appartient à la raison d’ordonner les choses; donc la raison est le principe de l’adoration, laquelle par conséquent doit être conduite par la connaissance. Mais l’effet le plus nécessaire de la connaissance, dans cet acte de religion, c’est de démêler soigneusement de l’idée que nous nous formons de Dieu toutes les imaginations humaines. »[6]

     

    II. OBJET DE L’ADORATION.

    On l’a vu, on n’adore que Dieu seul et aucun homme ne peut être objet d’adoration. Il est bon, dans ces conditions de préciser quel peut être l’objet de notre adoration.

    1/ Tout d’abord, on adore la Trinité tout entière,

    Les trois personnes divines sont en effet, à la fois infinies dans leur essence et égales en toute chose. Le Symbole de Nicée-Constantinople dit très simplement : « Avec le Père et le Fils, [l’Esprit saint] reçoit même adoration et même gloire ».

    2/ Ensuite, toutes les perfections de Dieu peuvent faire l’objet de notre adoration.

    Elles sont, en effet, comme lui, infinies. Pierre de BERULLE dit par exemple : « J’adore votre puissance qui produit tout, votre immensité qui contient tout, votre bonté qui embrasse tout, votre science qui prévoit tout, votre providence qui pourvoit à tout. Je vous adore comme principe et je vous recherche comme la fin de mon être et de tout être. »[7]

    3/ D’autre part, le nom même de Dieu est adorable.

    Trois citations de l’Ecriture Sainte… « Vous donc, priez ainsi : Notre Père, qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié. »[8] « Magnifiez avec moi le Seigneur, exaltons tous ensemble son nom. »[9] « Du Levant au Couchant, grand est mon nom parmi les nations. En tout lieu un sacrifice d’encens est présenté à mon nom, ainsi qu’une offrande pure, car grand est mon nom parmi les nations, dit le seigneur, le tout-puissant. »[10]

    4/ Enfin, la personne de Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme,

        doit elle aussi être adorée dans son unité.

    En elle, la nature divine est unie à la nature humaine sans confusion ni séparation. Et on adore ses grandeurs et ses abaissements, sa filiation divine et sa filiation humaine. La nature humaine de Jésus-Christ est digne des mêmes hommages que sa nature divine pourvu qu’on ne les sépare pas et qu’on les considère dans leur unité. 

    Saint Thomas d’AQUIN le rappelle dans la Somme théologique : « Puisque dans le Christ il n’y a qu’une seule personne en deux natures, c’est bien une seule et même adoration que nous rendons à la divinité du Christ et à son humanité. »[11] Il faut donc adorer l’humanité du Christ dans tous ses mystères : sa naissance, sa vie privée et sa vie publique, ses souffrances et sa mort, sa résurrection et son Ascension, sa gloire dans le Ciel. Comme Notre Seigneur est réellement et substantiellement présent dans les espèces eucharistiques nous l’adorons dans son corps et son sang, son âme et sa divinité.

    Le Cœur du Christ

    En considérant le corps de Jésus-Christ, l’Eglise a montré sa prudence. Des parties de son corps, on ne peut stricto sensu adorer que son Cœur, en tant qu’il est le siège de toute son humanité aimante, unie à sa divinité.

    La Croix du Christ

    On vénère seulement les plaies, les mains et la bouche du Christ… Et a fortiori les images, les croix… On parle alors d’un culte de latrie relatif… C’est ainsi que nous adorons la Croix du Christ le vendredi saint. Et à travers la croix, c’est le Christ lui-même que nous adorons. Vous avez d’ailleurs peut-être remarqué comment le dialogue entre le prêtre et l’assemblée permet de signifier cela : le prêtre dit : « Voici le bois de la Croix qui a porté le Salut du monde », et l’assemblée répond: « Venez, adorons ! ».[12] Et lorsque nous faisons le chemin de Croix, après chaque station nous pouvons dire : « Nous t’adorons, ô Christ, et nous te bénissons parce que tu as racheté le monde par ta sainte Croix. »

     

    III. L’ACTE D’ADORATION.

    Si nous considérons maintenant l’acte d’adoration, nous voyons qu’il mobilise tout ce que nous sommes, dans notre unité d’êtres à la fois spirituels et charnels. 

    1. Adorer Dieu dans ses mystères, c’est tout d’abord un acte de l’intelligence :

    Il s’agit d’apprendre à le voir partout et dans toute chose. C’est un acte de reconnaissance de l’intelligence, dans le sens où Saint Paul le dit dans l’épître aux Romains: « Depuis la création du monde, les hommes, avec leur intelligence, peuvent voir, à travers les œuvres de Dieu, ce qui est invisible : sa puissance éternelle et sa divinité. Ils n’ont donc pas d’excuse, puisqu’ils ont connu Dieu sans lui rendre la gloire et l’action de grâce que l’on doit à Dieu. Ils se sont laissé aller à des raisonnements qui ne mènent à rien, et les ténèbres ont rempli leurs cœurs sans intelligence. Ces soi-disant sages sont devenus fous ; ils ont échangé la gloire du Dieu immortel contre des idoles représentant l’homme mortel ou des oiseaux, des bestiaux et des serpents. Voilà pourquoi, à cause des désirs de leur cœur, Dieu les a livrés à l’impureté, de sorte qu’ils déshonorent eux-mêmes leur corps. Ils ont échangé la vérité de Dieu contre le mensonge ; ils ont adoré et servi les créatures au lieu du Créateur, lui qui est béni éternellement. Amen. »[13]

    2. Adorer Dieu dans ses mystères, c’est aussi un acte de la volonté.

    Lorsque nous acceptons de nous tenir en présence du Dieu infini, notre âme est portée à s’abaisser et à goûter la joie de l’humilité. Il peut naître aussi un sentiment de crainte, d’effroi, quand nous prenons conscience de notre néant… Cette crainte est une expression de l’amour, un amour chaste, un amour rempli de respect, un amour conscient d’être en présence de son créateur. Dans l’Ecriture, les exemples abondent : on peut penser à Moïse à l’Horeb : «Dieu dit alors : “N’approche pas d’ici ! Retire tes sandales, car le lieu que foulent tes pieds est une terre sainte ! Je suis le Dieu de ton père, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob.” Moïse se voila le visage car il craignait de porter son regard sur Dieu. »[14]


    3. Adorer Dieu dans ses mystères, c’est aussi l’adorer avec notre corps.

    Saint Thomas d’AQUIN, dans la Somme théologique, dit les choses avec beaucoup de clarté : « Comme dit S. Jean Damascène “Parce que nous sommes composés de deux natures, intellectuelle et sensible, nous offrons à Dieu une double adoration. L’une est spirituelle et consiste dans l’intime dévotion de l’esprit; l’autre est corporelle parce qu’elle consiste en l’abaissement extérieur du corps. Parce que, dans tous les actes de religion, l’extérieur est relatif à l’intérieur comme à ce qui est au principe, l’adoration extérieure est faite en vue de l’adoration intérieure. Les signes d’humilité présentés par le corps excitent notre cœur à se soumettre à Dieu, le sensible étant pour nous le moyen naturel d’accéder à l’intelligible. »[15]

    4. Adorer Dieu dans ses mystères, c’est aussi tenir notre rang d’homme dans la création.

    Nous qui sommes créés à l’image de Dieu, nous tenons le milieu entre les créatures purement matérielles et les créatures purement spirituelles. Notre vocation baptismale fait de nous des prêtres et nous offrons le monde au Seigneur notre créateur. Et nous avons un devoir de louange au nom de toutes les créatures. Ce n’est pas un hasard si, le dimanche matin, nous chantons le cantique des créatures avant d’aller célébrer l’Eucharistie.

     

    B. L’ADORATION EUCHARISTIQUE

    I. ADORER DIEU DANS LE MYSTERE DE L’EUCHARISTIE.

    Adorer Dieu dans le mystère de l’Eucharistie, c’est bien se situer au cœur du mystère de l’Incarnation et de la Rédemption. Nous contemplons le Christ lui-même en son Corps Eucharistique. 

    1. Adorer le Christ dans l’unité de sa personne :

        un acte profondément ecclésial.

    Et cela nous renvoie à l’unité de sa personne humaine et divine. Nous l’adorons à la fois dans sa divinité et dans son humanité. Il y a là pour nous un chemin de révélation de notre vocation à devenir fils dans le Fils et à nous laisser diviniser dans le Fils incarné.

    D’autre part, l’adoration est un acte de contemplation. Nous regardons Jésus Eucharistie. Nous le mangeons des yeux, si j’ose dire, mais sans aucune voracité, car nous savons que nous sommes appelés à devenir ce que nous contemplons. Grégoire de Nysse dit : « Celui qui a aimé le beau deviendra beau lui aussi. »

    Enfin, nous savons que si nous sommes appelés à devenir ce que nous avons reçu, le Corps du Christ, notre prière, pour personnelle qu’elle soit, ne peut être que profondément ecclésiale. L’acte même d’adorer le Saint-Sacrement exposé nous situe comme membres d’une Eglise qui reçoit sa vie du Christ lui-même.

    Il s’ensuit aussitôt que la charité du Christ expérimentée dans l’adoration doit se trouver mise en œuvre très concrètement dans toutes les dimensions de notre vie, notamment la vie fraternelle, le service des pauvres, l’apostolat et la mission.

    2. Une articulation féconde entre Anamnèse, Emmanuel et Maranatha.

    Nous sommes également invités à nous émerveiller devant le don qui nous est fait : une articulation féconde se trouve alors établie entre Anamnèse, Emmanuel et Maranatha.

    Tout d’abord, la présence permanente du Christ dans l’Eucharistie est un prolongement de la célébration et de la grâce du sacrifice. Quand nous prions devant le Saint-Sacrement exposé, nous rendons grâce en faisant mémoire de l’Eucharistie célébrée.

    D’autre part, en conservant le Corps du Christ, l’Eglise signifie que le Seigneur est l’Emmanuel, Dieu-avec-nous.

    Enfin, la prière d’adoration faite devant le Saint-Sacrement suscite le désir de contempler le Seigneur face à face. Elle témoigne de notre espérance eschatologique et à la suite des derniers versets de l’Apocalypse, on peut chanter : « Maranatha ! ».

    3. Le rôle de l’Esprit Saint.

    L’adoration, comme tout culte adressé à Dieu, est une attitude fondamentalement intérieure, qui s’exprime extérieurement. Le grand acteur en nous, c’est l’Esprit Saint. Comme dit Saint Paul dans l’épître aux Romains : « Car nous avons été sauvés, mais c’est en espérance ; voir ce qu’on espère, ce n’est plus espérer : ce que l’on voit, comment peut-on l’espérer encore ? Mais nous, qui espérons ce que nous ne voyons pas, nous l’attendons avec persévérance. Bien plus, l’Esprit Saint vient au secours de notre faiblesse, car nous ne savons pas prier comme il faut. L’Esprit lui-même intervient pour nous par des cris inexprimables. Et Dieu, qui voit le fond des cœurs, connaît les intentions de l’Esprit : il sait qu’en intervenant pour les fidèles, l’Esprit veut ce que Dieu veut. »[16]

    II. ORIENTATIONS MAGISTERIELLES CONTEMPORAINES

    1. Les présences du Christ dans l’Eucharistie. Sa présence éminente.

    Concile Vatican II : Constitution sur la Sainte Liturgie, n°7 : « Pour l’accomplissement d’une si grande œuvre, le Christ est toujours là auprès de son Eglise, surtout dans les actions liturgiques. Il est là présent dans le sacrifice de la messe, et dans la personne du ministre, "le même offrant maintenant par le ministère des prêtres, qui s’offrit alors lui-même sur la croix" et, au plus haut point, sous les espèces eucharistiques. Il est présent par sa vertu dans les sacrements au point que lorsque quelqu’un baptise, c’est le Christ lui-même qui baptise.[17] Il est là présent dans sa parole, car c’est lui qui parle tandis qu’on lit dans l’Eglise les Saintes Ecritures. Enfin il est là présent lorsque l’Eglise prie et chante les psaumes, lui qui a promis : "Là où deux ou trois sont rassemblés en mon nom, je suis là, au milieu d’eux"[18] »

    PAUL VI, Mysterium fidei, lettre encyclique sur la doctrine et le culte de la sainte eucharistie, 1965 : « L’Eglise Catholique fait profession de rendre ce culte d’adoration au Sacrement de l’Eucharistie non seulement durant la Messe mais aussi en dehors de sa célébration; elle conserve avec le plus grand soin les hosties consacrées et les présente aux fidèles pour qu’ils les vénèrent avec solennité. »

    PAUL VI, Instruction Eucharisticum Mysterium sur le culte du mystère eucharistique (13 avril 1967)[19] : « Pour faire comprendre plus profondément aux fidèles le mystère eucharistique, on leur apprendra encore les principales façons dont le Seigneur lui-même est présent dans les célébrations liturgiques de son Eglise.

    Il est toujours présent dans l’assemblée de ses fidèles réunis en son nom (cf. Mt 18,20). Il l’est également dans sa Parole, puisque c’est lui qui parle tandis qu’on lit dans l’Eglise les Saintes Ecritures. Quant au sacrifice eucharistique, il y est présent et dans la personne du ministre, car "c’est le même qui offre maintenant par le ministère des prêtres, qui s’est offert lui-même alors sur la Croix"[20], et, au degré le plus éminent, dans les espèces eucharistiques[21]. Dans ce sacrement en effet, est présent, d’une façon incomparable, le Christ total et complet, Dieu et homme, de façon substantielle et permanente. Cette présence du Christ sous les Espèces est appelée "réelle non à titre exclusif, comme si les autres présences ne l’étaient pas, mais par excellence"[22]. »

    2. Les diverses formes de dévotion eucharistique en dehors de la messe.

    JEAN-PAUL II, Lettre Dominicae Cenae 
à tous les évêques de l’église
 sur le mystère et le culte de la sainte eucharistie, 24 février 1980, premier dimanche de Carême : « L’animation et l’approfondissement du culte eucharistique sont une preuve du renouveau authentique que le Concile s’est fixé comme but, et ils en sont le point central. Et cela, vénérés et chers Frères, mérite que nous y réfléchissions spécialement. L’Eglise et le monde ont grand besoin du culte eucharistique. Jésus nous attend dans ce sacrement de l’amour. Ne mesurons pas notre temps pour aller le rencontrer dans l’adoration, dans la contemplation pleine de foi et prête à réparer les grandes fautes et les grands délits du monde. Que notre adoration ne cesse jamais ! (§3)

    L’adoration du Christ dans ce sacrement d’amour doit trouver ensuite son expression en diverses formes de dévotion eucharistique : prières personnelles devant le Saint Sacrement, heures d’adoration, expositions brèves, prolongées, annuelles (quarante heures), bénédictions eucharistiques, processions eucharistiques, congrès eucharistiques (13). La solennité du " Corps et du Sang du Christ ", instaurée par mon prédécesseur Urbain IV en mémoire de l’institution de ce grand mystère, comme acte de culte public rendu au Christ présent dans l’Eucharistie, appelle ici une mention spéciale. (§3)

    L’Eucharistie signifie cette charité, et donc elle la rappelle, elle la rend présente et en même temps elle la réalise. […]Avec ce don insondable et gratuit qu’est la charité révélée, jusqu’au bout, dans le sacrifice salvifique du Fils de Dieu dont l’Eucharistie est un signe indélébile, naît en nous une vivante réponse d’amour. […]Le culte eucharistique est donc justement une expression de cet amour, qui est la caractéristique authentique et la plus profonde de la vocation chrétienne. (§5) »

    3. La relation intrinsèque entre célébration et adoration.

    C’est un fruit du Concile Vatican 2 que soient aujourd’hui fortement soulignés le lien et la continuité entre célébration eucharistique et culte eucharistique. Cela s’exprime de multiples façons. Par exemple, quand le Saint‑Sacrement est exposé, « il est interdit de célébrer la messe dans la même nef de l’église ou dans le même oratoire ».[23] Et quand une adoration longue est prévue, il est demandé que « l’hostie qui doit être proposée à l’adoration [soit] consacrée à la messe qui précède immédiatement et sera placée dans l’ostensoir après la communion. La messe se terminera par la prière après la communion, en omettant les rites de la conclusion. »[24]

    BENOIT XVI, Exhortation apostolique post-synodale Sacramentum caritatis, aux évêques, aux prêtres, aux diacres aux personnes consacrées et aux fidèles laïcs sur l’Eucharistie source et sommet de la vie et de la mission de l’église, 2007, §66 : « Un des moments les plus intenses du Synode a eu lieu lorsque nous nous sommes réunis dans la basilique Saint-Pierre, avec de nombreux fidèles, pour l’adoration eucharistique. Par ce geste de prière, l’Assemblée des Évêques a voulu attirer l’attention, et non seulement par des paroles, sur l’importance de la relation intrinsèque entre célébration eucharistique et adoration. Dans cet aspect significatif de la foi de l’Église, se trouve l’un des éléments décisifs du chemin ecclésial, réalisé après la réforme liturgique voulue par le Concile Vatican II. Alors que la réforme accomplissait ses premiers pas, le rapport intrinsèque entre la Messe et l’adoration du Saint-Sacrement ne fut parfois pas assez clairement perçu. Une objection alors diffuse se faisait jour, par exemple, dans l’affirmation selon laquelle le Pain eucharistique ne nous serait pas donné pour être contemplé, mais pour être mangé. En réalité, à la lumière de l’expérience de prière de l’Église, une telle opposition se révélait privée de tout fondement. Déjà saint Augustin avait dit: « nemo autem illam carnem manducat, nisi prius adoraverit;... peccemus non adorando – Que personne ne mange cette chair sans d’abord l’adorer;... nous pécherions si nous ne l’adorions pas ».[25] Dans l’Eucharistie, en effet, le Fils de Dieu vient à notre rencontre et désire s’unir à nous; l’adoration eucharistique n’est rien d’autre que le développement explicite de la célébration eucharistique, qui est en elle-même le plus grand acte d’adoration de l’Église.[26] Recevoir l’Eucharistie signifie se mettre en attitude d’adoration envers Celui que nous recevons. C’est ainsi, et seulement ainsi, que nous devenons un seul être avec Lui et que nous goûtons par avance, d’une certaine façon, la beauté de la liturgie céleste. L’acte d’adoration en dehors de la Messe prolonge et intensifie ce qui est réalisé durant la Célébration liturgique elle-même. En fait, “ce n’est que dans l’adoration que peut mûrir un accueil profond et vrai. Et c’est bien par cet acte personnel de rencontre avec le Seigneur que mûrit ensuite la mission sociale qui est renfermée dans l’Eucharistie et qui veut briser les barrières non seulement entre le Seigneur et nous, mais aussi et surtout les barrières qui nous séparent les uns des autres”.[27] »

    Notons enfin que les Pères synodaux ont proposé en 2005 de remettre en valeur ce que l’on appelle la visite au tabernacle : « La renaissance de l’adoration eucharistique, y compris parmi les jeunes, apparaît aujourd’hui comme une caractéristique prometteuse de nombreuses communautés. Pour cette raison, afin de favoriser la visite au Très Saint Sacrement, veillons à ce que, dans la limite du possible, les églises dans lesquelles est présent le Saint Sacrement restent ouvertes. »[28]

    III. ENSEIGNEMENT

         DU RITUEL DE L’EUCHARISTIE EN DEHORS DE LA MESSE.

    1. Le contenu du Rituel et les priorités qu’il pose.

    Le Rituel a été publié à Rome en 1973. Adapté en français en 1983, il a connu une seconde édition, parue en 1996.

    L’introduction générale du rituel rappelle quelques fondamentaux :

     - La célébration de l’Eucharistie est le centre de toute la vie chrétienne.

     - Elle constitue la source et le but du culte qui lui est rendu en dehors de la messe.

     - Trois aspects de la vie chrétienne eucharistique sont successivement envisagés, et présenté dès le n°5 du Rituel : « Si l’on conserve l’Eucharistie en dehors de la Messe, c’est en premier lieu et dès l’origine pour administrer le Viatique (communion portée aux mourants). En second lieu, c’est pour distribuer la communion et adorer notre Seigneur Jésus-Christ présent dans le Sacrement. En effet, la conservation des saintes espèces pour les malades a amené la coutume d’adorer le pain du ciel conservé dans les églises. Ce culte d’adoration repose sur un motif solide et ferme, surtout parce que la foi en la présence réelle du Seigneur conduit par sa nature même à la manifestation extérieure et publique de cette foi. »

    Le plan du Rituel conserve cet ordre

     - ch 1 : la communion en dehors de la messe.

     - ch 2 : la communion et le viatique porté au malade par un ministre extraordinaire.

     - ch 3 : les différentes formes de culte à rendre à l’Eucharistie

     et ce dernier chapitre envisage successivement :

                       - l’Exposition de l’Eucharistie.

                       - les processions eucharistiques.

                       - les congrès eucharistiques.

     - ch : une série de lectures, de prières et de chants pour ces célébrations.[29]

    L’introduction du chapitre 3, au numéro 80 rappelle le lien fondamental  entre adoration eucharistique et vie eucharistique,  entre adoration du Saint-Sacrement et engagement existentiel : « La piété, qui pousse les fidèles à pratiquer l’adoration de la sainte eucharistie, les attire à participer plus profondément au mystère pascal, et à répondre avec reconnaissance au don du Christ qui, par son humanité, ne cesse de répandre la vie divine dans les membres de son Corps. En s’attardant auprès du Christ Seigneur, ils jouissent de son intime familiarité, et, devant lui, ils épanchent leurs cœurs pour eux‑mêmes et pour tous les leurs, ils prient pour la paix et le salut du monde. En offrant leur vie entière au Père avec le Christ dans le Saint‑Esprit, ils puisent dans cet admirable échange un accroissement de leur foi, de leur espérance, et de leur charité. Ils entretiennent donc ainsi les bonnes dispositions qui leur permettent d’avoir toute la dévotion voulue pour célébrer le mémorial du Seigneur et recevoir fréquemment ce pain que le Père nous donne. »

    Le n°81 se fait alors plus explicite : « Ils se rappelleront en outre que, par cette prière devant le Christ Seigneur présent dans le sacrement, ils prolongent l’union obtenue avec lui dans la communion et renouvellent cet engagement qui les pousse à pratiquer par toute leur vie ce que la célébration de l’eucharistie leur a fait saisir par la foi et le sacrement. Ils s’efforceront donc de passer toute leur vie dans la joie, soutenus par cette nourriture venue du ciel, en participant à la mort et à la résurrection du Seigneur. Que chacun donc s’empresse d’accomplir de bonnes œuvres et de plaire à Dieu, en se donnant pour tâche d’imprégner le monde d’esprit chrétien et de devenir le témoin du Christ en toute circonstance, au cœur même de la communauté humaine. »

    2. La place de la Parole de Dieu.

    Pendant que le Saint‑Sacrement demeure exposé, le Rituel suggère d’organiser des prières, des chants et des lectures de telle sorte que les fidèles, appliqués à la prière, ne s’occupent que du Christ Seigneur. Et le Rituel, au n°95, précise, très sobrement ; « Pour alimenter la prière profonde, on emploiera des lectures tirées de la Sainte Écriture (cf. chap. IV) et accompagnées d’une homélie ou de brèves exhortations, qui engagent à une meilleure appréciation du mystère eucharistique. Il convient aussi que les fidèles répondent par le chant à la parole de Dieu. Il est bon que l’on garde un silence sacré. » Cette lecture de passages de la Sainte Ecriture est à mettre en lien avec les différents modes de présence du Christ dans l’Eucharistie.

    Il ne s’agit pas simplement d’occuper l’Esprit, il s’agit de donner à vivre et comprendre que les modes de présence du Christ dans l’Eucharistie ne doivent pas être opposés mais doivent au contraire être mis en symphonie.

    C’est dans cet Esprit que le Rituel, au n°96, précise que lorsque le Saint-Sacrement est longuement exposé (on peut penser à une journée d’Adoration), on peut « célébrer une partie, en particulier une heure principale, de la liturgie des Heures. »

    Si le Rituel précise « longuement exposé », c’est aussi pour que soit sauvegardé le mode propre de présence du Seigneur dans le chant des psaumes. A vouloir trop montrer la symphonie des présences, on finirait par étouffer les différentes présences du Christ sous sa présence éminente et on aboutirait au contraire de ce qu'indique l’enseignement du magistère.

    IV. EQUILIBRE DES PRATIQUES EUCHARISTIQUES :

         TROIS PRINCIPES DE LA VIE SPIRITUELLE.

    On peut retenir trois principes de la vie spirituelle proposés par Patrick PRETOT[30] pour bien situer le culte de l’Eucharistie en dehors de la messe. Il s’agit pour lui de « guider et assurer la recherche d’un équilibre des pratiques eucharistiques. »

    1. Diversité des pratiques.

    Le premier est celui de la diversité des pratiques. Face à de jeunes convertis qui pourraient accorder à l’adoration eucharistique la figure d’une pratique essentielle, voire quasi exclusive, la tradition de l’Eglise invite à maintenir une pluralité de chemins qui permet aux fidèles de se laisser façonner par l’Esprit Saint (p.223) [lectio divina, récitation du rosaire, oraison…] Aucune pratique de ce type ne peut être érigée en absolu. (p.223)

    2. Hiérarchie des pratiques.

    Le deuxième principe est celui de la hiérarchie des pratiques. (p.223) […] Le Rituel de l’Eucharistie en dehors de la messe est structuré par l’affirmation de la primauté de la célébration qui est, par ailleurs, la première forme de l’adoration. (p.224)

    3. Un don de Dieu fait à l’Eglise.

    Le troisième principe est celui de la réception de ces pratiques comme un don de Dieu fait à l’Eglise. (p.224) […] La communion comme l’adoration ne peuvent être pensées comme des privilèges. Elles ne peuvent être privatisées car le don du Christ qui est l’Esprit Saint est pour l’édification du corps entier. (p.225)

     

     

    BIBLIOGRAPHIE SUCCINCTE

     

    Rituel de l’Eucharistie en dehors de la messe, Desclée-Mame, 1996.

    ____

    PAUL VI, Mysterium fidei, lettre encyclique sur la doctrine et le culte de la sainte eucharistie, 1965

    PAUL VI, "Instruction Eucharisticum Mysterium sur le culte du mystère eucharistique (13 avril 1967)", in La Maison Dieu, n°91. Ce texte, reconnu par le Pape, a été élaboré par la Congrégation des Rites.

    JEAN-PAUL II, Lettre Dominicae Cenae 
à tous les évêques de l'église
 sur le mystère et le culte de la sainte eucharistie, 24 février 1980, premier dimanche de Carême.

    JEAN-PAUL II, Lettre encyclique L’Eglise vit de l’Eucharistie Ecclesia de Eucharistia, aux évêques, aux prêtres et aux diacres, aux personnes consacrées et à tous les fidèles laïcs sur l'eucharistie dans son rapport à l'Église, Jeudi saint 17 avril 2003.

    BENOIT XVI , Exhortation apostolique post-synodale Sacramentum caritatis, aux évêques, aux prêtres, aux diacres aux personnes consacrées et aux fidèles laïcs sur l'Eucharistie source et sommet de la vie et de la mission de l'église, 2007.

    ____

    CANALS Joan Marcia, « Prier devant l’Eucharistie », in Eucharistia. Encyclopédie de l'Eucharistie, sous la direction de Maurice BROUARD, Cerf, Paris, 2002, 2004, p.639-646.

    DE CLERCK Paul, « Adoration eucharistique et vigilance théologique », La Maison-Dieu n°225, 2001/1, p.65-79.

    LECURU Ludovic LECURU et RACINE Florian, L'adoration eucharistique, Paris, Editions de l'Emmanuel, 2009, 170 pages.

    MOLIEN André, « Adoration », in Dictionnaire de Spiritualité, tome 1, 1937, col.210-222. 

    PRETOT Patrick, « Le renouveau actuel de l’adoration eucharistique », in La Vie spirituelle, n°770, mai 2007, p.205-225.


     

     


    [1] Mt 2,2.

    [2] Gn 42, 6 Les frères de Joseph arrivèrent et se prosternèrent devant lui, face contre terre (adorassent / prosekunèsan).

    Gn 37 6 «Ecoutez donc, leur dit-il, le songe que j'ai eu. 7 Nous étions en train de lier des gerbes en plein champ quand ma gerbe se dressa et resta debout. Vos gerbes l'entourèrent et se prosternèrent devant elle. (adorare manipulum meum / prosekunèsan to emon dragma)»

    [3] Les Grecs disaient λατρεία, qui désignait d'abord le service des gens à gage, service de mercenaire : ainsi dans le Prométhée d'Eschyle, v. 966 ; dans Platon, le mot a le sens de service de Dieu, de culte, d'adoration.

    [4] III Sent., dist. 9, q. 1, a. 3, qa 3, 1°

    [5] δοῦλος

    [6] Œuvres complètes de Bossuet, volume IX, sermons volume II, Paris, 1862, librairie de Louis Vivès, p.257.

    [7] Ed°Migne, col. 1137

    [8] Mt 6, 9

    [9] Ps 33,4

    [10] Ml 1, 11

    [11] ST, IIIa, Q.25. Sur ce point, on peut s’appuyer sur le IIème Concile de Constantinople, au canon 9 : « Si quelqu'un dit que le Christ est adoré en deux natures, à partir de quoi il introduit deux adorations, l'une propre au Dieu Verbe, l'autre propre à l'homme ;ou si quelqu'un, dans l'intention de supprimer la chair ou de confondre la divinité et l'humanité, forme l'idée monstrueuse d'une seule nature ou substance des principes réunis et adore ainsi le Christ : mais n'adore pas d'une seule adoration le Dieu Verbe incarné avec sa propre chair, comme l'Eglise l'a reçu dès le début, qu'un tel homme soit anathème. »

    [12] Ecce lignum Crucis in quo salus mundi pependit. - Venite, adoremus

    [13] Rm 1, 20-25

    [14] Ex 3,5-6.

    [15] ST IIa IIæ, Q.84, a.2, rép.

    [16] Rm 8, 24-27.

    [17] Augustin d’Hippone Homélies l’Evangile de Jean, homélie VI, §7, DDB, coll. « Bibliothèque Augustinienne » n°71, p.357.

    [18] Mt18, 20

    [19] in La Maison Dieu, n°91. Ce texte, reconnu par le Pape, a été élaboré par la Congrégation des Rites.

    [20] Concile de Trente, Doctrine et canons sur le sacrifice de la messe, c. 2 (DZ 1743).

    [21] Concile Vatican II, Sacrosanctum Concilium, n°7.

    [22] PAUL VI, Lettre Encyclique Mysterium fidei. La doctrine et le culte de la sainte Eucharistie (3 septembre 1965, DC 1965, p. 1633-1651)

    [23] Rituel, n°83

    [24] Rituel, n°94

    [25] Enarrationes in Psalmos 98, 9 CCL XXXIX, 1385; Cf. Benoît XVI, Discours à la Curie romaine (22 décembre 2005) : AAS 98 (2006), pp. 44-45; La Documentation catholique 103 (2006), pp. 58-59.

    [26] Cf. Proposition 6

    [27] Benoît XVI, Discours à la Curie romaine (22 décembre 2005): AAS 98 (2006), p. 45; La Documentation catholique 103 (2006), p. 59.

    [28] cf. Synode sur l’Eucharistie de 2005, 6ème proposition sur L’adoration eucharistique.  A la fin du Synode des évêques sur l’Eucharistie, qui s’est achevé dimanche 23 octobre, les pères synodaux ont rédigé une liste de 50 propositions (dont le texte officiel est en latin) destinées au pape Benoît XVI. Celui-ci a autorisé la publication d’une version non officielle en italien de ces propositions. Nous proposons ci-dessous la traduction de l’ensemble des propositions.

    [29] C’est la traduction liturgique des normes publiées par la congrégation des rites en 1967.

    [30] Patrick PRETOT, « Le renouveau actuel de l’adoration eucharistique », in La Vie spirituelle, n°770, mai 2007, p.205-225.