• Ascension, c'est-à-dire ?

     Temps et  fêtes liturgiques 

    L'Ascension du Seigneur, c'est-à-dire ?…

    La scène se passe il y a une quinzaine d’années. Encore séminariste, je viens de participer à un pèlerinage à Lourdes pour des personnes malades et handicapées… Et me voici dans le couloir du train de retour au seuil d’un compartiment où 2 ou 3 personnes ont déjà pris place… Je me sens à la fois heureux et fragile, profondément renouvelé par ce que j’ai vécu au milieu des malades, avec eux et grâce à eux…

    Une petite fille handicapée de 6 ou 7 ans est là sur son siège. Elle ne sait pas parler… Nos regards se croisent… Je ne sais pas quoi dire ni quoi faire… Et voici qu’elle tape avec le plat de la main sur la banquette à côté d’elle, pour me faire signe d’avancer et de m’asseoir… Alors, je me suis assis à côté d’elle.… On se s’est rien dit. Ça a duré trois ou quatre minutes de silence habité… Et puis on s’est quitté sur un sourire, et j’ai regagné mon compartiment…

    Cette image reste gravée en moi depuis lors… Et je crois pouvoir dire qu’elle a constitué un moment important de ma vie chrétienne et de ma vocation comme prêtre. Oui, sans doute, plus d’un parmi nous peut trouver dans sa mémoire un moment où Dieu est passé dans sa vie… un moment où le Seigneur a dessiné pour lui une place, en toute liberté, à côté de lui. Complètement muette, assise sur sa banquette, cette petite fille m’a accueilli… Elle m’a fait asseoir à sa droite.

    Et moi qui ai un corps lourd de sang, de chair et d’os, ce jour-là, à bientôt 30 ans, je me suis retrouvé assis pleinement dans ce monde, dans le temps fait de joie, de souffrance et d’espérance, et pleinement dans un autre, dans l’éternité ouverte où nous est révélée enfin la valeur de notre vie : combien elle est belle et noble, infiniment digne et respectable, quels que soient les handicaps ou les blessures de notre corps. Comme si le Dieu le Père lui-même me révélait tout d’un coup un espace spirituel qu’il m’invitait à habiter… C’était là, assis à la droite de cette enfant…

    La fête de l’Ascension de Jésus nous met en présence d’un mystère spirituel qui s’exprime dans notre humanité corporelle et temporelle. Jésus aurait pu disparaître, tout simplement… On l'aurait vu parmi nous après sa résurrection et puis un jour, on ne l'aurait plus vu… Mais ce n'est pas cela, l'expérience des disciples… Les disciples ont vu Jésus monter vers le Père… Et par là, il ont eu la confirmation que cet homme venait de Dieu et qu'il retournait à Dieu, que cet homme était Dieu… Et je crois que notre intelligence dans son humilité est encore capable de dire, sans se méprendre sur le sens des mots, que Dieu est en haut et que nous sommes en bas. Et qu’un jour avec Jésus et en lui nous pourrons être assis à sa droite. Notre vocation d'homme est alors si simple : il s’agit de suivre le chemin de Jésus et de nous laisser transformer en Dieu…

    Car le Dieu de Jésus-Christ est entré dans notre Histoire. Et il faut bien des mots pour dire l’inexprimable. il faut bien du temps - 40 jours depuis Pâques, comme 40 jours de Carême — pour dire comment l’éternité peu à peu fait sa place en nous. Depuis Copernic et Galilée et a fortiori depuis Einstein, la pensée moderne sait que la notion de haut et de bas, d’avant et d’après est toute relative… Mais cela ne devrait pas remettre en cause la réalité spirituelle qui ne fait que s’exprimer dans une représentation du monde où il y a un haut et un bas. Et pourtant le philosophe Nietzsche a professé un athéisme désespéré où l’homme est réduit à son néant corporel et n’a plus d’espace spirituel qui puisse s’exprimer jusque dans les catégories du corps.

    « Où est Dieu ? demande Nietzsche dans le Gai Savoir. Vers quoi nous porte son mouvement ? Loin de tous les soleils ? Ne sommes-nous pas précipités dans une chute continue ? Et cela en arrière, de côté, en avant, vers tous les côtés ? Y a-t-il encore un haut et un bas ? N’errons-nous pas comme à travers un néant infini ? » Triste question d’une philosophie qui s’est coupée de la source du sens et qui voudrait le construire en oubliant que pour un homme se lever pour être debout signifie toujours quelque chose. C’est vrai pour une petite fille handicapée qui en plus ne sait pas parler. C’est vrai pour un malade qui recouvre la santé. C’est vrai aussi pour celui qui a toutes ses facultés et qui pourtant mène une vie désordonnée qui justement n’a plus de sens c’est-à-dire d’orientation, avec un haut et un bas.

    La fête de l’Ascension nous rappelle que Jésus s’est approché de tout homme… pour que tout homme puisse avec lui, s’élever vers le Père. Quarante jours après la résurrection, notre foi en Jésus ressuscité est plus que jamais sollicitée. Ne restons pas à regarder le ciel… Mais cherchons simplement avec le cœur l’espace où Dieu nous attend. Pour moi un jour, ce fut dans un train, qui me ramenait de Lourdes… Pour vous peut-être c’était ou ce sera ailleurs quand le ciel se fait si proche et qu’on entend le Père nous dire : « Tu es mon enfant bien-aimé ; en toi j’ai mis tout mon amour ! » Alors peut-être nous saisissons mieux la prière d’ouverture de la messe : Dieu qui élèves le Christ au-dessus de tout ouvre-nous à la joie et à l'action de grâce, car l'Ascension de ton Fils est déjà notre victoire : Nous sommes les membres de son corps, il nous a précédés dans la gloire auprès de toi, et c'est là que nous vivons en espérance.