• Corps et Sang du Seigneur

     Temps et fêtes liturgiques    L'Eucharistie 

    Solennité du Corps et Sang du Seigneur

     

    La scène se passe, il y a quelques années, au Foyer de Charité de Tressaint. Anne-Emmanuelle est alors une petite fille trisomique de 3 ou 4 ans. C’est déjà une grande fille et comme elle a été bien sage, ces temps-ci, le Père du Foyer l’invite à venir dans son bureau pour lui donner un bonbon. « Tiens, ma petite, c’est pour toi !… Et qu’est-ce qu’on dit au Père ?… »

    Anne-Emmanuelle hésite un peu, le regard plein de confiance, et dit, avec une petite voix inimitable : « Encore !… » C’est une façon inhabituelle de dire merci !… Et en tout cas, c’est la preuve d’une confiance inébranlable en la bonté inépuisable du Père…

    Cette petite histoire, je l’ai retrouvée dans le transept droit de l’Eglise Saint-Vénérand à Laval. Il y a un grand Christ vainqueur, en marbre blanc… Et juste au-dessus de lui, une phrase est écrite en latin, qui dit ceci : « Les bontés du Seigneur ne sont pas épuisées, ses miséricordes ne sont pas finies. »[1] Il s’agit en fait d’une citation du livre des Lamentations de Jérémie, un passage magnifique, écrit au cœur de la détresse : « J’ai oublié le bonheur, la paix a déserté mon âme ! Et j’ai dit : “Toute mon assurance a disparu, avec l’espoir qui me venait du Seigneur.” Mais voici que je rappelle à mon cœur ce qui fait mon espérance : les bontés du Seigneur ne sont pas épuisées, ses miséricordes ne sont pas finies ; elles se renouvellent chaque matin, car sa fidélité est inlassable. »

    Quelque chose qui se renouvelle chaque matin… On peut penser à la manne, dans le désert, qui se renouvelait chaque matin… On peut penser à l’huile et à la farine de la veuve de Sarepta qui se sont renouvelées tous les matins… Et nous pensons, bien sûr, à l’Eucharistie…

    Et je sais que la petite Anne-Emmanuelle, qui a bientôt 30 ans, communie chaque fois avec la même ardeur, la même audace, le même amour pour le Seigneur qu’elle aime avec tant d’affection… Anne-Emmanuelle m’a révélé qu’avec Dieu, merci peut se traduire par encore… Et chaque fois que nous nous approchons de la communion, c’est en fait le Seigneur lui-même qui déjà s’est approché de nous : car les bontés du Seigneur ne sont pas épuisées, ses miséricordes ne sont pas finies. C’est la fidélité renouvelée à la prière et à l’Eucharistie que nous célébrons chaque dimanche. « Amen. Merci ! Encore !… » Alors, en cette solennité, où nous fêtons le sacrement du Corps et du Sang du Seigneur, laissons-nous davantage éclairer par le mystère que le Seigneur nous donne de célébrer si souvent. Il ne faut pas s’habituer…

    Je vous propose de méditer ensemble la prière d’ouverture de la messe : « Seigneur Jésus Christ, dans cet admirable sacrement, tu nous as laissé le mémorial de ta passion ; donne-nous de vénérer d’un si grand amour le mystère de ton corps et de ton sang, que nous puissions recueillir sans cesse le fruit de ta rédemption. »

    Première partie de la prière d’ouverture : « Seigneur Jésus Christ, dans cet admirable sacrement, tu nous as laissé le mémorial de ta passion »

    Nous nous adressons à Jésus lui-même : Seigneur Jésus Christ. Nous nous adressons à Jésus, celui qui est né de la Vierge Marie ; celui qui a marché sur les routes de Palestine ; celui qui a prêché, celui qui a guéri les malades ; celui qui est mort sur la Croix ; celui qui est ressuscité et qui est apparu à ses disciples ; celui qui est monté au Ciel et qui nous a envoyé l'Esprit Saint ; celui qui est vivant aujourd’hui, en chacun de nous et dans l’Eglise, qui est sa présence continuée sur la terre.

    Alors je crois que pour mieux comprendre ce que l’on entend par « sacrement du corps et du sang du Seigneur », on peut distinguer au moins trois choses : le Corps physique de Jésus, le Corps eucharistique de Jésus, et le Corps ecclésial de Jésus. Quand nous nous avançons vers le prêtre pour recevoir le Seigneur, il nous dit : « Le Corps du Christ »… Alors quand nous disons « Amen ! », comme la petite Emmanuelle, à quoi disons-nous « Amen » ? Eh bien, nous reconnaissons au moins trois choses…

    La première chose que nous reconnaissons, c'est que le Seigneur est réellement présent dans l’Eucharistie : « Le Corps du Christ – Amen » ; mais nous reconnaissons aussi que si le Seigneur est présent, c’est une présence qui est orientée vers nous, une présence qui nous attend, une présence qui est tendue vers nous, une présence qui a faim et soif de nous : « Le Corps du Christ – Amen ».

    La deuxième chose que nous reconnaissons quand nous disons « Amen », c’est que la présence du Seigneur est pour nous : il t’attend !… Il y a quelques années, il y a 25 ans, j’avais une amie de faculté qui voulait passer un an à s’occuper — justement — d’enfants trisomiques. Elle est allée dans le Maine et Loire, chez M. et Mme ALINGRIN, pour découvrir ce qui se vivait à Montjoie, pour l’accueil de ces enfants. Puis elle est partie à la chapelle, en se disant : « Je vais confier cela au Seigneur pour que Jésus me dise si oui ou non il m’appelle à rester là… » Elle entre dans la chapelle, ses yeux commencent à s’habituer à l’obscurité, elle aperçoit la petite lumière rouge du tabernacle, et puis au-dessus une petite phrase était écrite : « Je t’attendais. » Alors, elle s’est dit : « Si c’est le Seigneur lui-même qui me dit qu’il m’attend, c’est vraiment qu’il souhaite que je le rencontre !… »

    La troisième chose que nous reconnaissons, quand le Seigneur se présente à nous et que l’on dit : « Amen », c’est que nous sommes appelés à devenir ensemble ce que nous recevons : le Corps du Christ, le Corps ecclésial du Christ. Et là, il y a une vraie conversion à vivre : être catholique ne consiste pas simplement à croire en la présence réelle du Seigneur dans l’Eucharistie. C’est beaucoup plus grand que cela encore. Il faut croire que le Corps eucharistique du Seigneur sur l’autel —  celui qui est, celui qui va nous être donné en nourriture —, est là pour que tous ensemble nous devenions ce que nous avons reçu, le Corps du Christ. 

    Ce n’est pas rien, quand on vit en communauté, par exemple… On a une petite difficulté avec un frère ou une sœur, et puis on s’avance ensemble et chacun va dire : « Amen ». On peut penser à ce que dit Jésus au chapitre 5 de l’Evangile selon saint Matthieu : « Lorsque tu vas présenter ton offrande à l’autel, si là tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse ton offrande là, devant l’autel, va d’abord te réconcilier avec ton frère et ensuite, viens présenter ton offrande. »… « Le Corps du Christ – Amen ! ». Quand je dis : « Amen », je reçois comme un trésor la vie du Seigneur en moi, pour que l’autre aussi puisse la recevoir comme un trésor et qu’ensemble nous soyons ce que nous recevons : le Corps du Christ.

    Deuxième partie de la prière d’ouverture : « Donne-nous de vénérer d’un si grand amour le mystère de ton corps et de ton sang »

    La prière que j’ai dite tout à l’heure nous invite à vénérer le mystère… Plus exactement elle dit : « Donne-nous de vénérer ». Car c’est un don de Jésus lui-même que de pouvoir le vénérer… Et je pense à la quatrième préface commune du missel romain : « Tu n’as pas besoin de notre louange, et pourtant c’est toi qui nous inspires de te rendre grâce : nos chants n’ajoutent rien à ce que tu es, mais ils nous rapprochent de toi, par le Christ, notre Seigneur. »

    Chers amis, il est bon de vénérer le Seigneur dans le mystère de l’Eucharistie. Et là encore, cette vénération peut prendre diverses formes : la forme la plus fondamentale, c’est la célébration de l’Eucharistie elle-même. Chaque dimanche, nous vénérons le Seigneur présent dans son Eucharistie, en célébrant l’Eucharistie, en faisant ce que Jésus nous a dit de faire. Et puis, il y a aussi l’adoration eucharistique, qui est une si belle façon de vénérer le Seigneur. Et puis enfin, comme le dit le Pape Benoit XVI, il y a la vie eucharistique. Il s’agit, comme le dit la prière eucharistique, de devenir une éternelle offrande à la gloire du Père. De même que Jésus s’offre dans l’Eucharistie, à son Père, de même nous, chaque fois que nous recevons le Seigneur, nous sommes invités à devenir une éternelle offrande à la gloire du Père. Alors puisque Jésus dit : « Ceci est mon corps livré pour vous », puisque nous sommes appelés à ressembler à Jésus, il faut que chacun de nous nous trouvions, nous aussi, notre « pour vous »… C’est quoi, ton « pour vous » à toi ? 

    Je voudrais vous partager l’expérience d’un Jésuite qui s’appelle Pierre-Marie HOOG. Il a connu une très grave maladie et du jour au lendemain s’est retrouvé complètement impotent. Il ne pouvait plus parler, marcher, et même manger tout seul. Il est resté 6 mois à l’hôpital, entre la mort et la vie ; et, comme les enfants, il a tout réappris : à parler, à marcher, à manger… Voici ce qu’il écrit après quelques mois d’hospitalisation quand il commençait à aller mieux. Il recevait la visite de l’aumônier, il recommençait à pouvoir prier… : « Pour porter la communion aux malades qui l’ont demandée, l’aumônier fait chaque jour, à travers cette immense ville qu’est l’hôpital, je ne sais combien de kilomètres dans les allées, les escaliers, les ascenseurs, les couloirs, les salles. Sur le plan des bâtiments qui est dans toutes les chambres, j’imagine le pointillé de son trajet eucharistique, filet invisiblement tissé entre tous ces souffrants inconnus. “Corps livré” : en soi, ce n’est pas intéressant s’il n’y a pas un “pour vous”. J’ai demandé à l’aumônier de m’apporter, avec son hostie, un des malades rencontrés dans sa tournée. Aujourd’hui, une petite fille italienne, leucémique. Sa mère et sa grand-mère montent la garde près de son lit et il est impossible au prêtre de lui parler à elle “qui, je le vois dans la grande détresse de son regard, me dit-il, sait qu’elle va mourir”. Ce sera elle mon “pour vous” de ce jour. »[2] …Un malade qui reçoit l’Eucharistie et qui dit : « Mon « pour vous », ce sera ma sœur, cette petite fille et, avec Jésus, je suis invité à devenir moi aussi une offrande pour elle. »

    Troisième partie de la prière d’ouverture de ce matin : « Que nous puissions recueillir sans cesse le fruit de ta rédemption. »

    C’est la dernière partie. Il s’agit de recueillir sans cesse les fruits de la rédemption… Oui, parce que la grâce n’est jamais acquise : nous la recevons…  « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? dit Saint Paul. Et si tu l’as reçu, pourquoi te glorifier comme si tu ne l’avais pas reçu ? » Nous ne sommes pas propriétaires de la grâce : sans cesse il nous faut la recevoir. Il s’agit de consentir à être des mendiants de l’amour du Seigneur. C’est le sens du geste que vous faites quand vous recevez le Seigneur dans la main ou sur la langue, quand vous allez communier : vous vous présentez devant le Seigneur pour mendier son amour. Vous vous approchez de l’autel, non pas pour prendre mais bien pour recevoir… Et c’est une rencontre. Et cette rencontre-là, elle se prépare avec toutes les rencontres que nous vivons déjà pendant la messe. La Constitution du Concile Vatican II sur la Sainte Liturgie dit ceci à propos des multiples façons dont le Seigneur est présent dans l’Eucharistie : « Il est présent dans le sacrifice de la messe, et dans la personne du ministre, […] Il est présent par sa vertu dans les sacrements au point que lorsque quelqu’un baptise, c’est le Christ lui-même qui baptise, dit saint Augustin.[3] Il est présent dans sa parole, car c’est lui qui parle tandis qu’on lit dans l’Eglise les Saintes Ecritures. Enfin il est présent lorsque l’Eglise prie et chante les psaumes, lui qui a promis : “Là où deux ou trois sont rassemblés en mon nom, je suis là, au milieu d’eux.”[4][5] Mais il est présent “d’une façon éminente dans les espèces du pain et du vin consacrés. »[6]

    Alors, comment devenir mendiant de cet amour pour être riche de la pauvreté du Christ ?

    Je voudrais vous partager un petit texte magnifique de Saint Cyrille de Jérusalem. C’est quelqu’un qui a vécu il y a très longtemps et puis il a écrit des Catéchèses Mystagogiques ; ce sont des enseignements pour des gens qui viennent de recevoir le baptême ; pas des bébés mais des adultes qui ont reçu le baptême. Voici ce qu’il dit. Il s’adresse à l’époque à la communauté qui avait l’habitude de communier dans la main, mais, bien sûr, on peut communier dans la bouche…

    « Quand donc tu t’approches, ne t’avance pas les paumes de mains étendues, ni les doigts disjoints ; mais fais de ta main gauche un trône pour ta main droite, puisque celle-ci va recevoir le Roi et, dans le creux de ta main, reçois le corps du Christ, en disant : “Amen”. Avec soin, alors sanctifie tes yeux par le contact du saint corps, puis prends-le et veille à n’en rien perdre. Car ce que tu perdrais, c’est comme si tu étais privé de l’un de tes membres ! Dis-moi, en effet, si l’on t’avait donné des paillettes d’or, ne les retiendrais-tu pas avec le plus grand soin, prenant garde d’en rien perdre et d’en subir le dommage ? Ne veilleras-tu donc pas avec plus de soin sur un objet plus précieux que l’or et que les pierres précieuses, afin de n’en pas perdre une miette ?

    Ensuite, après avoir communié au corps du Christ, approche-toi aussi du calice de son sang. N’étends pas les mains, mais, incliné, et dans un geste d’adoration et de vénération, disant “Amen”, sanctifie-toi en prenant aussi du sang du Christ. Et tandis que tes lèvres sont encore humides, effleure-les de tes mains, et sanctifie tes yeux, ton front et tes autres sens. Puis, en attendant la prière, rends grâces à Dieu qui t’a jugé digne de si grands mystères. »[7] Amen.

     

     

    BAZOUGERS, La Cotellerie, Dimanche 10 juin 2012


    [1] Misericordiæ Domini, quia non sumus consumpti, [quia] non defecerunt miserationes ejus. (Lm 3,22)

    [2] Au fil des jours blessés, p.87

    [3] Augustin d’Hippone Homélies l’Evangile de Jean, homélie VI, §7, DDB, coll. « Bibliothèque Augustinienne » n°71, p.357.

    [4] Mt 18, 20

    [5] SL 7

    [6] Ibidem

    [7] CAT V,21, Sources Chrétiennes, n°126bis, Paris, Cerf, 2004, p.171-172.