• Deux nouveaux docteurs

    Deux nouveaux docteurs de l’Eglise

    Saint Jean d’Avila (1500-1569) et sainte Hildegarde de Bingen (1089-1179)

    Lecture spirituelle au séminaire Saint-Jean, 1er octobre 2012

    Dimanche 7 octobre 2012, à l’occasion de l’ouverture du synode sur la nouvelle évangélisation, tenu à Rome du 7 au 28 octobre, avec la participation de l’évêque du Mans, Mgr LE SAUX, la liste des docteurs de l’Eglise comptera deux nouveaux saints : saint Jean d’Avila  (1500-1569) et sainte Hildegarde de Bingen (1089-1179). Vous connaissez sans doute une bonne partie de la liste des docteurs de l’Eglise : Je voudrais vous dire quelques mots à la fois sur les docteurs de l’Eglise en général, et sur ces deux nouveaux docteurs : une moniale bénédictine allemande du 12ème siècle, Hildegarde de Bingen, et un prêtre espagnol du 16ème siècle, Jean d’Avila.

    1. Docteur de l’Eglise, cela veut dire quoi ?

    L’attribution du titre de docteur de l’Église obéit à trois critères qui ont été formulés par le Benoît XIV (1740-1758), qui a déclaré docteur le Pape Léon le Grand : 1/ Il faut déjà être un saint canonisé ; 2/ Il faut avoir une doctrine éminente de portée universelle ; 3/ Il faut être officiellement proclamé docteur de l’Église par le souverain pontife ou par un concile.

    Dans La lettre apostolique Divini Amoris Scientia de 1997, pour la proclamation de Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la Sainte-Face comme 
Docteur de l’Église universelle,  Jean-Paul II précise au paragraphe 7 que « l’éminente doctrine […] constitue l’élément essentiel sur lequel est fondée l’attribution du titre de Docteur de l’Église ». Et parlant de Thérèse que nous fêtons aujourd’hui, il dit : « Son enseignement n’est pas seulement conforme à l’Écriture et à la foi catholique, mais il excelle[1] par la profondeur et la sagesse synthétique où il est parvenu.  Sa doctrine est à la fois une confession de la foi de l’Église, une expérience du mystère chrétien et une voie vers la sainteté. » C’est vrai pour tous les Docteurs de l’Eglise. Certains Docteurs de l’Eglise sont aussi Pères de l’Église, mais évidemment tous les Pères de l’Eglise ne sont pas Docteurs !

    Parmi les docteurs de l’Eglise, certains ont un titre particulier : Saint Augustin (354-430), Docteur de la grâce ; Saint Anselme de Cantorbéry (1033-1109), Docteur magnifique ; Saint Bernard de Clairvaux (1090-1153), Docteur savoureux ; Saint Antoine de Padoue (1195-1231), Docteur  évangélique ; Saint Bonaventure (1217-1274), Docteur séraphique ; Saint Thomas d’Aquin (1225-1274) : Docteur angélique ou docteur commun ; Saint Jean de la Croix (1542-1591), Docteur mystique

    2. Deux docteurs donnés à l’Eglise à l’occasion de l’ouverture du Synode sur la Nouvelle Evangélisation.

    C’est à la Pentecôte, le 27 mai dernier, que Benoît XVI a annoncé le doctorat de Jean d’Avila et d’Hildegarde de Bingen. Il a indiqué que si cette proclamation se fait à l’occasion de l’ouverture du synode sur la Nouvelle Evangélisation, ce n’est pas un hasard : « Aujourd’hui encore, disait-il, dans leurs enseignements, l’Esprit du Ressuscité résonne et éclaire le chemin vers la Vérité qui rend libre et donne son plein sens à nos vies. […] Ces deux grands témoins de la foi vécurent à des époques et dans des contextes culturels très différents :  Hildegarde, une bénédictine vivant en plein Moyen Age allemand, fut un vrai maître de théologie, versée dans les sciences naturelles et la musique. Prêtre de la Renaissance espagnole, Jean prit part au renouveau culturel et religieux d’une Eglise et d’une société parvenues au seuil des temps modernes. Leur sainteté de vie et la profondeur de leur doctrine disent leur actualité. La grâce de l’Esprit les projeta dans une expérience de plus profonde compréhension de la Révélation, et leur permit de dialoguer intelligemment avec le monde dans lequel l’Eglise agissait. »

    3. Quelques mots de présentations de ces deux nouveaux docteurs :

    3a. JEAN D’AVILA[2] 

    Jean d’Avila est né le 6 janvier 1500 à Almodóvar del Campo, dans une famille profondément chrétienne. Ses parents étaient riches : ils possédaient des mines d’argent. Ils donnent à Jean une éducation chrétienne, avec le sens du sacrifice et de l’amour du prochain. Après une expérience de conversion, Jean part étudier la théologie à Alcalá de Henares (1520-1526). C’est un étudiant brillant.

    Il s’intéresse aux différentes écoles théologiques et philosophiques tout en approfondissant les Saintes Écritures et les Pères de l’Église.

    Ses parents meurent pendant qu’il fait ses études. Il est ordonné prêtre en 1526, et célèbre sa première messe dans son village natal[3]pour vénérer la mémoire de ses parents. A son repas d’ordination, il invite douze pauvres à sa table, puis il vend tous ses biens, les distribue aux pauvres, et fait vœu de se consacrer entièrement à l’évangélisation.

    Jean d’Avila nourrit en effet le désir d’évangéliser le Nouveau Monde, avec son confrère Fernando de Contreras. Mais les choses ne vont pas se dérouler selon son désir. L’archevêque de Séville[4] demande à Jean de prêcher en sa présence : Jean fait une prédication remarquée. L’évêque lui demande finalement de rester dans le midi espagnol. Et Jean n’ira jamais en Amérique, mais il deviendra « l’apôtre de l’Andalousie ».

    Envoyé dans la province de Séville, il se consacre à la prédication, à la confession, à la direction spirituelle. Sa prédication appelle à la conversion et à la réforme du clergé : elle déclenche aussi l’hostilité. Et certains membres du clergé vont le dénoncer à l’Inquisition. Jean d’Avila est donc jugé par l’Inquisition de 1531 à 1533. On l’accuse d’avoir affirmé que le ciel était fermé aux riches, et que la Vierge avait commis des péchés véniels. On l’accuse aussi d’avoir déformé le sens de l’Écriture…

    Jean d’Avila se retrouve en prison et il commence à écrire son traité majeur Audi, Filia (Écoute, ô fille). Lors de son procès, il répond aux accusations avec clarté et humilité, et montre son amour pour l’Église. Il est acquitté, mais doit  s’excuser publiquement pour avoir prononcé des hérésies. En 1536, l’évêque de Grenade[5] l’appelle auprès de lui, et c’est là que va se former le premier groupe de ses disciples. Parmi les conversions qui s’opèrent auprès de lui, on peut relever celle du futur saint Jean de Dieu. Jean d’Avila se déplace beaucoup pour prêcher. Il prêche dans les églises comme dans les rues et sur les routes. Et dans toutes les villes où il passe[6], il fonde un centre d’études collégiales ou de formation, qui a pour but de poursuivre son apostolat en vue de la conversion du peuple.

    Il est ami et conseiller de nombreuses grandes figures de l’Église de ce temps, dont sainte Thérèse d’Avila, saint Jean de la Croix, saint Ignace de Loyola, saint Thomas de Villeneuve, saint Jean de Ribera et saint Pedro de Alcántara.

    A partir de 1551, Jean d’Avila commence à être souffrant. Épuisé et malade, il se retire à Montilla de 1554 jusqu’à sa mort en 1569. De partout, on lui demande conseil, et sa correspondance est importante. C’est aussi à Montilla qu’il rédige deux mémoires importants[7] pour le concile de Trente (1545-1563), et aussi des textes pour le concile de Tolède (1565)[8].

    Jean d’Avila œuvre pour le renouvellement de la vie sacerdotale, en exhortant à la pauvreté, la prière et la pénitence, et aussi à la patience dans les contradictions et les persécutions. Il a de bons liens avec saint Ignace et la compagnie de Jésus. Il a des disciples dans les villages les plus reculés aussi bien que dans les collèges et les universités.

    La personne, les écrits, et les disciples de Jean d’Avila ont largement influencé les siècles suivants. Les spécialistes disent que l’on trouve des traces de son influence  mystique et poétique chez saint Jean de la Croix. Sa réforme de la vie sacerdotale a encouragé saint Charles Borromée. Saint François de Sales, saint Antoine-Marie Claret et saint Alphonse de Liguori l’ont fréquemment cité.

    Nous connaissons peu ses œuvres en France. Outre ses lettres et ses sermons, je retiens son Audi, Filia, qui a connu une grande postérité. C’est un commentaire du Verset du Psaume "Audi, Filia, vide, inclina aurem tuam" : "Ecoute, ma fille, regarde et tends l’oreille". Le sous-titre du livre est : Avis et Règles chrétiennes pour ceux qui désirent servir Dieu. En Espagne, l’ouvrage est considéré comme le premier livre en langue vernaculaire qui expose un chemin de perfection à la portée de tous les fidèles.

    Le pape Léon XIII a béatifié Jean d’Avila le 6 avril 1894. Pie XII l'a déclaré patron du clergé séculier espagnol le 2 juillet 1946. Paul VI l'a canonisé le 31 mai 1970.  Et le voilà docteur de l’Eglise…

    3b. HILDEGARDE DE BINGEN[9] (1089-1179).

    Hildegarde de Bingen est la dixième enfant d’une famille noble très croyante. A l’âge de huit ans, elle entre au couvent des bénédictines de Disibodenberg sur le Rhin, dans le diocèse de Mayence, pour son instruction sous la tutelle de l’abbesse Jutta de Sponheim. Vers l’âge de quatorze ou quinze ans, elle prononce ses vœux perpétuels. A l’âge de 38 ans, elle est élue abbesse de son monastère. Elle commence à 43 ans à consigner les visions qu’elle a depuis l’enfance, dans un livre intitulé Scivias (du latin : sci vias Dei « sache les voies de Dieu »).  En 1147, elle fonde l’abbaye de Rupertsberg, près de la ville de Bingen. Lors d’un synode réuni à Trèves (fin 1147 - début 1148), le pape Eugène III encourage Hildegarde à poursuivre son activité littéraire.  Elle achève donc le Scivias, composé en 1151. Puis elle écrit le Livre des mérites de la vie[10] entre 1158 et 1163 et le Livre des œuvres divines[11] entre 1163 et 1174.  En 1165, elle fonde l’abbaye d’Eibingen.

    Le 1er septembre 2010, Benoît XVI a consacré sa catéchèse à sainte Hildegarde de Bingen (1098-1179). Avant de présenter Hildegarde, il a évoqué la Lettre apostolique de Jean-Paul II Mulieris Dignitatem, publiée en 1988 et qui traite du « rôle précieux que les femmes ont accompli et accomplissent dans la vie de l’Eglise ».

    Le 8 septembre 2010, il a poursuivi son évocation de sainte Hildegarde. Il a souligné la dimension théologique des visions d’Hildegarde. Ses visions « se référaient, dit-il, aux principaux évènements de l’histoire du salut et utilisaient un langage largement poétique et symbolique. […] Dans son œuvre majeure sur la connaissance de la vie, Hildegarde de Bingen a résumé ce processus en trente-cinq visions, de la création à la fin des temps... La partie centrale développe le thème du mariage mystique entre Dieu et l’humanité réalisé dans l’incarnation. »

    Le pape précise que les autres écrits de sainte Hildegarde, comme le Livre des mérites de la vie ou le Livre des œuvre divines, développent aussi « la relation profonde existant entre Dieu et l’homme. Le premier traité rappelle que la création, tout ce dont l’homme est l’accomplissement, reçoit la vie de la Trinité. » Le second, « généralement considéré comme son œuvre majeure, décrit la création dans sa relation à Dieu et à la centralité de l’homme, et dénote un fort christocentrisme de sa connaissance biblique et patristique. » Puis il a rappelé qu’Hildegarde s’intéressa aussi à la médecine, aux sciences naturelles et à la musique. « Pour elle, la création entière est une symphonie de l’Esprit. »

    Des religieux, des évêques et des abbés s’adressent à elle… Elle voyage aussi beaucoup à la fin de sa vie. On l’écoute, car on la considère une messagère de Dieu. Elle rappelle le clergé et les communautés monastiques à une vie conforme à leur vocation. Elle combat de manière énergique le catharisme allemand… en appelant de ses vœux une réforme radicale de l’Eglise, principalement pour corriger les abus du clergé, auquel elle reproche de vouloir renverser la nature même de l’Eglise. Elle dit aux clercs qu’un véritable renouveau de la communauté ecclésiale dépend moins du changement des structures que d’un sincère esprit de pénitence et de conversion. Ce message ne doit pas être oublié », conclut le Pape. […] Invoquons donc l’Esprit, afin qu’il suscite au sein de l’Eglise des femmes saintes et courageuses qui, en valorisant les dons reçus de Dieu, offrent une contribution particulière à la croissance spirituelle de nos communautés et de l’Église d’aujourd’hui. »


    [1] eminet

    [2] Notre présentation s’appuie sur l’excellent article d’Anne KURIAN, France Catholique n°3321, 28 septembre 2012, p.14-18.

    [3] L'église de l’Incarnation de Montilla, où reposent ses reliques, et la petite maison où il a vécu ses dernières années, sont devenues des lieux de pèlerinage pour les évêques, les prêtres et les fidèles de toute l'Espagne et d’ailleurs.

    [4] Mgr Alonso Manrique

    [5] Mgr Gaspar de Avalos

    [6] Cordoue, Baeza, Séville, Montilla, Zafra, Fregenal de la Sierra…

    [7] demandés par Mgr Pedro Guerrero, archevêque de Grenade

    [8] demandés par l'évêque de Cordoue, Mgr Cristóbal de Rojas

    [9] Nous nous appuyons sur la notice proposée par le site de Conférence des évêques de France : http://nominis.cef.fr/contenus/saint/1865/Sainte-Hildegarde-de-Bingen.html

    [10] Liber vitae meritorum

    [11] Liber divinorum operum