• Donatien et Rogatien

     Figures de vie spirituelle 

    Saints Donatien et Rogatien 
    patrons de la ville et du diocèse de Nantes

     Ap 7, 9-17 ; Ps 39(40) 2.4ab, 7-8a, 8b-9,10 ; 1 P 4, 12-19 ; Mt 10, 28-33 

    En latin, le suffixe –nus est un suffixe qui indique la provenance, l’origine, l’appartenance… Le Romanus — le Romain — est celui qui habite de la ville de Rome. Le Christianus — le Chrétien — est celui qui appartient au Christ. le Latinus — le Latin — est celui qui est originaire du Latium. Quant au paganus — le païen — c’est celui qui habite dans un pagus, c’est-à-dire un village, à la campagne… attendu que le christianisme a d’abord été un phénomène urbain et que les campagnes sont toujours longues à évangéliser…

    Alors, on peut se demander pourquoi les enfants nantais, ces deux frères qui furent tous deux martyrs en 304, sont appelés l’un Donatien — Donatianus — et l’autre Rogatien — Rogatianus. On peut également se demander pourquoi le plus jeune a reçu le baptême d’eau et d’Esprit avant son martyre alors que le plus âgé — lui — n’a connu que le baptême du sang, un baptême qui l’a plongé lui aussi dans la mort et la résurrection du Christ…

    L’unique source dont nous disposons date du 5ème siècle. C’est une Passion [1], un récit rédigé une centaine d’années après ce 24 mai 304, sur lesquels s’accordent les historiens. Selon Mgr Duchesne, « ces actes furent établis sur les traditions encore vivantes, pour les besoins d’un pèlerinage, sans doute par un des moines de Saint-Martin de Tours, partis de Ligugé ou de Marmoutiers et qui gardaient à Nantes à cette époque la tombe des deux martyrs. »

    Les actes nous replongent dans persécution féroce qui s’abattait sur les Chrétiens sous le règne de Dioclétien (244-311) et de Maximien (250-310), qui étaient alors co-empereurs de l’Empire Romain. Les préfets des Gaules exigeaient de tous leurs sujets qu’ils rendent les honneurs divins aux images de Jupiter et d’Apollon. 

    C’est dans ce contexte que la passion des enfants nantais nous présente Donatien et Rogatien, deux frères, dont le cadet, Donatien, est déjà baptisé.

    Si le suffixe –nus indique la provenance et l’appartenance, le sens est bien clair. Donatien est celui qui est à demeure dans le don — donare — : il a déjà reçu le baptême, il a été saisi par la grâce de Dieu. Quant à Rogatien, il est à demeure dans la demande — rogare — c’est un catéchumène qui désire le baptême.

    Cela dessine deux demeures, deux profils, deux attitudes spirituelles, deux désirs différents qui pourtant vont se rejoindre dans la conformation existentielle de l’un et l’autre au Christ par le martyre. Car tous deux vont traverser la grande épreuve, tous deux vont laver leurs robes dans le sang de l’Agneau.[2] Comme le dira saint Thomas d’AQUIN, Dieu n’est pas lié par ses sacrements.[3]

    La Passion des enfants nantais décrit ainsi Donatien : « Donatien […] calmait les impétueuses ardeurs de son âge par une rare maturité, qu’on ne trouve que chez les vieillards. Au milieu des tempêtes, que le diable soulevait contre lui, la crainte de Dieu lui servait de secours. […] Il ne voulait pas enfouir les talents qui lui avaient été confiés, de peur d’encourir le reproche fait au serviteur de l’Evangile, qui avait caché volontairement l’argent de son maître. Comme un laboureur attentif, il jetait dans les âmes des gens qu’il rencontrait, les semences de la foi. » 

    Saint Pierre nous dit dans la deuxième lecture : « Que personne d’entre vous n’ait à souffrir comme meurtrier, voleur, malfaiteur, ou comme agitateur. Mais si c’est comme chrétien, qu’il n’ait pas de honte, et qu’il rende gloire à Dieu pour ce nom-là. »[4]

    Quant à Rogatien, La Passion insiste sur la force et la constance de son désir, qui tranche avec celles d’un prêtre fuyard : « Rogatien, le frère aîné, était encore païen, mais tout embaumé de la sainteté du Chrétien. Il ne se lassait pas de réclamer à son frère la grâce du baptême, car il craignait d’être surpris par la persécution avant de l’avoir reçu et il voulait partager avec son frère les peines et les souffrances, qui seraient sans doute les siennes, comme aussi les palmes de la victoire. Son désir restait sans effet, car le seul prêtre logé dans la région venait de s’enfuir loin de Nantes pour éviter d’être mis à mort. »

    La parole de Jésus dans l’Evangile sonne alors pour nous comme un avertissement : « Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes, moi aussi je me déclarerai pour lui devant mon Père qui est aux cieux. Mais celui qui me reniera devant les hommes, moi aussi je le renierai devant mon Père qui est aux cieux. »[5]

    La Passion nous dit qu’avant leur martyre, Donatien — le cadet — et Rogatien — l’aîné — vont passer la nuit en prière… Et cette prière qui s’élève du cœur et de la bouche de Donatien nous montre comment lui, le plus jeune, est déjà une création nouvelle dans le Christ. Et c’est ainsi, dans la prière matricielle de l’Eglise, qu’il participe à l’enfantement de son frère aîné à la vie nouvelle d’enfant de Dieu :

    « Quand Donatien connut la pensée de son frère, il adressa au Seigneur cette prière :“Seigneur Jésus, murmura-t-il, pour qui les désirs sincères valent parfois les œuvres les plus belles, que la foi pure de mon frère lui tienne lieu de baptême. Et s’il arrive demain que nous mourions sous le glaive, que l’effusion de son sang soit pour lui comme le sacrement du Chrême” »

    Le psaume 39 trouve alors toute son actualité pour les enfants nantais, pour tous les Donatiani, mais aussi pour tous les Rogatiani que nous pouvons porter dans la prière : « Tu ne demandais ni holocauste ni victime, alors j’ai dit : “Voici, je viens. le Seigneur s’est penché vers moi pour entendre mon cri. Il m’a tiré de l’horreur du gouffre, de la vase et de la boue ; dans ma bouche il a mis un chant nouveau, une louange à notre Dieu. » Amen.

    [1] Ce texte est tiré de la Vie des Saints publiée par les Bénédictins de Paris, tome V. 24 mai, fête

    [2] cf. Ap 7, 13.

    [3] Thomas d’AQUIN, Somme Théologique, IIIa, Q.72, a.6, sol.1 : « Virtus divina non alligatur sacramentis. »

    [4] 1 P 4, 15-16

    [5] Mt 10, 32-33