• - Du virtuel au réel…

    "Du virtuel au réel, connecte-toi à l'Essentiel"
    avec un réseau 4G : Guetter, Grandir, Gérer, Guider

    thème d'année du Mouvement Eucharistique des Jeunes 2015-2016

    Introduction : Pour parler de Dieu, la foi chrétienne a toujours utilisé un langage analogique…

    Bon anniversaire ! Le MEJ a fêté ses 100 ans par une grande rencontre internationale qui a rassemblé 1500 jeunes à Rome du 4 au 10 août.

    En préparant cette journée, j’ai repensé à un texte que l’on aime dire parfois à la fin des repas quand on fête l’anniversaire des anciens qui sont nés avant la seconde guerre mondiale : « Dans notre jeunesse, nous n'avons jamais entendu parlé de mp3, de coeur artificiel, d’écran plat ou de piercing. Le rock était une matière géologique. Un gay était quelqu'un qui faisait rire et un téléphone cellulaire aurait été installé dans un pénitencier. Pour nous un ordinateur était quelqu'un qui conférait un ordre ecclésiastique, une puce était un parasite, et une souris était tout bonnement de la nourriture pour chat. Les paraboles se trouvaient dans la Bible, pas sur les toits. Un site était un point de vue panoramique, une cassette servait à ranger les bijoux et un CD-ROM nous aurait fait penser à une boisson antillaise. Un joint empêchait simplement un robinet de couler et l'herbe était seulement pour les vaches. »

    C’est vrai que depuis 70 ans, le monde a beaucoup changé et notre vocabulaire s’est enrichi de nouvelles images, très expressives. Dans le registre des nouvelles technologies, il y en a beaucoup : « Je ne te capte plus », « Je n’imprime plus », « Il y a un bug » etc.

    A toutes les époques, pour parler de Dieu, on a toujours utilisé un langage analogique. On dit facilement que Dieu est « lumière » ; Jésus lui-même dit qu’il est le « chemin » … Et on sait que pour parler de Dieu qui est infini, nos mots sont toujours trop petits…

    Le thème d’année du MEJ se risque — et c’est très heureux— à parler de Dieu et de notre relation avec lui avec un langage symbolique actuel : « “Du virtuel au réel, connecte-toi à l'Essentiel” avec un réseau 4G : Guetter, Grandir, Gérer, Guider »

    Charlotte et Anne-Laure m’ont demandé d’apporter quelques éléments de réflexion sur le thème, des éléments qui puissent aussi vous aider et vous accompagnent pendant cette année.

    J’ai fait attention ne pas réduire le thème à une réflexion sur la façon dont les jeunes… — et les moins jeunes ! — sont aisément fascinés les nouvelles technologies. Je vais en parler et essayer de donner des repères, mais je n’oublie pas que le MEJ est un mouvement de spiritualité ignacienne et que c’est un mouvement eucharistique.

    Avec vous je vais donc essayer de voir en quoi consiste, dans la vie chrétienne, passer « du virtuel au réel ». Je vais essayer de dire ce qu’est « l'Essentiel » de notre vie chrétienne et ce que peut signifier concrètement de se « connecter » à cet essentiel.

    Je ne peux pas parler sans penser aux jeunes, à tout ce qu’il y a de beauté et de promesse en eux, à tout le temps aussi que vous passez avec eux et pour eux. Je ne peux pas parler sans penser non plus aux transformations et combats qu’ils ont à traverser jusqu’à devenir adultes et plus que jamais enfants de Dieu et de l’Eglise.

     

      1. De la coupe de cheveux au profil facebook,
          le défi permanent de construire son identité : 
          savoir être librement et humblement ce que je suis,
          sans me laisser conditionner le regard des autres.

    Si vous vous promenez dans les rues de Nice ou encore à l’Ile Maurice, vous pouvez trouver une devanture qui s’appelle « Identity » : « Identité »… Ce n’est pas un cabinet de psychologue ou un atelier de photographie : à Nice, c’est un salon de coiffure[1] et à l’Ile Maurice[2], c’est un magasin très chic qui vend des vêtements !… Avec un brin d’humour et aussi de marketing, on nous fait miroiter le rêve de construire notre identité  — ce que nous sommes — en étant coiffé ou habillé de telle ou telle façon… Il s’agit de paraître, d’avoir une bonne image… pour être reconnu dans la société ou pour mieux séduire les garçons ou les filles !…

    C’est vrai pour le coiffeur, pour la façon de s’habiller, pour les marques que l’on porte ou non. Alors, aussitôt je pense à Saint Cyprien de Carthage qui disait aux femmes de son temps d’éviter de se maquiller, parce que le Seigneur pourrait bien ne pas les reconnaître quand elles se présenteraient au Paradis !…[3]

    Construire son identité, c’est vrai aussi avec internet : c’est la question de notre profil facebook, de ce que l’on donne à voir de nous. Et plus généralement, c’est la question de notre identité numérique : c’est-à-dire ce que l’on peut dire de nous, de notre vie, à partir de toutes les traces que nous laissons sur le net.  

    Devant la pression du groupe et les modes de la société, ce n’est pas facile d’être simplement soi-même, sans chercher à paraître, à construire son identité…

    Il y a ce que je suis et ce que les autres pensent de moi… Il y a ce que je suis… et ce que je donne à voir…, l’image qu’ils ont de moi ou l’image que je veux leur donner de moi.

    C’est un phénomène général aujourd’hui et on sait que les images publicitaires sont toutes retouchées. Il s’agit d’être canon et si on ne l’est pas dans la réalité, on va quand même en donner l’image.

    C’est le règne du paraître. On vit dans la dépendance de l’image que les autres ont de nous, quitte à nous installer dans le mensonge ou la duplicité.

    C’est ainsi que certains adolescents ont parfois deux profils facebook : un profil officiel, BSTR (Bien Sous Tous Rapports), pour les parents et un autre pour les copains… C’est le règne du plus fort, qui ne peut être le meilleur et le plus beau qu’en écrasant les autres et en disant du mal d’eux.

    C’est le virus de la comparaison : on a du mal à s’accepter soi-même, alors on se trouve des modèles, auxquels on s’identifie, derrière lesquels on se cache… C’est la dictature de ce qui est à la mode ou de ce qui ne l’est pas. Mais c’est aussi le microbe du doute : parce que l’on ne sait plus ce qui est « vrai » et ce qui est une « image » que l’on nous donne.

    Par bonheur, ce souci de l’image que l’on a de nous peut nous rendre malheureux. Et ce sentiment d’être malheureux peut être le début de la sagesse si on fait le vrai en nous ! Etre chrétien, c’est alors refuser de se laisser enfermer dans ce sentiment-là. Non, je ne suis pas obligé de penser toujours à mon image… Non, je ne suis pas obligé de vivre sans cesse conditionné par le regard des autres. Je suis libre !… Je ne suis pas obligé d’être comme tout le monde pour être heureux.

    Bien sûr, comme nous vivons en société, il faut tenir compte du regard des autres. Et c’est une bonne régulation. Et saint Paul nous dit dans la Lettre aux Ephésiens, chapitre 5 : « Ne prenez aucune part aux activités des ténèbres, elles ne produisent rien de bon ; démasquez-les plutôt. Ce que ces gens-là font en cachette, on a honte même d’en parler […] Conduisez-vous comme des enfants de lumière. »[4] En ce sens-là, le regard des autres a du bon et nous rappelle de bonnes règles de vie sociale : j’ai rarement vu quelqu’un ameuter tout le monde avant de commettre un vol !…

    Tenir compte du regard des autres, c’est aussi éviter de les scandaliser par notre comportement, notre attitude ou nos paroles… Mais ce n’est pas la même chose de tenir compte du regard des autres ou d’être conditionné par le regard des autres. 

    En tout cas, on le voit bien, de la coupe de cheveux au profil facebook : si l’image que j’ai auprès des autres compte plus que ce que je suis en vérité, j’ai toutes les chances d’être malheureux.

     

      2. Du mirage d’une identité construite à la grâce d’une identité révélée,
          la joie de l’Evangile : de l’espace pour grandir,
          avec les autres et pour les autres, avec Dieu et pour Dieu.

    Dans l’Evangile, c’est l’appel du Seigneur qui donne au disciple sa véritable identité. A tel point que parfois, Jésus donne un nom nouveau : « André amena son frère à Jésus. Jésus posa son regard sur lui et dit : “Tu es Simon, fils de Jean ; tu t’appelleras Képha” (ce qui veut dire : pierre). »[5]

    Etre chrétien, dès lors, c’est une qualité reçue. Pour Saint Augustin, au baptême, le Chrétien reçoit un être nouveau à la fois personnellement et communautairement. La vie chrétienne est donc à la fois un style de vie, une qualité de vie, et en même temps un être nouveau reçu et vécu en communauté. Etre chrétien, c’est un petit quelque chose qui change tout et qui fait que ma vie sonne différemment… On reste dans le monde, sans être du monde. Le Cardinal BILLE disait : « Un chrétien isolé est un Chrétien en danger. » Et c’est vrai !…

    Sur ce point, on peut se mettre à l’écoute Joseph RATZINGER : « La vie humaine ne se réalise pas d’elle-même. Notre vie est une question ouverte, un projet incomplet qu’il nous reste à achever et à réaliser. La question fondamentale de tout homme est : comment cela se réalise-t-il — devenir un homme? Comment apprend-on l’art de vivre? Quel est le chemin du bonheur?

    Evangéliser signifie : montrer ce chemin — apprendre l’art de vivre. Jésus a dit au début de sa vie publique : Je suis venu pour évangéliser les pauvres (Lc 4, 18) ; ce qui signifie : j’ai la réponse à votre question fondamentale ; je vous montre le chemin de la vie, le chemin du bonheur – mieux : je suis ce chemin. […] La pauvreté la plus profonde est l’incapacité d’éprouver la joie, le dégoût de la vie, considérée comme absurde et contradictoire. [… L’incapacité à la joie suppose et produit l’incapacité d’aimer, elle produit l’envie, l’avarice - tous les vices qui dévastent la vie des individus et du monde. […] Si l’art de vivre demeure inconnu, tout le reste ne fonctionne plus. Mais cet art n’est pas un objet de la science — cet art ne peut être communiqué que par Celui qui a la vie — Celui qui est l’Evangile en personne. »[6]

    Quand on a 14 ou 15 ans, c’est difficile par exemple de dire qu’on « fait » sa confirmation. Mais cela ne veut pas dire que l’on ne témoigne pas de notre foi. Si déjà on ne triche pas à l’école, si on ne vole pas, si on ne se drogue pas et qu’on essaie de pratiquer la charité, c’est déjà un témoignage.

    La bonne nouvelle de l’Evangile, c’est que notre identité n’est pas simplement à construire, mais aussi plus fondamentalement à recevoir. Et là, il y a de l’espace pour grandir, avec les autres et pour les autres, avec Dieu et pour Dieu.

     

      3. La relation à Dieu est une relation réelle
          et non imaginaire ou simplement virtuelle : 
          ce n’est pas nous qui créons Dieu, c’est Dieu qui nous a créés.
          Il est présent en nous et parmi nous.

    Par le baptême nous sommes devenus enfant de Dieu et Dieu habite en nous par son Esprit Saint. Saint Augustin dit que Dieu est plus intime à nous-mêmes que nous-mêmes.[7]

    Il y a donc un acte de foi à poser. Comme le dit le Livre de la Genèse[8], nous sommes créés à l’image de Dieu. Nous sommes passés de la mort à la vie avec le Christ. La rencontre du tout Autre — Celui qui est au-delà de tout nom —, est toujours en même temps la découverte ou la redécouverte de son Image vivante, inscrite au plus profond de moi.

    Pour nous chrétiens, la relation à Dieu n’est pas une relation imaginaire, une sorte de film que je me ferais pour me sentir bien ou pour me rassurer. Notre Dieu n’est pas une idole faite de mains d’hommes. Ce n’est pas nous qui créons Dieu, mais c’est Dieu qui nous a créés. Comme le dit le Psaume 134 en parlant des idoles des Païens : « Les idoles des nations : or et argent, ouvrage de mains humaines. Elles ont une bouche et ne parlent pas, des yeux et ne voient pas. Leurs oreilles n'entendent pas, et dans leur bouche, pas le moindre souffle. »[9] 

    Pareillement, ce n’est pas nous qui faisons le premier pas vers Dieu, mais c’est lui qui déjà a fait le premier pas vers nous. Et Jésus dira : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis et établis, afin que vous alliez, que vous portiez du fruit, et que votre fruit demeure. »[10] 

    La relation à Dieu est une relation réelle, qui nous renvoie à une dimension spirituelle de nous-mêmes. Nous ne sommes pas que des paquets de cellules relativement bien organisés ! Nous croyons que Dieu nous a créés et qu’en même temps il fait sa demeure en nous.

    La vérité en nous ne consiste pas simplement à rentrer en nous-mêmes… Car la vie spirituelle, c’est beaucoup plus que la vie intérieure. Mais il faut cultiver la vie intérieure pour grandir dans la vie spirituelle.

    La vie intérieure, c’est la vie avec soi-même qui suppose déjà que l’on se pose et qu’on relise sa vie… Et je sais que l’initiation à la relecture de vie est un objectif important dans le MEJ.

    La vie intérieure, c’est un dialogue de l’âme avec elle-même. Dans le silence, ce dialogue permet à l’âme de se retrouver et d’être davantage en phase avec elle-même… Dans un monde de bruit et d’hyperactivité, quand on est tenté de se fuir moi-même, cela peut porter beaucoup du fruit…

    On voit bien aujourd’hui que beaucoup de choses peuvent nous détourner de ce silence. C’est ce que Blaise PASCAL appelle le « divertissement », pas au sens où on a des loisirs, mais dans le sens où beaucoup de choses peuvent nous divertir, c’est-à-dire nous détourner de l’intériorité. Cela peut être des choses amusantes ou des choses sérieuses. Cela peut être les loisirs quand on ne pense qu’à cela : les voyages, le sport, la danse, l’ordinateur ou le jeu… Mais cela peut aussi être le travail ou la vie professionnelle quand on ne pense qu’à cela et qu’on ne vit que pour cela…

    Le monde technologique dans lesquels nous vivons peut aussi aller dans ce sens : la mobilisation des sens par les écrans de toutes sortes qui nous entourent peut nous empêcher d’habiter simplement avec nous-mêmes. On peut risquer d’être fasciné, d’être toujours projeté à l’extérieur de nous-mêmes et de nous isoler du monde qui nous entoure.

    C’est vrai que cela peut nous empêcher de nous ennuyer. Mais c’est dommage. Car il est bon parfois de s’ennuyer, de se retrouver face à soi-même, sans fuir dans le divertissement. La force de se fuir soi-même, on vit à la surface de soi-même et on ne se connaît pas soi-même.

    Je crois qu’il est bon que les enfants s’ennuient de temps en temps. Je crois qu’il n’est pas bon qu’ils aient tellement d’activités en plus de l’école qu’ils n’aient plus le temps de se poser…

    La vie intérieure nous renvoie donc à nous-mêmes et, en grandissant, au fil des années, il s’agit d’aller au bout de soi-même… Et, comme le dit le Pierre-Marie HOOG, « Au bout de soi-même il n’y a pas soi-même, ou alors ça ne vaut pas la peine d’y aller. Au bout de soi-même il y a Dieu, ou alors il n’y a pas de Dieu. Aller au bout de soi-même, ce n’est pas prendre possession de soi. Ce serait posséder quoi ? Ce ne peut être que de se livrer, s’abandonner entièrement à Dieu qui est là. »[11] 

    Et c’est là qu’est la vie spirituelle, quand l’Esprit Saint que nous avons reçu au baptême peut réellement agir en nous : il nous fait découvrir la vie de Dieu présent en nous et en même temps il nous pousse à sortir de nous-mêmes pour rencontrer les autres et découvrir la vie de Dieu présente en eux.  D’une certaine façon nous passons toute notre vie à devenir ce que nous sommes par le baptême, c’est-à-dire enfant de Dieu. Il n’y a aucun moment où nous devenons « adulte de Dieu ». Ni Mgr Le SAUX ni Mgr SCHERRER ni le Pape François ne sont adultes de Dieu : ils sont enfants de Dieu.

    En ce sens, la relation à Dieu déploie les virtualités qui sont mises en nous par le baptême. Ce que nous sommes en puissance nous avons à le devenir en acte. Le bébé qui est adopté comme enfant de Dieu par le baptême doit devenir ce qu’il est et apprendre à se comporter comme tel. Et un jour, avec toute la communauté, il pourra dire « Notre Père ».

     

    4. Pour trouver ma véritable identité,
        il faut me frotter aux autres et au monde qui m’entoure :
        nous grandissons dans la relation, en choisissant concrètement le bien
        et en faisant concrètement le bien

    Si on oubliait que ce qui nous construit chaque jour dans notre humanité, c’est la relation, alors notre vie intérieure pourrait devenir intimiste, narcissique ou inquiète … Mais dans une vie intérieure éprise de vérité et de charité, la question de la relation se pose forcément : relation à soi-même, certes, mais aussi relation aux autres et relation à Dieu…

    Les trois sont profondément liées. Et ce lien est à trouve sa source en Dieu lui-même. Car Dieu est communauté… « Nous aimons parce que Dieu lui-même nous a aimés le premier, dit la Première Lettre de saint Jean, Si quelqu’un dit : “J’aime Dieu“, alors qu’il a de la haine contre son frère, c’est un menteur. En effet, celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, est incapable d’aimer Dieu, qu’il ne voit pas. Et voici le commandement que nous avons reçu de lui : celui qui aime Dieu, qu’il aime aussi son frère. »[12] 

    Plus je sais écouter les autres, plus je saurai écouter le travail de l’Esprit en moi. Il ne s’agit pas de s’écouter soi-même, au sens où on cultiverait une sorte d’introversion… Il s’agit bien d’écouter l’Esprit saint vivant en nous. Et cela ne peut se faire que dans la simplicité, l’humilité et la confiance, avec le désir de découvrir les passages de Dieu dans notre vie. 

    Et là, on voit bien que la relation que nous avons les uns avec les autres a quelque chose à voir avec la façon dont nous grandissons et avec la façon dont nous grandissons comme chrétiens.

    En ce sens, pour devenir nous-mêmes, pour trouver notre véritable identité, il faut nous frotter aux autres et au monde qui nous entoure. A saint-Berthevin-la-Tannière, entre Montaudin et Pontmain, il y a un groupe de jeunes qui a choisi un très beau nom : « Sors de ta Tannière ». C’est tout un programme. Il s’agit d’aller vers les autres et d’oser la rencontre et l’aventure. On n’est pas dans le rêve ou l’imaginaire. Car nous grandissons dans la relation, en habitant chrétiennement le mieux possible notre ici et notre maintenant.

    Il y a quelque chose d’important dans le ici et maintenant. Le bonheur et la sainteté, ce n’est « après » et « ailleurs » ; c’est ici et maintenant. Et parfois le combat spirituel passe par des choses toutes simples : accepter une petite contrariété, un imprévu, ou, tout simplement, quitter un livre ou un écran pour aller préparer le repas… Si on fait cela sans soupirer et de bon cœur, on est en marche vers la sainteté et on grandit en liberté. Car la liberté, ce n’est pas la possibilité de faire ceci ou cela, de faire le bien ou le mal, la liberté, c’est la capacité que nous avons de choisir concrètement le bien et de faire concrètement le bien.  Jéus dit : « Tout homme commet le péché est esclave du péché. L’esclave ne demeure pas pour toujours dans la maison ; le fils, lui, y demeure pour toujours. Si donc le Fils vous rend libres, réellement vous serez libres. »[13]

     

      5. La façon dont j’habite mon corps est essentielle dans la relation.
          il y aurait danger à ne vivre qu’avec l’image que nous avons des autres, 
          dans un monde sans rencontre

    Il me semble que le corps, que la rencontre personnelle, jour un rôle important dans la relation. La vie en équipe au MEJ ne serait pas possible par skype… Tout simplement parce qu’il se passe quelque chose dans la rencontre…

    Si nous croyons à la résurrection de la chair, c’est parce que nous croyons que tout ce que nous vivons avec notre corps est promis à la vie éternelle. C’est avec notre corps que nous voyons et que nous entendons, que nous touchons et que nous sentons, c’est avec notre corps que nous goûtons.

    Si nous avons des sens corporels, nous avons aussi des sens spirituels. Nous voyons avec les yeux du corps, mais aussi avec ceux de notre âme… Nous entendons avec les oreilles du corps, mais aussi avec les oreilles de notre âme… Et nos sens spirituels s’éveillent progressivement, au fur et à mesure que nous apprenons à bien nous servir de nos sens corporels. C’est un équilibre à trouver. S’il y a trop de bruit dans mes oreilles du corps, j’aurai du mal à écouter avec mes oreilles de l’âme. Si je suis gourmand et que je ne pense qu’à satisfaire mon estomac, j’aurai du mal à avoir faim de Dieu et à « goûter comme est bon le Seigneur »[14] Le Prologue de la première Lettre de saint Jean dit les choses très concrètement : « Ce que nous avons entendu, ce que nous avons contemplé de nos yeux, ce que nous avons vu et que nos mains ont touché, c’est le Verbe, la Parole de la vie. »[15]

    Le mystère de l’homme c’est que nous ne possédons pas un corps comme on possède un vélo ou une raquette de tennis. Il est plus juste de dire que nous habitons et que nous vivons dans un corps. On peut dire encore : nous avons un corps et une âme et notre âme habite notre corps.

    Et tant que nous sommes sur la terre, tant que nous vivons dans ce corps, c’est par l’intermédiaire de notre corps que nous entrons en relation avec le monde et avec les autres.

    On pourrait être tenté de dire que le monde dit « virtuel » dans lequel nous vivons nous fait perdre le sens de la relation et de la rencontre de personne à personne. C’est sans doute aller un peu vite… 

    Car au moins depuis les Sioux, on a toujours essayé de pouvoir dilater notre espace pour entrer en relation à distance avec ceux qui sont loin… Les nuages de fumée, les messages envoyés par des pigeons voyageurs, le courrier postal, le morse, le télégramme, le fax, le courrier internet, les SMS ou les MMS, ce n’est pas d’aujourd’hui que l’on entre en relation sans se voir ni se rencontrer.

    Mais quand les Sioux communiquent par signaux de fumée, quand on envoie des messages par des pigeons voyageurs, ou quand tout simplement on échange un courrier, c’est souvent parce que l’on s’est déjà rencontré ou que l’on va se rencontrer, parce que l’on a déjà fait des choses ensemble ou qu’on l’on va en faire…

    La question est donc plutôt de savoir si les contacts que j’ai au moyen des nouvelles technologies s’appuient sur une rencontre effective de personne à personne.

    C’est la question de ce qu’on appelles des amis sur facebook, ces personnes que parfois je n’ai jamais rencontrées et que peut-être je ne rencontrerai jamais. Jusqu’où faut-il aller dans ce type de liens ?… On sent bien qu’il y aurait un danger à ne vivre qu’avec l’image que nous avons des autres, dans un monde sans rencontre personnelle. Du point de vue éducatif, cela pose la question d’une éducation à l’amitié. C’est quoi, un ami, un vrai ami ? Il y a un proverbe chinois qui dit : « Les vrais amis se révèlent dans l’adversité comme des étoiles dans la nuit. »

    Et là, d’ailleurs, on le sait tout est possible en termes de mensonge : jusqu’à l’usurpation d’identité ou le masque qui fait que je me présente comme ceci ou cela mais en fait je suis une tout autre personne que ce je donne à voir. 

    Plus largement, encore, s’il s’agit d’être bien présent ici et maintenant et d’habiter notre corps, on peut se poser des questions sur les personnes que l’on rencontre dans la rue ou les couloirs et qui ne sont jamais disponibles pour la rencontre. Il y a quelques semaines, nous nous promenions en famille dans les rues de Paris et mon papa me disait en observant les gens qui sont toujours scotchés à leur smartphone et semblent toujours ailleurs : « C’est bizarre, ils ne sont jamais là où se trouve leur corps. » Il doit y avoir quelque chose de vrai…

    Vous connaissez peut-être cette histoire question qu’un rabbin pose à jour à ses étudiants : « “Comment savez-vous que la nuit est terminée et que le jour se lève ?”. Un étudiant propose : “Quand on peut voir qu’un animal, au loin, est un lion et non un léopard ?” — “Non”, dit le rabbin. Un autre dit : “Quand on peut dire qu’un arbre  porte des figues et non des pêches ?” — “Non”, dit le rabbin, “c’est quand en regardant le visage de quelqu’un, on peut voir que cet homme ou cette femme est un frère ou une sœur ; jusque-là, quelle que soit l’heure du jour, vous êtes encore dans la nuit.” »[16] 

     

      6. Qui est mon prochain ? ou la question du plein d’essence-Ciel
          Le rapport à l’espace ou les merveilles et les pièges de l’immédiateté.

    Il y a quelque de chose d’extraordinaire à pouvoir être en relation quasi instantanée avec des personnes qui se trouvent à des milliers de kilomètres. Je crois que c’est bien de dilater ainsi son cœur et sa charité. Mais il me semble que cela ne se fait jamais au détriment de ceux qui nous sont proches. La parabole du Bon Samaritain nous le rappelle avec force.[17] Le prochain est celui dont je me fais proche, mais c’est aussi celui qu’il m’est donné de rencontrer sur la route, sur ma route, tout près de moi.

    Il y a un enjeu important à habiter le monde et les relations qui nous sont données là où nous sommes. C’est la notion même d’Eglise, de diocèse et de paroisse qui est en jeu. L’Eglise du Christ se réalise en un lieu, c’est-à-dire qu’elle suscite quelque part, dans un lieu précis, une communauté de frères et de soeurs dans le Christ. C’est un repère pour nous.

    Dans un monde qui est de plus en plus un monde de réseaux, le chrétien est celui qui cherche le Seigneur et annonce l’Evangile quelque part et non pas dans un non-lieu.

    Si tu veux faire le plein d’essentiel ou plutôt d’essence-Ciel, il faut faire le pari que la cité céleste vient faire sa demeure dans la cité terrestre. C’est le sens de ce que dit Jésus  à ses disciples au chapitre 25 de l'Evangile selon saint Matthieu : « “Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu… ? tu avais donc faim, et nous t’avons nourri ? tu avais soif, et nous t’avons donné à boire ? tu étais un étranger, et nous t’avons accueilli ? tu étais nu, et nous t’avons habillé ? tu étais malade ou en prison… Quand sommes-nous venus jusqu’à toi ?” Et le Roi leur répondra : “Amen, je vous le dis : chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait.” »[18] 

    Question : les nouvelles technologies m’ouvrent-elles aux autres et à plus de charité ou sont-elles pour moi l’occasion de fuir le lieu et les personnes qui font mon quotidien ?

     

      7. Prendre le temps de s’apprivoiser et de penser les uns aux autres…
          sans se le dire !

    Le rapport au temps ou les merveilles et les pièges de l’immédiateté.

    Le dernier point sur lequel je voudrais m’arrêter, c’est le rapport au temps. Il me semble que dans la vie chrétienne, une grande place est faite au désir. Désir de connaître Dieu, désir de l’aimer, désir d’être libéré du péché. Et en même temps, si Dieu nous a donné un corps c’est pour que nous vivions dans l’espace et le temps… Le temps fait donc partie de nous, de notre histoire… Il faut consentir au temps, à la durée, à l’effort et tout ce qui va avec…

    Internet, aujourd’hui, raccourcit le temps : on a accès aux informations très vite, on peut répondre dans la minute à une question qui nous est posée par quelqu’un qui se trouve loin de nous… C’est merveilleux et en même temps, si on n’y prend pas garde, cela peut être dangereux.

    Quand j’étais petit, mes parents, qui étaient instituteurs, disaient souvent : « Il faut tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler… » Je ne sais pas comment on peut tourner sept fois la souris dans le disque dur avant de cliquer ou sept fois l’index sur le clavier avant d’envoyer un SMS, mais il y a là quelque chose d’important.

    Il me semble que le réel, c’est parfois de savoir attendre… Quand on répond trop vite, que ce soit par mail ou pas SMS, on ne respecte pas le temps de l’assimilation, le temps de la réflexion ou le temps de la poésie… Et on peut s’emballer, dire des bêtises ou tout simplement blesser l’autre en laissant partir d’un coup une parole qu’on va regretter… 

    Je crois que c’est beau aussi de penser à l’autre sans tout de suite lui répondre. 

    Je suis étonné de savoir que des gens perdent des heures entières à s’envoyer des messages SMS… alors que parfois ils se sont vus toute la journée… Il y a là un manque de retenue, une sorte de fringale de la communication qui n’est pas ajustée.

    Je crois que dans une équipe MEJ, c’est bien de s’apprivoiser, de prendre le temps de l’amitié, de prendre le temps de penser à l’autre tout simplement, de prendre le temps de la confiance en l’autre…

    C’est le sens du dialogue entre Le Renard et le Petit prince…

     

    - S’il te plaît... apprivoise-moi, dit-il !

    - Je veux bien, répondit le petit prince, mais je n’ai pas beaucoup de temps.

    J’ai des amis à découvrir et beaucoup de choses à connaître.

    - On ne connaît que les choses que l’on apprivoise, dit le renard.

    Les hommes n’ont plus le temps de rien connaître.

    Ils achètent des choses toutes faites chez les marchands.

    Mais comme il n’existe point de marchands d’amis, les hommes n’ont plus d’amis.

    Si tu veux un ami, apprivoise-moi !

    - Que faut-il faire ? dit le petit prince.

    - Il faut être très patient, répondit le renard.

    Tu t’assiéras d’abord un peu loin de moi, comme ça, dans l’herbe.

    Je te regarderai du coin de l’oeil et tu ne diras rien.

    Le langage est source de malentendus.

    Mais, chaque jour, tu pourras t’asseoir un peu plus près.... 

     

    Conclusion : l’Evangile ou le GPS dernier cri (Grand Projet de Sainteté)

    pour trouver son chemin dans la vie.

     

     

     

     



    [1] 17, rue Alphonse Karr 06 000 NICE (http://www.identityhairdesign.fr/site.html)

    [2] http://www.mallofmauritius.com/categories.htm?start=20&newShopPass=

    [3] cf. Timothy RADCLIFFE, Pourquoi donc être chrétien ?, Paris, Cerf, 2005, p.90-92. On peut se référer au De habitu virginum ou Testimonia adversus Judaeos). Les saints Pierre et Paul n’avaient pas attendu saint Cyprien : 1 P 3,3-4 : « Femmes, ce qu’il vous faut, ce n’est pas la beauté extérieure — raffinements de coiffure, bijoux d’or, belles toilettes — mais, au fond de vous-mêmes, une âme qui ne perd jamais sa douceur et son calme : voilà ce qui est précieux aux regards de Dieu. » ; 1 Tm 2,9 : « Que leur beauté vienne de leur tenue convenable portée avec pudeur et simplicité, plutôt que de tresses, d’or, de perles ou de vêtements coûteux »

    [4] Ep 5, 11.8

    [5] Jn 1,42.

    [6] « La Nouvelle évangélisation », Conférence du Cardinal Joseph RATZINGER lors du Jubilé des Catéchistes Dimanche 10 décembre 2000, in La Documentation Catholique, 21 janvier 2001 n°2240, p.91-95.

    [7] « Deus interior intimo meo », Saint Augustin, Confessions, III, 6, 11.

    [8] Gn 1, 26-27

    [9] Ps 143, 15-17. Voir aussi Ps 113B (115), 2-8 : « Pourquoi les païens diraient-ils : « Où donc est leur Dieu ? » Notre Dieu, il est au ciel ; tout ce qu'il veut, il le fait. Leurs idoles : or et argent, ouvrages de mains humaines. Elles ont une bouche et ne parlent pas, des yeux et ne voient pas, des oreilles et n'entendent pas, des narines et ne sentent pas. Leurs mains ne peuvent toucher, + leurs pieds ne peuvent marcher, pas un son ne sort de leur gosier ! Qu'ils deviennent comme elles, tous ceux qui les font, ceux qui mettent leur foi en elles. »

    [10] Jn 15,16

    [11] Pierre-Marie HOOG, Au fil des jours blessés, Vie chrétienne n°540, 147, p.19

    [12] 1 Jn 4, 19-21

    [13] Jn 8, 34-36

    [14] Ps 33,9

    [15] 1 Jn 1,1.

    [16] Cité par Timothy RADCLIFFE, Pourquoi donc être chrétien ?, traduit de l’anglais par Dominique Barrios Delgado, Paris, Cerf, 2005, Flammarion, Champs essais, 2010, p.176

    [17] Luc 10, 25-37

    [18] Mt 25, 37-40