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    Gaudium et Spes (7 décembre 1965) 

    une « Constitution pastorale » du concile Vatican II (1962-1965)  

    L’exhortation apostolique du Pape François, intitulée Evangelii Gaudium — « la joie de l’Evangile » — nous rappelle un texte fondamental du Concile Vatican II : la Constitution pastorale  Gaudium et Spes, qui invitait les Chrétiens à partager « les joies et les espoirs » de tous les hommes. Quelles est donc l’origine de Gaudium et Spes et sa place dans le Concile Vatican II ? Que nous dit ce texte ? Comment l’accueillir aujourd’hui ?

     Le contexte d’écriture.

    Le texte a été élaboré dans le contexte de la guerre froide, peu après la crise des missiles de Cuba… La peur d’une guerre nucléaire était alors à son comble. Mais les racines du textes sont plus anciennes. Au 19ème siècle, l’Europe a redécouvert les Pères de l’Eglise des premiers siècles : en France et en Allemagne, mais aussi au Royaume Uni, avec le Cardinal Newman. Avec ces recheches, on a mis en lumière l’historicité de l’Eglise et le fait que les dogmes eux aussi s’inscrivent dans l’histoire : l’Eglise n’est pas en dehors du temps ; elle s’efforce d’exprimer le mystère de Dieu selon les cultures et les époques. 

    Autre élément important au début du 20ème siècle : le drame d’un « humanisme athée », selon l’expresion du jésuite Henri de LUBAC. En clôturant le Concile, le Pape Paul VI disait : « La religion du Dieu qui s’est fait homme s’est rencontrée avec la religion de l’homme qui se fait Dieu. »[1] Gaudium et Spes est une belle illustration de cette rencontre et s’inscrit dans la ligne des encycliques sociales, de Léon XIII à Jean XXIII.

     Un jeu d’adresse : parler aux chrétiens et aux non chrétiens.

    Gaudium et Spes considère la condition humaine dans le monde d’aujourd’hui : l’Eglise ne dit pas seulement aux hommes quelles sont leurs questions et comment y répondre. Elle les fait siennes. Tantôt le texte se situe de plain-pied avec le langage et les soucis des hommes de ce temps, tantôt sa réception et sa juste compréhension requièrent une adhésion de foi à la tradition de l’Eglise. Homme de la rue, chercheur, économiste, homme d’Etat : chacun peut y trouver quelque chose. L’avant-propos de la constitution, qui couvre les 3 premiers numéros, est resté gravé dans les mémoires, notamment le 1er paragraphe, qui donne la tonalité : « Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur coeur. Leur communauté, en effet, s’édifie avec des hommes, rassemblés dans le Christ, conduits par l’Esprit-Saint dans leur marche vers le royaume du Père, et porteurs d’un message de salut qu’il faut proposer à tous. La communauté des chrétiens se reconnaît donc réellement et intimement solidaire du genre humain et de son histoire. »

     Un regard d’espérance sur le monde, sans compromission. 

     Selon le souhait de Jean XXIII, Gaudium et Spes porte sur le monde un regard d’espérance et de bienveillance, mais sans compromission. Ainsi  « le monde moderne apparaît à la fois comme puissant et faible, capable du meilleur et du pire…, de la fraternité ou de la haine. » (n°9) Des erreurs sont fermement dénoncées : l’athéisme mais aussi tout ce qui porte atteinte à la dignité et au respect de la vie de la personne humaine. L’Eglise « s’est tournée vers l’homme », dira Paul VI, mais elle « n’a pas dévié » car « pour connaître Dieu, il faut connaître l’homme. »[2]

    La place de Gaudium et Spes

    parmi les 16 textes produits par le Concile

     Gaudium et Spes est un des 4 piliers du Concile. Ce n’est pas un décre ni une simple déclaration : c’est une constitution, au même niveau que Dei Verbum — Constitution dogmatique sur la Révélation divine, Lumen Gentium — Constitution dogmatique sur l’Eglise et Sacrosanctum Concilium — Constitution sur la sainte liturgie.

    Trois grands accents. 

    Gaudium et Spes nous rappelle tout d’abord qu’en suivant le Christ, vrai Dieu et vrai homme, on grandit en humanité. L’homme est créé à l’image de Dieu. Il a beau être blessé par le péché, sa dignité demeure. Sa conscience morale, sa liberté en sont autant d’illustrations et « quiconque suit le Christ, homme parfait, devient lui-même plus homme. » (n°41) La vocation humaine trouve ainsi son sens dans le Christ. Et c’est dans l’Eglise que nous pouvons trouver l’authentique révélation du visage du Christ.

    Avec Gaudium et Spes, d’autre part, on peut se tourner résolument vers l’homme, sans tomber dans l’anthropocentrisme. Le Pape Paul VI a défendu vigoureusement le Concile sur ce point : y a-t-il eu dérive de l’Eglise en Concile « vers les positions anthropocentriques prises par la culture moderne ? […] Non, répond-il, l’Eglise n’a pas dévié, mais elle s’est tournée vers l’homme[3] « Si nous nous rappelons qu’à travers le visage de tout homme - spécialement lorsque les larmes et les souffrances l’ont rendu plus transparent - Nous pouvons et devons reconnaître le visage du Christ[4], le Fils de l’homme, et si sur le visage du Christ nous pouvons et devons reconnaître le visage du Père céleste : “Qui me voit, dit Jésus, voit aussi le Père”[5], notre humanisme devient christianisme, et notre christianisme se fait théocentrique, si bien que nous pouvons également affirmer : pour connaître Dieu, il faut connaître l’homme. »[6]  

    Gaudium et Spes nous invite enfin à trouver une articulation juste entre les réalités terrestres et les réalités célestes. Si le contexte a changé, l’équilibre à trouver reste un défi pour nous. Il en va de la juste place des Chrétiens dans le monde. 

     Comment accueillir Gaudium et Spes aujourd’hui ? Trois principes.

    Gaudium et Spes continue aujourd’hui de stimuler notre vie chrétienne. Pour bien profiter du texte, il convient tout d’abord l’accueillir dans la foi. 

    Il faut également ne jamais nous lasser de reprendre notre travail d’interprétation. La situation de 2013 n’est plus celle de 1965. Nous ne sommes plus à l’ère de la guerre froide mais dans une situation géopolitique beaucoup plus complexe… Les demandes religieuses ont elles aussi évolué et l’humanisme athée à laissé place à un relativisme galopant.

    Il convient enfin de ne pas isoler Gaudium et Spes des autres textes du Concile et de ne pas nous arc-bouter sur une formule en projetant sur ce texte ce que nous souhaiterions y trouver…

     Mieux comprendre théologiquement le caractère pastoral du texte.

    Gaudium et spes est une constitution pastorale. Qu’est-ce que cela veut dire ? Dans le discours d’ouverture du Concile, Jean XXIII, disait : « Il faut que cette doctrine certaine et immuable, qui doit être respectée fidèlement, soit approfondie et présentée de la façon qui répond aux exigences de notre époque. En effet, autre est le dépôt lui-même de la foi, c’est-à-dire les vérités contenues dans notre vénérable doctrine, et autre est la forme sous laquelle ces vérités sont énoncées, en leur conservant toutefois le même sens et la même portée. […] On devra recourir à une façon de présenter qui correspond mieux à un enseignement de caractère surtout pastoral. »[7] Pour dire les choses simplement : Gaudium et Spes nous invite à faire un lien plus étroit entre ce que nous croyons — notre foi — et la façon dont nous accueillons tous les hommes ou celle dont allons vers eux. 

    Dans ce geste pastoral — éminemment théologique ! —, le Concile Vatican II s’inscrit dans une belle continuité avec la Tradition multiséculaire de l’Eglise.

    Vivre en laïc, témoignage d’une Sarthoise d’origine. 

    Dans le cadre de la formation des diacres en vue du ministère de prêtre, le séminaire Saint-Jean propose tous les ans une session sur les laïcs. Une femme d’une cinquantaine d’années est venue nous rencontrer. Voici un texte qu’elle a composé. Il témoigne d’une belle réception de la constitution Gaudium et Spes :

    VIVRE EN LAÏC

    Pour moi, aujourd’hui, c’est en premier lieu vivre mon humanité, telle qu’elle est,

    avec mon corps, mes talents, mes capacités, mes limites

    et les surprises de la vie ...

    C’est Aimer la vie comme le plus beau cadeau qui m’ait été fait

    et dont je suis responsable et gérante.

    VIVRE EN LAÏC

    C’est vivre dans le monde où je suis plantée,

    avec son régime politique, ses institutions, ses associations, ses propositions,

    y être acteur au quotidien, ne pas me mettre de côté, ne pas le rejeter

    mais participer à le construire dans le respect des personnes,

    ne pas passer mon temps à le critiquer négativement,

    mais regarder les choses en face,

    réfléchir et faire des choix sans m’enfermer ou exclure.

    C’est vivre avec d’autres générations, des personnes d’autres nationalités, d’autres langues...

    VIVRE EN LAÏC

    C’est vivre en Eglise à la juste place donnée par mon baptême

    qui se révèle au fil des rencontres et des appels que le Seigneur me fait.

    C’est être toujours en chemin, être en questionnement,

    pour avancer vers le Père et me convertir pour m’ajuster à lui.

    C’est entretenir ce que j’ai reçu de Dieu et de mes aînés dans la foi

    (par des lectures, la prière silencieuse ou en communauté, ...)

    et en être témoin le plus possible.

    C’est ne jamais désespérer et faire équipe

    avec les autres acteurs de l’Eglise et en particulier les prêtres.

    VIVRE EN LAÏC

    c’est assurer le Ministère de la Présence de l’Eglise au monde.

    Etre là, au bord de la route des gens,

    au nom de Jésus-Christ en toute humilité.



    [1] La Documentation catholique, n°1462, 2 janvier 1966, col.59-66.

    [2] Ibidem 

    [3] « La valeur religieuse d’un Concile qui s’est occupé principalement de l’homme. Discours prononcé par S.S. Paul VI le 7 décembre », La Documentation catholique, n°1462, 2 janvier 1966, col.59-66. (Le titre a été donné par La Documentation catholique)

    [4] cf. Mt 25, 40

    [5] Jn, 14, 9

    [6] « La valeur religieuse d’un Concile qui s’est occupé principalement de l’homme. Discours prononcé par S.S. Paul VI le 7 décembre », La Documentation catholique, n°1462, 2 janvier 1966, col.59-66. (Le titre a été donné par La Documentation catholique)

    [7] « L’ouverture du l’ouverture du XXIème Concile œcuménique, Discours de S.S. Jean XXIII à l’issue de la cérémonie du 11 octobre », La Documentation catholique, n°1387, 4 novembre 1962, col. 1383.