• L'abbé Michel Guérin

     Figures de vie spirituelle 

    Au cœur des réalités temporelles,

    un profond rayonnement spirituel.

    Le Père GUERIN,

    un exemple pour aujourd’hui.

    Voici un prêtre mayennais dont on garde précieusement la mémoire : l’abbé Michel GUERIN (1801-1872), contemporain du curé d’Ars (1786-1859), à une quinzaine d’années près. Son procès en béatification a été ouvert le 1er juin 2013 à Pontmain.

    On connaît le Père GUERIN, surtout par son « diaire », c’est-à-dire par les chroniques qu’il a écrites assez régulièrement à partir de 1835. C’était une demande générale adressée à son clergé par Monseigneur BOUVIER, alors évêque du diocèse du Mans, dont faisait partie à l’époque le département de la Mayenne. Le but de ces diaires, que devaient tenir les prêtres, était de pouvoir faire l’histoire civile et religieuse des paroisses. Très obéissant, le Père GUERIN, avec plus ou moins de précision selon les époques de son ministère, va veiller à ce que son diaire soit tenu, depuis 1835, date de la demande, jusqu’à sa mort en 1872. Cela représente quelques centaines de pages, très précieuses pour nous.

    On dispose aussi de deux autres documents. D’une part, le mémorial, qui est un registre où sont notés en détail les dons reçus pour l’église du village, pour les pauvres, pour M. Le Curé ou les religieuses ; d’autre part, le registre de la fabrique, tenu aussi par le Père GUERIN, et qui permet de voir comment étaient gérées les affaires de la paroisse.

    Le Père GUERIN n’a pas laissé de journal intime ni d’écrits spirituels. On a donc assez peu d’éléments sur sa vie personnelle. Le Père GUERIN était un bon prêtre de « dans le temps », un homme discret et humble, un homme fidèle et opiniâtre, énergique pour défendre son village, sa paroisse et ses paroissiens.

    Après 35 ans de fidélité et de service dans la même commune, le ministère du Père GUERIN a connu un événement extraordinaire. C’était le 17 janvier 1871, pendant la guerre contre les Prussiens : la Vierge Marie est apparue à des enfants, dans le ciel de Pontmain, pendant plus de trois heures. Elle n’a rien dit, mais elle a prié et invité à la prière des paroissiens qui, sous l’impulsion de leur pasteur, s’étaient mis depuis longtemps sous la protection de la Vierge Marie. Le message qui s’est inscrit en lettres d’or sous ses pieds, et qui a rejoint des personnes désespérées dans le monde entier, vous le connaissez peut-être :

    MAIS PRIEZ MES ENFANTS DIEU VOUS EXAUCERA EN PEU DE TEMPS.

    MON FILS SE LAISSE TOUCHER

    Dans un Bulletin consacré au Père GUERIN, Monseigneur BILLE, alors évêque de Laval, s’exprime ainsi à propos de cette figure sacerdotale du 19ème siècle : « Avec un autre Curé que Guérin, l’apparition aurait-elle eu lieu à Pontmain ? Question sans réponse ! Question absurde même, quand on la pose de cette manière. Mais ne peut-on pas dire, d’après tout ce qu’on sait de lui, qu’il avait été placé à Pontmain par Dieu pour préparer une paroisse à accueillir le don inestimable de l’apparition ? »

    Avec les sources dont nous disposons, je vais essayer de brosser un portrait de l’action pastorale du Père GUERIN et de donner quelques repères sur sa façon d’être prêtre et pasteur au milieu d’un peuple, au service d’un village…

    Les parents de Michel GUERIN se sont mariés le 20 Brumaire de l’an V de la République, c’est-à-dire le 10 novembre 1796. Ils habitaient à Laval. Le papa était « lavandier » de profession, mais nous ne savons pas exactement à quelle activité cela se rapporte. Les parents GUERIN ont eu deux enfants : Clémence, née en 1799, et Michel, né en 1801. Michel a perdu son papa à l’âge de 13 ans, en 1814. On pense que sa sœur Clémence est décédée peu après mais on n’a pas de trace écrite.

    Soutenu par sa maman, qui n’était certainement pas très riche, Michel est entré au séminaire du Mans et a été ordonné prêtre en 1829. Puis il a été nommé vicaire à Saint-Ellier du Maine, dans le Nord Ouest de la Mayenne, avec comme mission de desservir le village de Pontmain, qui dépendait de Saint-Ellier et qui n’était ni une paroisse ni une commune. Pour les mariages et les baptêmes, on était obligé d’aller à Saint-Ellier, par de petits chemins… La situation va durer pendant 7 ans, et les habitants de Pontmain vont demander à avoir un prêtre résident.

    Au début de 1836, le vicaire général du Mans vient à Pontmain pour se rendre compte de la situation et dit : « Comment, vous voulez un prêtre, mais votre église tombe en ruine, et à part la croix et la bannière, vous n’en avez pas pour deux sols d’ornements ni d’autres objets ! »

    Dans ces circonstances, l’âme de pasteur du Père GUERIN va se révéler dans toute sa profondeur. Dans le monde qui est le sien, il choisit ce qu’il y a de pauvre, sans valeur ni prestige : il demande à son évêque de le nommer à Pontmain. Et je pense à Mc 9,34 : « En débarquant, Jésus vit une grande foule. Il fut saisi de pitié envers eux, parce qu’ils étaient comme des brebis sans berger. Alors, il se mit à les instruire longuement. »

    Le 7 novembre 1836, Monseigneur BOUVIER nomme le Père GUERIN desservant, en résidence à Pontmain. Il arrivera le 24. Et très vite le Père GUERIN va déployer une énergie considérable pour fortifier la confiance et l’espérance d’une communauté où il va s’insérer avec finesse et courage. Ses premiers mots aux habitants de Pontmain disent combien il a conscience d’être chrétien avec eux, porté par leur foi et leur courage, et en même temps prêtre pour eux, au service de cette foi et de ce courage : « C’est Dieu qui a tout fait, dit-il. Il veut que je sois à vous sans partage : désormais, c’est avec vous à la vie à la mort. Vous pouvez compter sur l’absolu dévouement de votre pasteur. »

    Son arrivée cristallise les énergies. En quelques jours la communauté est mobilisée pour fabriquer et installer des bancs tout neufs pour pouvoir aisément se rassembler, prier, se nourrir de la Parole de Dieu et célébrer l’Eucharistie. Dans les mois et les années qui suivent, il y aussi la construction d’une sacristie, la mise en place d’un chemin de croix, d’un nouveau tabernacle et même la décision d’entretenir jour et nuit la lampe du tabernacle, alors qu’une dispense avait été accordée à cause de la pauvreté des moyens. Cela se fait avec des dons… et le Père GUERIN sait se faire mendiant. On a même une lettre du secrétariat de la Reine, avec un mandat de 130F00, en réponse à une demande faite par le Père GUERIN.

    Le Père GUERIN va aussi militer pour que Pontmain obtienne le statut de paroisse. Ce sera chose faite en 1840. Dans le contexte politique de l’époque, qui nécessitait l’accord des autorités civiles et religieuses, le Père GUERIN se situe comme prêtre et comme citoyen. Et je suis étonné des courriers et des contacts nombreux qu’il a pu avoir directement ou indirectement avec son député, son préfet, son évêque ou le conseil municipal…

    Le Père GUERIN n’est pas d’abord un diplomate, mais un homme passionné de l’Evangile et soucieux du bien du peuple auquel il appartient et dont il est le pasteur. Si j’ose dire, il entre en résonance avec son peuple et il en ressent viscéralement les besoins. Il fait des démarches pour avoir une recette buraliste, une boîte postale, un bureau de bienfaisance… Il rappelle aux autorités compétentes l’état déplorable de certains chemins du village et des liaisons avec les autres villages. Il va aussi tout faire pour mettre sur pied une école, qui sera tenue par des sœurs venues de la ville de Fougères, qui est à 16 km. C’est elles qui vont tenir l’école, ouverte à partir de 1842… Quand mes parents se sont retirés à Pontmain il y a bientôt vingt ans, cette congrégation de Rillé était encore présente.

    On le pressent : le spirituel, chez le Père GUERIN, ne plane pas au-dessus du temporel. Le Père GUERIN est un homme de bon sens. Il a le sens bon, le sens du bien. Et c’est au cœur des réalités temporelles que son rayonnement spirituel porte du fruit. Il militera par exemple pour que son hameau soit reconnu comme commune. Et pour ce faire, il écrira à son évêque pour lui présenter son désir et le consulter sur la façon de mener les affaires… Pontmain deviendra commune après la mort du Père GUERIN, en 1876. Le Père GUERIN a du charisme et du feu, non pas pour griller les médiations mais au contraire pour s’ajuster à elles et agir avec leur autorisation. Et très naturellement, dans les réponses écrites qu’il reçoit et que j’ai pu lire, on sent que ses supérieurs, dans l’ordre civil ou dans l’ordre ecclésiastique, lui font confiance : le Père GUERIN est un homme respecté et aimé. Il a de l’autorité, il fait « grandir » — c’est le sens étymologique —, parce qu’il ne compte pas sa peine et qu’il cherche toujours à élever le regard de tous vers le haut. Et sa piété, qui était grande, n’a jamais ignoré les besoins humains de ses frères paroissiens.

    Je voudrais terminer ce bref tableau en approfondissant un aspect essentiel de son ministère : celui de sa grande dévotion à la Vierge Marie. Dès son arrivée à Pontmain, le Père GUERIN a invité les familles de sa paroisse à s’affilier à l’archiconfrérie de Notre-Dame-des-Victoires et donc à porter la médaille miraculeuse. Son diaire commence en évoquant cette affiliation. Et en 1853, le Père GUERIN écrira : « J’ai la consolation d’avoir presque toute ma paroisse dans cette confrérie. »

    Dans la semaine religieuse de Laval de 1881, la « chronique de Pontmain » résume ainsi le ministère marial du Père GUERIN : « On raconte de ce bon curé, connu sous le nom de M. GUERIN, qu’un jour il acheta autant de statues de la très Sainte Vierge qu’il comptait de familles dans sa paroisse, afin que chaque maison eût la sienne ; il en plaça également une plus grande dans le clocher, puis du haut de la chaire, il dit à ses paroissiens : “Mes enfants, la Bonne Vierge est dans vos maisons ; il faut qu’elle soit la maîtresse et que vous la serviez. Elle est aussi au-dessus de l’église, parce qu’elle est la maîtresse de la paroisse. Nous devons tous lui obéir et la prier avec confiance et persévérance.” Et à partir de ce moment, la pratique de réciter chaque jour le chapelet fut établie dans les familles. »

    La suite, il faudrait la raconter en montrant comment l’apparition du 17 janvier 1871 a été comme une confirmation du ministère du Père GUERIN. On le constate à travers nombre de détails de l’apparition. J’en retiens deux : le rôle des étoiles dans le ciel et dans l’apparition… ou encore les quatre bougies que les enfants ont vu s’allumer puis briller autour de la Vierge Marie dans le ciel. Ce sont de petits signes qui renvoyaient à l’Eglise paroissiale, à sa décoration et aussi aux habitudes liturgiques du Père GUERIN… Mais le plus grand signe, c’est sans nul doute la communauté de prière qui s’est constituée dehors, dans la neige et dans le froid autour de la Vierge Marie, en ce soir inoubliable du 17 janvier 1871. Cette communauté témoignait à elle seule de la fécondité du ministère du Père GUERIN.

    Michel GUERIN mourra en 1872, quelques mois après un accident de la route, et il aura le temps de ressembler, une fois de plus et sans le savoir, au Curé d’Ars. En effet, à propos de sa nomination comme chanoine, par Monseigneur WICART, premier évêque de Laval, — le diocèse a été créé en 1855 et consacré à l’Immaculée Conception —, à propos donc de la remise du camail, reçu le 10 mai, le Père GUERIN dira : « C’est inutile, le petit curé de Pontmain n’a pas besoin du camail pour mourir. » Et après avoir reçu les derniers sacrements, il aura ce message pour ses paroissiens : « Je vous demande pardon de tous les mauvais exemples que je vous ai donnés ; je prie ceux que j’ai scandalisés de me pardonner, de prier pour moi le Bon Dieu et la Sainte Vierge car je suis un grand pécheur. Ah ! priez Marie que j’obtienne miséricorde. Pour vous, restez de bons chrétiens…  Oh ! oui, que la paroisse reste toujours ce qu’elle est. »

     

     

     

    Publié dans Pontmain, Notre-Dame de la Prière, n°108, octobre/décembre 2010, p. 6-11.

     

     

    Luc MEYER