• - L'art de la Miséricorde

     Temps et fêtes liturgiques 

    L'art de la Miséricorde
    Une spiritualité de l’Avent
    avec Guerric d’Igny, abbé cistercien du 12ème siècle.

    Si vous avez pris le temps de feuilleter la Liturgie des Heures pour le temps de l’Avent, vous pouvez constater qu’il y a peu de références à des homélies de l’Avent écrites par des Pères de l’Eglise dans l’office des lectures jusqu’à Noël…Nous entendons par Pères de l’Eglise des écrivains ecclésiastiques reconnus et souvent canonisés ayant vécu avant le 8ème siècle après Jésus-Christ. 

    On trouve certes des textes de différents Pères de l’Eglise : Cyrille de Jérusalem, Grégoire de Nazianze, Cyprien de Carthage, Eusèbe de Césarée, Augustin d’Hippone, Pierre Chrysologue, Irénée de Lyon, Léon le Grand, Ambroise de Milan, Bède le vénérable… Mais aucune homélie ou sermon de ces Pères de l’Eglise sur l’Avent… Le seul sermon explicitement consacré à l’Avent dans cette période de notre bréviaire est de saint Bernard, au mercredi 1 de la première semaine de l’Avent. Est-ce un oubli… de ceux qui ont préparé notre bréviaire ? Sans doute que non ! II faut savoir que l’apparition du temps de l’Avent est relativement tardive dans notre calendrier liturgique

    A l’époque d’Origène, « l’année liturgique, l’année circa sacramentum, ne compte encore que les vendredis et les dimanches, Pâques et la Pentecôte : plus exactement, la célébration de Pâques domine seule, comme un haut sommet, sur toute l’année et il n’y a trace ni de l’Ascension, ni de Noël, ni de l’Epiphanie, ni d’aucune autre solennité : Pâques est la seule fête, qui se prolonge pendant toute la sainte cinquantaine, se terminant avec la Pentecôte. »[1]

    « La vigile pascale des premiers siècles était en quelque sorte dominée par l’attente de l’apparition définitive et glorieuse du [Seigneur] Ressuscité. »[2] Il faut attendre le 4ème siècle pour voir le cycle liturgique s’organiser progressivement et s’enrichir des fêtes de Noël et de l’Epiphanie.

    « Il importe de remarquer tout de suite qu’à leur origine ces nouvelles fêtes eurent pour objet propre l’avènement du Seigneur dans l’humilité de la chair. C’est précisément ce qui permit de le concevoir comme un Adventus, suivant le sens que le paganisme antique et officiel avait donné à ce mot. […] D’après cette conception païenne, la divinité venait tous les ans, à jour fixe, habiter dans son temple, dans le lieu de son culte. »[3]

    Les historiens pensent qu’à l’origine, en Orient et en Gaule, il y avait des baptêmes qui étaient célébrés à l’Epiphanie. « Et c’est précisément cette préparation (baptismale) à l’Epiphanie qui semble avoir donné naissance à la première forme de l’Avent. »[4]

    Au 5ème siècle, on trouve une autre attestation d’un temps de l’Avent : une période de quarante jours qui commençait à la Saint-Martin, une sorte de Carême d’hiver qui nous emmenait de la Saint-Martin jusqu’à l’Epiphanie.[5] C’était ce qu’on appelait l’Avent gallican. Du côté romain, on observe à partir du 6ème siècle un Avent compté à partir de la fête de Noël : - 6 semaines dans le sacramentaire gélasien qui au début 7ème siècle atteste cette pratique - mais bientôt 4 semaines seulement avec saint Grégoire le Grand, dès le début du 7ème siècle. Cela explique que les Pères de l’Eglise jusqu’au 5ème siècle n’aient pas écrit d’homélie ni de traité consacré au temps de l’Avent…

    * * *

    La première préface de l’Avent, en usage jusqu’au 16 décembre, situe la période qui s’ouvre entre les deux avènements extrêmes du Fils de l’homme : sa naissance il y a deux mille ans et son retour ultime dans la gloire à la fin des temps. « Car il est déjà venu, en prenant la condition des hommes, pour accomplir l’éternel dessein de ton amour et nous ouvrir le chemin du salut ; il viendra de nouveau, revêtu de sa gloire, afin que nous possédions dans la pleine lumière les biens que tu nous as promis et que nous attendons en veillant dans la foi. » 

    Entre ces deux avènements, la naissance du Christ en nous et parmi nous cette année est marquée par la coïncidence de plusieurs événements ou faits marquants que l’on ne saurait passer sous silence, tant ils touchent de près le monde et l’Eglise : J’en retiendrai simplement quatre.

    - premièrement, nous assistons à la montée du terrorisme dans nos pays occidentaux, qui, jusqu’à un passé récent, pouvaient encore espérer voir ce terrorisme d’obédience islamique cantonner au Proche-Orient ou en Afrique.

    - deuxièmement, se tient tous les ans la Conférence des Parties dite « COP » mieux connue en France depuis la COP21, qui se tenait à Paris. On connaît les enjeux immenses de ces conventions et l’importance qu’y attache le Pape François, Son encyclique Laudato si nous y a en quelque sorte préparés. 

    - troisièmement, nous sommes entrés dans la période de réception du synode ordinaire sur la famille, avec l’exhortation La joie de l'Amour qui nous invite en bien des points à changer d'attitude et de regard : il nous faut trouver des voies nouvelles pour rejoindre des personnes aux histoires complexes et leur donner le goût, le bon goût de l’Evangile de la famille.

    - quatrièmement, nous avons vécu l’Année sainte et le jubilé Extraordinaire de la Miséricorde, et le Saint Père souhaite que nous continuions à vivre de cette Miséricorde pour en témoigner et la propager.

    Terrorisme, climat, famille, miséricorde : ces quatre mots donnent une coloration particulière au temps de pénitence qui s’est ouvert avec le premier dimanche de l'Avent et, sans aucun doute, c’est celui de Miséricorde qui peut le plus facilement nous renvoyer au mystère de la foi.

    Le temps de l’Avent est précisément un temps de veille et d’attente dans la foi. Nous modelons notre attente d’aujourd’hui sur celle du peuple hébreu. « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière ; et sur les habitants du pays de l’ombre, une lumière a resplendi. », dit le prophète Isaïe (Is 9,1)

    Nous stimulons aussi notre attente d’aujourd’hui en la nourrissant de l’attente du Christ à la fin des temps. Et cette attente de sa naissance en nos cœurs suscite en nous des cœurs de pauvres prêts à discerner la lumière de sa présence.…

    Pour entrer dans le mystère de l’Avent et y contempler la miséricorde du Seigneur, j’ai trouvé un très beau texte du bienheureux Guerric d’Igny. C’est un abbé cistercien du 12ème siècle, abbé d'une abbaye fille de Clairvaux, à Igny, dans le diocèse de Reims dans la Marne. J’ai trouvé ce texte non pas dans ses Homélies sur l’Avent, mais dans sa première Homélie pour la Nativité :

    « Montre-nous, Seigneur, ta Miséricorde, puisque nous ne sommes pas encore capables de voir ta gloire. Que soient manifestées la bonté et l’humanité de Dieu notre Sauveur, afin que par elles nous soyons rendus dignes et capables de voir la manifestation de la majesté et de la divinité de Dieu notre créateur !

    Montre-nous, Seigneur, ta miséricorde, revêtue de notre misère et, par un nouveau genre de miséricorde, faisant de la misère même un remède pour les misérables.

    A cette fin, l’art de la Miséricorde mélangea la béatitude de Dieu et la misère de l’homme dans un unique médiateur, en sorte que, en vertu du mystère d’unité, par la vertu de la résurrection, la béatitude absorbât la misère, la vie dévorât la mort,  et l’homme glorifié entrât tout entier en participation de la nature divine. 

    La condescendance divine a donc assumé toutes les faiblesses de la chair auxquelles la nature humaine est sujette en raison de la faute, à l’exception toutefois de la faute elle-même.

    Ainsi, elle n’a pas refusé les déficiences de l’enfance et elle n’a pas voulu entrer dans l’existence d’une autre manière que ne le comporte la condition humaine, — à cette exception près que, naissant immaculé d’une mère immaculée, par l’opération du Saint-Esprit, il purifiait la souillure de notre origine et instituait le mystère de notre seconde naissance.

    C’est pourquoi un petit enfant est né pour nous ; et le Dieu de majesté, s’anéantissant lui-même, s’est rendu conforme non seulement au corps terrestre des mortels, mais encore à l’âge, empreint de faiblesse et de petitesse des enfants. 

    O bienheureuse enfance, dont la faiblesse et la simplicité sont plus fortes et plus sages que tous les hommes. »[6] 

    L’Avent est bien en ce sens un temps de conversion. Il ne s’agit pas encore de suivre Jésus au désert ni d’abord de discipliner nos corps comme on est appelé à le faire pendant le Carême. L’accent n’est pas le même : notre conversion personnelle passe par la solidarité désirée et vécue avec le peuple des pauvres et des petits qui attendent un Sauveur.

    Devant les enjeux du terrorisme, du climat, de la famille, le peuple des pauvres et des petits, c’est nous, si on veut bien reconnaître notre fragilité, c’est aussi des millions de nos frères les hommes qui vivent dans la peur ou l’insécurité du lendemain. 

    Devant les enjeux du terrorisme, du climat, de la famille, la miséricorde du Seigneur se dira simplement dans le visage de l’enfant de Bethléem… « Celui qui s’est fait pauvre pour nous enrichir de sa pauvreté »[7] n’a pas d’autre message à nous laisser… A nous de vivre cet Avent avec un cœur renouvelé. Et la bénédiction finale des dimanches de l’Avent conclut très bien : « La venue du Rédempteur pauvre parmi les pauvres est déjà pour vous une grande joie; quand il apparaîtra dans toute sa gloire, qu’il vous ouvre le bonheur sans fin. » 



    [1] Jean HILD, « L’Avent », in La Maison Dieu n°59, 1959, p.10.

    [2] Jean HILD, « L’Avent », in La Maison Dieu n°59, 1959, p.10.

    [3] Jean HILD, « L’Avent », in La Maison Dieu n°59, 1959, p.11.

    [4] Jean HILD, « L’Avent », in La Maison Dieu n°59, 1959, p.13.

    [5] cf. Jean HILD, « L’Avent », in La Maison Dieu n°59, 1959, p.14-15.

    [6] Guerric d’IGNY, Premier Sermon pour la Nativité, Paris, Cerf, Sources Chrétiennes n°166, 1970, p.167

    [7] 2 Co 8, 9 : « Vous connaissez en effet la générosité de notre Seigneur Jésus Christ : lui qui est riche, il est devenu pauvre à cause de vous, pour que vous deveniez riches par sa pauvreté. »