• - L'Enseignement Catholique

     

    L'Enseignement Catholique, une symphonie éducative

    A l'occasion du départ de Monsieur Hervé BONAMY, 

    Directeur Diocésain de l'Enseignement Catholique de la Mayenne

    Samedi 4 octobre 2008

     

    Qui a le plus chaud à la fin d’un concert ? C’est souvent le chef d’orchestre… Il n’a pourtant produit aucune note, il n’a même pas écrit la musique… Et s’il n’y avait pas eu d’orchestre, les portées noircies n’auraient été que des promesses perdues sur une partition… Quand on parle de la « création d’une symphonie ou d’un opéra », on évoque le jour et le lieu précis où ils sont joués pour la première fois, le jour où la musique sort enfin du papier et devient réalité… Et s’il n’y avait pas de chef d’orchestre, il n’y aurait pas de création… 

    Le premier violon, le saxophoniste, le joueur de triangle, le baryton… chacun vit une expérience de création dans l’effort et de communion dans la création. Le chef d’orchestre, quant à lui, quand il aide chacun à jouer sa partition, est plus que jamais membre du « Corps » dont parle saint Paul.

    Au moment des applaudissements, il s’effacera devant l’auteur… il rendra hommage à son orchestre… il se réjouira de la joie du public… Et si jamais il entend quelqu’un siffloter dans la rue un des thèmes de l’œuvre créée, il ne peut que rendre grâce pour le travail accompli… Ce n’était pas seulement un concert, c’était une initiation : la musique de l’auteur enchante désormais ceux qui en furent les auditeurs…

    Il en va de même pour l’Enseignement Catholique…  J’ai rencontré bien des fois des fiancés qui m’ont dit : « Je suis catholique, j’ai été à l’Immaculée !… » « Je suis catholique, j’ai été au collège Saint-Joseph !… » Et j’ai rencontré bien des parents aussi qui m’ont dit : « Notre petit, on veut lui transmettre ce qu’on a reçu… »  L’Enseignement catholique fait résonner sa musique ici et là dans notre diocèse et peut encore et toujours enchanter les cœurs dans un monde désenchanté… C’est une affaire de création… Et nous sommes co-créateurs…

    Entre la mission que l’on a reçue et le projet que l’on s’est donné tous ensemble, en fidélité à cette mission, il y a un bel espace pour la liberté, l’inventivité et la créativité. La mission reçue est comme une musique qui chante en nous et qui vient de plus loin que nous… Si elle nous fait vibrer intérieurement… nous saurons en faire une création avec d’autres et un enchantement pour les autres.

    A l’issue de la journée des communautés éducatives du 3 décembre 2004, nous écrivions : « Nous croyons que l’expérience concrète de la justice et de la solidarité au sein de la communauté éducative favorise l’intégration de chaque personne au sein de la société. » C’est un beau projet au sein de la société et pour la société… Chaque année scolaire devient en quelque sorte une symphonie en plusieurs mouvements avec ses répétitions et ses points d’orgue, ses pauses et ses silences et aussi ses altérations accidentelles, ses accords et ses désaccords… 

    Le directeur dans son établissement, le professeur dans sa classe, le CPE dans son bureau et sur la cour, le chef de la cuisine, la secrétaire, l’éducateur ou l’infirmière, les responsables de l’OGEC et de l’APEL, l’animateur ou l’animatrice en pastorale, le directeur diocésain — ne l’oublions pas — et aussi déjà, d’une certaine façon, le délégué de classe… chacun, là où il est, aide les autres à jouer leur partition… Dans la communauté éducative, il y a plusieurs partitions complémentaires, qui chacune concourt à la symphonie du caractère propre. 

    Au sein de la communauté éducative, la communauté chrétienne joue sa partition, mais le caractère propre ne se réduit pas à cette partition. Car la communauté chrétienne ne joue pas sa partition pour elle-même ; elle la joue pour tous, et avec d’autres qui jouent la leur, au service de tous… Toutes les partitions ne parlent pas de Dieu, et pourtant, leur polyphonie parle de « Dieu avec l’homme » et de « l’homme avec Dieu ». 

    Nous le savons : il n’est pas possible d’enseigner sans éduquer, ni d’éduquer sans se référer à des valeurs. Pour une communauté éducative, c’est un patient travail de cohérence, qui dessine un profil, un visage, une façon d’être qui parle de Dieu avant même qu’on ne parle de lui. C’est donc le rôle du chef d’orchestre de faire en sorte que les contrechants n’étouffent pas le thème principal… mais qu’au contraire ils en déploient librement des variations. Equilibre merveilleux, qui suppose l’estime et la confiance réciproques, pour que chacun se sente accueilli et reconnu comme une personne.

    Equilibre délicat, qui suppose aussi vigilance et courage pour que les valeurs et la culture ne se vident pas de leur contenu pour qu’elles puissent encore se transmettre comme des mélodies vivantes et vivifiantes qu’on a envie de fredonner dans la rue ou à la maison. Et c’est ce qui fait la beauté et la noblesse, la force et aussi la fragilité de nos institutions… Le christianisme est à maints égards un humanisme, mais tout humanisme n’est pas forcément chrétien. Car derrière la « culture » de l’Enseignement catholique, derrière les « valeurs » de l’enseignement catholique, il y a une relation libre et vivante au Dieu de Jésus-Christ qui ne cesse en quelque sorte d’épancher sa musique… et d’initier les cœurs et les intelligences à la mélodie de l’Evangile.

    Si nous sommes initiés, c’est pour devenir initiateurs à notre tour… Nous avons donc raison, mille fois raison de défendre la culture et les valeurs de l’Enseignement Caholique… Mais quand la société traverse une crise généralisée de la transmission, nous savons qu’une Evangélisation authentique, aujourd’hui plus que jamais, se fera par capillarité… « Puisque l’amour ne s’impose qu’amoureusement, il est éminemment vulnérable de l’extérieur, mais profondément indestructible de l’intérieur. Il reste dans son élément, il rayonne pour faire entrer en soi. Il ne peut pas détruire mais seulement transformer ce qui lui est opposé. »[1]

    L’Enseignement Catholique, c’est donc une atmosphère, une certaine qualité de relation entre les personnes, un petit quelque chose qui fait que ça sonne différemment… et qui emporte l’adhésion, humblement mais sûrement… un petit quelque chose qui, à défaut de pouvoir transmettre intacte une culture, la récrée patiemment par une éducation et un enseignement en accord avec l’Evangile…

    Benoît XVI n’a pas dit autre chose dans son discours prononcé aux Bernardins, en évoquant la culture monastique… « Il faut reconnaître avec beaucoup de réalisme, dit-il, que leur volonté n'était pas de créer une culture nouvelle ni de conserver une culture du passé. […] Au milieu de la confusion de ces temps où rien ne semblait résister, les moines désiraient la chose la plus importante : s'appliquer à trouver ce qui a de la valeur et demeure toujours, trouver la Vie elle-même. » Et c’est cette recherche de la Vie de Dieu, nourrie par l’Ecriture, le chant, le travail et l’étude, qui a progressivement généré une authentique culture européenne…

    Si chacun aujourd’hui, chrétien ou non, reconnaît, que l’Enseignement Catholique est un service d’intérêt général associé au service public, avec sa culture et ses valeurs, nous savons – nous — en reconnaître la source  et nous voulons continuer à nous y abreuver… Et j’ai eu la joie de travailler avec un directeur diocésain qui a une belle devise : « Ce qui est privé dans l'Enseignement public doit demeurer public dans l'Enseignement privé. »

     


    [1] Eberhard JÜNGEL, Dieu, Mystère du Monde. Fondement de la théologie du crucifié dans le débat entre théisme et athéisme, traduit de l'allemand sous la direction de Horst HOMBOURG, 3° édition revue, 2 tomes de 351 et 316 pages, Paris, Cerf, coll. « Cogitatio Fidei » n°116 et 117, 1983, tome 2, p.164.

     

     

    Luc MEYER