• La connaissance de soi

     Se connaître pour grandir   

           De l’importance de se connaître, 

          pour s’engager dans une vocation.

    Quand je célèbre un mariage et que j’entends les époux se dire l’un à l’autre : « Je promets de te rester fidèle, dans le bonheur et dans les épreuves, dans la santé et dans la maladie, pour t’aimer tous les jours de ma vie » ; quand je participe à une ordination diaconale et qu’au moment de l’engagement au célibat, j’entends l’évêque dire : « Pour manifester votre résolution, au nom du Seigneur, avancez » ; quand je vois le candidat s’avancer… je réalise combien il faut se connaître soi-même pour prendre une décision qui engage ainsi toute notre vie, pour la prendre en connaissance de cause et dans la paix. Au début de cette année, je voudrais en quelques points donner quelques repères sur ce travail de connaissance de soi qui nous est demandé toute notre vie et tout particulièrement au séminaire, qui est d’abord un temps de discernement et de formation. Et je donnerai 8 points, 8 formules assez courtes, qui pourront, je l’espère, nous aider.

    1. Je ne suis pas transparent à moi-même.

    Ma connaissance de moi-même est imparfaite. Elle peut s’approfondir avec l’âge, mais elle n’est jamais complète. Elle restera toujours partielle. Il y a ce que je suis et ce que je connais de moi ; il y a aussi ce que les autres connaissent ou perçoivent de moi… Il y a ce que je suis et ce que je ne connais pas de moi ; il y a aussi ce que les autres ne connaissent pas de moi… Et je sais que pour prendre une décision grave ou définitive, je dois m’efforcer de me connaître davantage.

    2. Pour me connaître moi-même, j’ai besoin des autres.

    En me fréquentant, les autres connaissent quelques aspects de ma personnalité que je ne connais pas. Je dois absolument éviter que les autres craignent de me révéler ce qu’ils voient et perçoivent de moi-même. On peut penser en souriant à L’avare[2] de Molière, où Harpagon veut absolument savoir que l’on pense de lui… Il le demande à Maître Jacques, qui refuse dans un premier temps de le lui dire.

    HARPAGON : Pourrais-je savoir de vous, maître Jacques, ce que l’on dit de moi? »

    MAITRE JACQUES […] Jamais on ne parle de vous que sous les noms d’avare, de ladre, de vilain et de fesse-mathieu.

    HARPAGON, en le battant : Vous êtes un sot, un maraud, un coquin et un impudent…

    De mon côté, cette aide précieuse que je peux recevoir des autres nécessite que je leur fasse confiance et que je ne me comporte pas comme un oursin. Je dois donc consentir à me laisser connaître… Ce n’est pas facile !…

    3. Le chemin de la connaissance de moi-même 

         est parsemé de joies et de déceptions.

    Les autres parfois me révèlent à moi-même et me donnent l’occasion de me dépasser moi-même : « Je ne me croyais pas capable de faire ceci ou cela… » Il arrive aussi souvent que la vie communautaire nous use et ne fait pas ressortir le meilleur de nous-mêmes. Plutôt que de nous en désoler et de vouloir colmater les brèches pour se cacher, il est peut-être préférable d’en profiter pour une conversion en profondeur. « Je ne me croyais pas si fragile, si sensible, si émotif, si irascible, si susceptible… » C’est particulièrement vrai au séminaire dans la vie communautaire, mais c’est vrai aussi dans l’expérience pastorale. Et parfois, même en se connaissant déjà assez bien, on est quand même surpris.

    4. Me risquer dans l’action, m’engager dans la relation : 

        un bon chemin pour me connaître.

    Pour apprendre à nager ou savoir comment on nage, il faut se jeter à l’eau et ne pas se contenter de rester sur le bord de la piscine. Il faut parfois se risquer, se décider et agir… Et cela permet ensuite de réfléchir sur soi.

    5. Je dois tenir compte de ce que me renvoient les autres.

    L’image de moi que les autres me renvoient (qui peut très bien être critique), à propos de ce que j’ai dit ou fait, est une manière très utile pour me connaître. Je dois donc également tenir compte des critiques, sans m’en défendre ni les refuser, même si elles sont parfois injustes. Si j’en tiens compte, cela m’aidera, de toute façon… Mais il faut reconnaître que notre premier mouvement est souvent l’autodéfense, voire la contre-attaque… La connaissance de soi nécessite, pour s’approfondir, une réflexion sereine et objective sur les réactions négatives, et pas seulement positives, que nous suscitons chez les autres; tout comme elle a besoin de l’acceptation humble des mauvaises surprises.

    6. Attention à ne pas trop me tâter le pouls.

    C’est ce que le Cardinal MARTINI appelle « le risque d’un développement morbide de la connaissance de soi ». C’est le risque de voir se manifester une disproportion entre la tension vers l’être et la réflexion sur ce que nous sommes en réalité, ainsi que sur notre façon d’agir. L’atmosphère dans laquelle nous vivons nous pousse à nous mettre instinctivement au centre, à nous analyser avec de plus en plus d’attention. Alors que la grâce, c’est de s’oublier…

    7. Un équilibre à trouver.

    Il faut donc garder un équilibre sain entre d’une part la connaissance de soi, qui grandit dans l’engagement et l’action et d’autre part la conscience de soi. Il peut y avoir un défaut de subjectivité ou un excès de subjectivité

    Défaut de subjectivité. Ne jamais réfléchir sur soi-même, ne jamais s’examiner, ne pas tirer des leçons des erreurs commises, toujours nier les critiques, faire porter la faute de toute situation critique sur les autres ou sur le milieu, les structures, la société, rédiger des analyses sans s’y impliquer un minimum, ne pas écouter ce que les autres ont à dire sur nous. Le narcissisme peut prendre un aspect positif (survalorisation de soi) ou négatif (dépressions, dégoût continuel de soi, dépréciation morbide de soi qui engendrent ensuite peur et impression d’inaptitude).

    Excès de subjectivité. Nous réfléchissons alors trop minutieusement sur nous-mêmes (en langage ascétique, on parle de scrupule), en restant toujours indécis, craignant le futur, enfermés dans le passé immédiat et même dans l’aujourd’hui. Une autre erreur par excès de subjectivité est celle qui consiste à ergoter sur soi sans arrêt, construisant des théories sans fin. Une autre encore est de dépendre excessivement de ce que nous ressentons de nous-mêmes au fil d’examens et d’analyses pesantes et marquantes.

    8. « Seigneur, tu sais tout, tu sais bien que je t’aime »

    C’est la réponse de Pierre à Jésus ressuscité… C’est une vraie parole très profonde sur la connaissance de soi-même. Dans un moment grave de décision, Simon-Pierre est interrogé par Jésus sur la conscience qu’il a de son amour, de son affection. «M’aimes-tu plus que ceux-ci ?». Pierre ne nie pas la connaissance de lui-même, mais il préfère faire appel au Seigneur: « Oui, Seigneur, je t’aime, tu le sais. […] Tu sais tout, tu sais que je t’aime.» (Jn 21,15-17) Au sommet de la connaissance de soi, se trouve la confiance en la connaissance que le Seigneur a de moi, une confiance exprimée en un acte d’amour, d’abandon… Cela met en évidence au plus haut point ce que nous disions plus haut : la connaissance de soi requiert - surtout devant les grands choix de la vie — la participation des autres.

    Conclusion : Vous connaissez tous l’adage socratique : « Connais-toi toi-même pour savoir que tu n’es pas un dieu, mais un mortel. ». Pour l’adage, il s’agit de se reconnaître homme, dans sa finitude, et de ne pas se prendre pour un dieu. Un chrétien pourrait sans doute dire : « Connais-toi toi-même pour savoir que tu es un mortel, mais que tu es créé à l’image de Dieu ». 


    Pour aller plus loin, on pourra consulter un ouvrage du Cardinal Carlo Maria MARTINI, La Onzième heure. Se décider pour le Christ, Editions Vie chrétienne, avril 2012, 88 pages. Le Cardinal Carlo Maria MARTINI est décédé cet été.

    [2] Acte III, scène 1.