• - La différence des sexes

     

    La différence des sexes en question.

    Parmi les sources : un article de Claire LESEGRETAIN

    Les archives du journal La Croix ont attiré mon attention sur un colloque qui a eu lieu à Paris en septembre 2006), intitulé « Guerre et paix des sexes »[1]… Ce colloque a permis de confronter les points de vue de plusieurs spécialistes internationaux sur la question de la différence sexuelle. Certains soutiennent que l’on peut s’affranchir du déterminisme biologique et décider de son identité d’homme ou de femme.  

    LA NOTION DE GENRE EST DÉFINIE PAR OPPOSITION À CELLE DE SEXE

    Les gender studies, ou « études du genre », sont nées aux États-Unis au début des années 1970, dans le but de contester la conception « naturelle » de la différence des sexes.

    Depuis le début du XXème siècle, divers ethnologues - notamment Margaret MEAD[2] dès les années 1930 auprès des tribus d’Océanie – ont montré que les comportements, les rôles ou les tâches que l’on attribue à l’un ou l’autre sexe varient d’une société à l’autre. Son œuvre Mœurs et sexualité en Océanie vise à montrer que les traits de caractère de l’homme et de la femme sont le résultat d’un conditionnement social. Selon elle, la nature est malléable car « elle obéit aux impulsions que lui communique le corps social ».

    Avec la mouvance féministe et le militantisme des groupes homosexuels, ces travaux ont été peu à peu érigés en théorie (gender theory). La notion de « genre » (genre masculin ou féminin, en tant que vécu culturel et social) a été définie par opposition à la notion de sexe (mâle ou femelle, en tant que réalité biologique et anatomique). «Le genre, c’est ce que l’on pourrait appeler le sexe social, c’est-à-dire tout ce qui est social et culturel dans les différences constatées entre hommes et femmes», résume Christine DELPHY[3], théoricienne et militante féministe qui a été l’une des premières chercheuses en France à travailler sur ce sujet. Cette théorie du genre se fonde sur les philosophies matérialistes de la « déconstruction » (tout est culturel, tout est construit), telles qu’elles ont été définies par Jacques DERRIDA[4] et Michel FOUCAULT[5]. Selon ce courant, l’altérité elle-même peut être considérée comme aliénante. 

    Certains, tels le sociologue Luc BOLTANSKI[6], distinguent les « aliénations génériques » (différence de génération, de sexes) et les « aliénations spécifiques » (liées à la classe sociale, aux injustices historiques). Or selon la théorie du genre, l’aliénation générique de la différence des sexes, autrefois acceptée par tous, est pensée désormais comme une aliénation spécifique, devant donc être contestée et combattue.  

    L’HETEROSEXUALITE EST CONSIDEREE

    COMME UN MOMENT DANS L’HISTOIRE DE L’HUMANITÉ

    À cette conception politique des relations entre hommes et femmes (tout est rapport de force), s’ajoute une remise en cause du modèle universel de l’hétérosexualité. Pour les représentants de ce courant, toutes les préférences ou orientations sexuelles se valent. Au point que l’hétérosexualité est considérée comme un moment dans l’histoire de l’humanité, destiné à être dépassé dans une forme d’évolutionnisme social. 

    Pour l’Américaine Judith BUTLER[7], professeur de littérature à Berkeley (Californie) et figure de proue de la théorie du genre, il s’agit de dénoncer en tout discours les présupposés dominants d’hétérosexualité et d’apporter du « trouble dans le genre » — selon le titre de son principal ouvrage[8] — pour repenser l’organisation sociale selon d’autres modèles, homosexuels ou transsexuels. « Le travesti est notre vérité à tous, écrit-elle. Il révèle la structure imitative du genre lui-même. Tous, nous ne faisons que nous travestir, et c’est le jeu du travesti qui nous le fait comprendre. »

    En juin 2005, en présentant la version française du Lexique des termes ambigus sur la famille et les questions éthiques publié par le Vatican, Tony ANATRELLA disait : «La théorie du genre provoquera davantage de dégâts que ceux occasionnés par l’idéologie marxiste.»

    Ce lexique consacre 35 pages à la « théorie du genre ». Il s’inquiète de son développement. « Pour cette nouvelle perspective, la réalité de la nature incommode et par conséquent doit disparaître. Il est pourtant évident que toute différence entre l’homme et la femme n’est pas mauvaise et encore moins irréelle. »

    PENSER C’EST D’ABORD CLASSER, CLASSER C’EST D’ABORD DISCRIMINER

    Dans ce lexique, on s’inquiète aussi de l’objectif plus ou moins masqué de la théorie du genre, surtout quand elle est utilisée et véhiculée par des organismes internationaux, comme ce fut le cas lors de la conférence mondiale sur la femme de Pékin, en 1995. Sous prétexte de favoriser la promotion des femmes, d’encourager leur participation à tous les domaines de la vie publique, n’y aurait-il pas une volonté de déconstruire la famille et la société ?

    Les réactions ne viennent pas seulement de l’Église catholique. Des scientifiques aussi refusent que l’on s’affranchisse totalement du déterminisme biologique. Dans une interview à La Croix (9 novembre 1998), l’anthropologue Françoise HERITIER, professeur honoraire au Collège de France, disait : « La différence des sexes — à la fois anatomique, physiologique et fonctionnelle — est à la base de la création de l’opposition fondamentale qui permet de penser… […] Car penser c’est d’abord classer, et classer c’est d’abord discriminer. Ceci est un fait irréductible : de même que l’on ne peut nier l’opposition du jour et de la nuit, on ne peut pas davantage décréter que la différence des sexes n’existe pas. »

    Avec la théologienne allemande Jutta BURGGRAF (1952-2010), qui était docteur en psychopédagogie et en théologie, et qui enseignait dans les universités de Navarre et de Cologne, on peut revenir à l’évidence naturelle : les hommes et les femmes ressentent et réagissent différemment au monde qui les entoure, et cette réalité a un solide fondement dans leur constitution biologique propre… « La personne étant homme ou femme dans sa totalité, corps et âme mais vraiment un, la masculinité ou la féminité affecte, dit-elle, tous les aspects de son être ». « Le genre est perméable aux influences sur la personne humaine, aussi bien intérieures qu’extérieures, écrit encore Tony ANATRELLA. Mais il doit se conformer à l’ordre naturel qui est déjà donné dans le corps. »

     

     


    [1] Université européenne d’été organisée par l’université Paris VII-Denis-Diderot les 11-15 septembre 2006.

    [2] Margaret MEAD (1901-1978) a participé activement à promouvoir la dimension humaniste de l’anthropologie.

    [3] Christine DELPHY (née en 1941) est une auteur et une chercheuse du CNRS depuis 1966, principalement dans le domaine du féminisme et des questions de genre.

    [4] Jacques DERRIDA, (1930-2004) est un philosophe français qui a initié puis développé la déconstruction. À la suite de Martin HEIDEGGER, Jacques DERRIDA cherche à dépasser la métaphysique traditionnelle et ses résonances dans les autres disciplines.

    [5] Michel FOUCAULT (1926-1984 est un philosophe français. De 1970 à 1984, il a été titulaire d’une chaire au Collège de France à laquelle il donna le titre d’Histoire des systèmes de pensée.

    [6] Luc BOLTANSKI est un sociologue français né en 1940, directeur d’études à l’EHESS.

    [7] Judith BUTLER (née en 1956) est une philosophe féministe américaine.

    [8] Trouble dans le genre (titre original : Gender Trouble) est un essai philosophique de Judith BUTLER qui a eu beaucoup d’influence sur le féminisme et la théorie queer.