• - La laïcité

    La laïcité
    et sa déclinaison dans notre société

    1. La sécularité est un fait positif.

    2. Origine et résonances du mot laïcité. Eléments d’histoire.

    3. Les différentes conceptions de la laïcité 
        procèdent de la teneur à donner à ce concept relatif.  Des équilibres fragiles.

    4. Liberté, égalité, fraternité : la foi chrétienne est compatible avec l’adage républicain
        à l’intérieur d’une tradition d’interprétation que l’on ne peut passer sous silence.

    5. Quatre principes du « pas… sans » des établissements catholiques d'enseignement.

    6. Essais de définition : science des religions, théologie des religions, dialogue interreligieux,
        fait religieux, culture religieuse, enseignement religieux, principe de laïcité. 

     

    I. La sécularité est un fait positif, si on la comprend comme la légitime 
       autonomie des réalités terrestres et 
    comme la valorisation de l’homme,
       du monde et de l’histoire au sein de ces réalités.
     

    1. « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. »

    Ce verset est fréquemment cité par la tradition patristique et le magistère romain, pour penser l’articulation des deux cités — la cité céleste et la cité terrestre.

    Nous connaissons le contexte de l’Evangile selon saint Matthieu : les chefs des prêtres et les scribes envoient des espions tendre un piège à Jésus : « Nous est-il permis, oui ou non, de payer l’impôt à l’empereur ? » Les partisans d’Hérode sont des collaborateurs de l’occupant. Si Jésus répond : « Oui, il faut payer l’impôt à César », il risque d’être accusé de traîtrise par les Pharisiens. Les Pharisiens, eux, sont partisans d’une résistance plus active à l’occupant. Si Jésus répond : « Non, il ne faut pas payer l’impôt à César », il risque d’être accusé de traîtrise par les partisans d’Hérode, qui alors pourront le dénoncer aux Romains. La réponse de Jésus est surprenante : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Ce n’est pas une acrobatie intellectuelle pour s’en sortir. C’est un programme de vie. 

    De saint Paul à saint Augustin en passant par la Lettre à Diognète, du Concile Vatican II aux derniers papes, l’intuition du « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. » se déploie dans une conception chrétienne du rapport au monde.

    2. Paul de Tarse, une double revendication : citoyen romain[1] et concitoyen des Cieux.

    Mais il nous dit : « Nous sommes concitoyens des cieux… »[2]. Il a un grand désir du ciel. En même temps, il s’engage de toutes ses forces dans le service des hommes. 

    3. La Lettre à Diognète : comment vivre en chrétien dans le monde…

    Vous connaissez peut-être la Lettre à Diognète ? C’est un texte du 2nd siècle après JC… Au chapitre VI, des indications toutes simples sont données aux Chrétiens qui cherchent à comprendre leur place et leur identité dans le monde. « Les chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les vêtements. […] Ils se répartissent dans les cités grecques et païennes suivant le lot échu à chacun ; ils se conforment aux usages locaux pour les vêtements, la nourriture et la manière de vivre, tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur république spirituelle. Ils résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés. Ils s’acquittent de tous leurs devoirs de citoyens et supportent toutes les charges comme les étrangers. […] Ils se marient comme tout le monde, ils ont des enfants mais ils n’abandonnent pas leurs nouveau-nés. Ils partagent tous la même table, mais non la même couche. […] Ils passent leur vie sur la terre, mais sont citoyens du ciel. Ils obéissent aux lois établies et leur manière de vivre l’emporte en perfection sur les lois. »[3]

    Dans le contexte actuel de recul du Christianisme en Occident, on peut être tenté de se retirer du monde, de créer des chapelles…Mais on n’annoncera pas l’Evangile, si nous nous retirons tous à Belle-Île pour vivre enfin tranquilles !… En même temps, il est nécessaire, notamment dans le cadre éducatif, de préserver des espaces et des temps où ce qui est privatisé dans l’espace public ait une réelle publicité dans nos espaces privés. Il y a un dosage à trouver entre présence dans le monde et conscience de communauté. C’est à la fois un devoir de citoyen et une attitude profondément chrétienne de prendre part à la vie de la cité. En 1988, Jean-Paul II affirme la nécessité de cet engagement et donne en même temps une belle définition de la politique : « Les fidèles laïcs ne peuvent absolument pas renoncer à la participation à la ‘politique’, à savoir à l’action multiforme, économique, sociale, législative, administrative, culturelle, qui a pour but de promouvoir, organiquement et par les institutions, le bien commun. »[4]
     

    4. Augustin d’Hippone : la cité terrestre et la Cité de Dieu[5]: distinguer et non scinder.

    Tout au long de cette œuvre, Augustin envisage deux cités, l’une terrestre, l’autre céleste. En parlant de la cité terrestre, Augustin évoque le monde tel qu’il est, avec ses institutions, son histoire, ses gouvernants, ses bonheurs et ses malheurs. La Cité de Dieu est présente sur la terre mais elle y est en exil.

    Pour Augustin, les deux cités sont à la fois mélangées et distinctes et cela durera jusqu’à la fin des temps. Il ne sera donc jamais possible de mettre en place un pouvoir civil qui puisse se confondre avec la cité de Dieu. Il y a un travail de distinction à opérer mais non de scission. Ce qui est en jeu, c’est de bien mettre les choses à leur place : la cité terrestre a tendance à se faire ses propres dieux et à tomber dans l’idolâtrie. la cité céleste, elle, est en quelque sorte en pèlerinage sur la terre, mais elle nous invite à lever les yeux vers le vrai Dieu.[6]

    5. Le Concile Vatican II : comment comprendre et vivre l’autonomie du temporel.

    « Si, par autonomie des réalités terrestres, on veut dire que les choses créées et les sociétés elles-mêmes ont leurs lois et leurs valeurs propres, que l’homme doit peu à peu apprendre à connaître, à utiliser et à organiser, une telle exigence d’autonomie est pleinement légitime : non seulement elle est revendiquée par les hommes de notre temps, mais elle correspond à la volonté du Créateur. […] Mais si, par “autonomie du temporel”, on veut dire que les choses créées ne dépendent pas de Dieu et que l’homme peut en disposer sans référence au Créateur, la fausseté de tels propos ne peut échapper à quiconque reconnaît Dieu. En effet, la créature sans Créateur s’évanouit. Du reste, tous les croyants, à quelque religion qu’ils appartiennent, ont toujours entendu la voix de Dieu et sa manifestation, dans le langage des créatures. Et même, l’oubli de Dieu rend opaque la créature elle-même. » (Constitution pastorale Gaudium et Spes, n°36)
     

    6. Benoît XVI, susciter sans cesse une culture.

    Etre chrétien, c’est un petit quelque chose qui change tout et qui fait que ma vie sonne différemment… Un petit quelque chose et qui emporte l’adhésion, humblement mais sûrement… Un petit quelque chose qui, à défaut de pouvoir transmettre intacte une culture ou de changer la culture actuelle, la récrée patiemment par un comportement et des attitudes en accord avec l’Evangile. En ce sens, le célèbre discours de Benoît XVI au monde de la culture (au collège des Bernardins, 12 septembre 2008) garde toute son actualité.

    « En considérant les fruits historiques du monachisme, nous pouvons dire qu’au cours de la grande fracture culturelle, provoquée par la migration des peuples et par la formation des nouveaux ordres étatiques, les monastères furent des espaces où survécurent les trésors de l’antique culture et où, en puisant à ces derniers, se forma petit à petit une culture nouvelle. Comment cela s’est-il passé ? Quelle était la motivation des personnes qui se réunissaient en ces lieux ? Quelles étaient leurs désirs ? Comment ont-elles vécu ?

    Avant toute chose, il faut reconnaître avec beaucoup de réalisme que leur volonté n’était pas de créer une culture nouvelle ni de conserver une culture du passé. Leur motivation était beaucoup plus simple. Leur objectif était de chercher Dieu. […] Au milieu de la confusion de ces temps où rien ne semblait résister, les moines désiraient la chose la plus importante : s’appliquer à trouver ce qui a de la valeur et demeure toujours, trouver la Vie elle-même. Ils étaient à la recherche de Dieu. Des choses secondaires, ils voulaient passer aux réalités essentielles, à ce qui, seul, est vraiment important et sûr. […] Puisque dans la parole biblique Dieu est en chemin vers nous et nous vers Lui, ils devaient apprendre à pénétrer le secret de la langue, à la comprendre dans sa structure et dans ses usages. Ainsi, en raison même de la recherche de Dieu, les sciences profanes, qui nous indiquent les chemins vers la langue, devenaient importantes. La bibliothèque faisait, à ce titre, partie intégrante du monastère tout comme l’école. Ces deux lieux ouvraient concrètement un chemin vers la parole. […] L’école et la bibliothèque assuraient la formation de la raison et l’eruditio, sur la base de laquelle l’homme apprend à percevoir, au milieu des paroles, la Parole. »

    7. Rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu… : 3 principes.

             - Savoir faire la part des choses.
    Ne pas oublier que nous sommes dans le monde… Ne pas fuir le monde. Etre chrétien dans le monde ; consentir à vivre des situations difficiles, où la réponse n’est pas toujours dans les livres en forme de "oui ou non". 

              - Ne pas couper notre vie en deux.
    Il y aurait des choses qui regarderaient Dieu et des choses qui ne le regarderaient pas. Or, nous le croyons, tout pouvoir vient de Dieu, comme le dira Jésus à Pilate : « Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi s’il ne t’avait été donné d’en haut. »[7] Quand bien même le pouvoir d’un roi, le pouvoir d’un président ou le pouvoir d’un dictateur aurait été mal acquis, il n’en demeure pas moins vrai que chacun portera une responsabilité devant Dieu, pour tous les actes qu’il aura posés en tant que dirigeant. 

           - Nous sommes chrétiens si ce que nous rendons à César n’enlève rien à Dieu…

    y compris dans notre façon de vivre la laïcité ! …Si la façon dont nous vivons ici-bas, dans la charité et la vérité, la justice et la fraternité est déjà une façon de rendre grâce à Dieu.

     

    II. Origine et résonances du mot laïcité. Eléments d’histoire.

    C'est un concept en équilibre, à géométrie variable. 

    1. Le mot français laïc désigne étymologiquement l’appartenance à un peuple
        — le laos en grec — conçu comme « réunion d’hommes » et distingué d’autres réalités.

    Le mot laïc est emprunté au latin ecclésiastique laïcus « commun, du peuple », « non clerc, illettré », spécialement « non militaire », « séculier » et « vulgaire, parlé (en parlant de la langue) ». Le mot latin est lui-même emprunté au grec d’Eglise laikos « commun, du peuple » et « non clerc » (par opposition à klèrikos) dérivé de laos « peuple », mot sans étymologie connue, employé au pluriel au sens de « simples soldats » et de « gens, citoyens ».

    Laos en grec désigne le peuple en tant que réunion d’hommes, masse, foule (par exemple celle qui se réunit dans un cirque). Il se distingue de deux autres mots grecs qui signifient aussi  peuple : le dèmos, qui désigne une agglomération politique, et l’ethnos, qui désigne la race, le peuple, la nation, la tribu.

    Dans la version grecque de l’Ancien Testament, laos désigne la foule des hommes, par opposition aux femmes ou le peuple, par opposition aux prêtres et aux lévites. Dans le Nouveau Testament, laos désigne les Juifs[8]. Postérieurement, le mot désigne les Chrétiens, par opposition aux païens[9], et chez les écrivains ecclésiastiques, le peuple (les laïques), par opposition au clergé.

    2. Le mot français clerc renvoie étymologiquement à une désignation par le sort
        — au sein du laos — pour exercer une fonction.

    Clerc est issu du latin clericus «membre du clergé», puis en latin médiéval «lettré» (fin XI°s.- début XII°s.), les membres du clergé étant quasiment les seuls à savoir lire et écrire. Il est emprunté au grec klèrikos de même sens, dérivé de klèros.

    Klèros désigne un objet dont on se sert pour tirer au sort. Cela peut être des petits cailloux ou des petits morceaux de bois qu’on déposait dans un casque où on les agitait avant de les tirer. Ce mot a lui-même été emprunté par le latin chrétien clerus «héritage, lot tiré au sort», «charge, fonction religieuse» et surtout, dans le vocabulaire des Chrétiens, «clergé». La spécialisation religieuse met donc l’accent sur la désignation par le sort pour exercer une fonction (Ac 1,26)

    3. Le mot français laïcité est chargé de cette histoire 
        où l’on voit que le mot « laïc » est fondé relativement à d’autres réalités :

    Le mot laïc est fondé par différence avec d’autres conceptions du « peuple » que sont le dèmos (agglomération politique), et l’ethnos (race, nation, tribu). La laïcité suppose une communauté d’adhésion que désigne bien le laos en grec. La laïcité républicaine, en France, suppose, promeut et cultive donc une communauté d’adhésion.

    L’article 2 de la Constitution de 1958 donne des repères en ce sens : langue, signe, devise, principe fondamental de la république : « La langue de la République est le français L’emblème national est le drapeau tricolore, bleu, blanc, rouge. L’hymne national est la Marseillaise. La devise de la République est Liberté, Egalité, Fraternité. »[10]

    Un glissement fâcheux s’est produit : alors que le mot « laïcs » désignait au début tous les chrétiens — ceux qui font partie du laos, c’est-à-dire du peuple chrétien —, il a fini par être employé pour désigner, dans ce peuple chrétien, ceux qui n’étaient pas clercs. Le cléricalisme a fait le nid du laïcisme et a probablement alimenté l’anticléricalisme. Mais il faut cependant rester prudent dans la relecture de l’histoire. Derrière une certaine laïcité de combat, il y a parfois aussi un déni de toute forme de religion.

    Dans le contexte actuel de sécularisation, il ne faut pas s’étonner que l’équilibre instable sur lequel est fondée la laïcité soit ébranlé et que la laïcité ait quelque difficulté à ne pas tourner au laïcisme… La mot laïcité est chargé d’histoire. La négation des racines historiques restreint notre capacité à gérer les équilibres sur lesquels repose la laïcité. La pertinence de la maxime "Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est Dieu" demeure cependant tacitement reconnue par la république athée. La république doit tenir compte des croyances des uns et des autres…

    Dans son dernier livre, intitulé, Quelle société voulons-nous, le Cardinal André VINGT-TROIS réfléchit sur la place des chrétiens dans la société :  

    1/ Il n’y a jamais eu d’âge d’or […] L’étrangeté du Christ et celle de l’Eglise n’ont jamais été absorbées par aucune société ni aucune culture. […]

    2/ Il n’y a jamais de coïncidence complète entre la foi chrétienne et un système social ou politique. […]

    3/ La foi chrétienne ne peut jamais se réduire à un système philosophique ou idéologique. […]

    4/ Il n’y a pas de terre promise pour les Chrétiens en ce monde. Ils sont donc toujours de quelque façon étrangers ou étranges. […]

    5/ La mission des chrétiens n’est pas de fuir le monde mais d’y pénétrer et d’y annoncer la Bonne Nouvelle. […]

    6/ Le Chrétien sait de source sûre que la réussite professionnelle n’est pas le critère du bonheur. »[11]

     

    III. Les différentes conceptions de la laïcité procèdent de la teneur               aaà donner à ce concept relatif. Des équilibres fragiles.

    La sécularité désigne un état de fait. La sécularisation désigne une évolution, un mouvement dans l’histoire. Le sécularisme désigne une idéologisation de ce mouvement, qui devient une dérive. De la même façon, la laïcité désigne un état de fait. La laïcisation désigne une évolution, un mouvement dans l’histoire. Le laïcisme désigne une idéologisation de ce mouvement, qui devient une dérive. Dans notre république laïque, il existe un ministère des cultes… ce qui prouve que la « foi » n’est pas totalement contenue dans la sphère « privée »…

    La « querelle des interprétations » fait partie de la vie de ce concept. Plus que les autres pays d’Europe, à bien des égards, la France est marquée par cette querelle. Laïcité de surplomb, laïcité ouverte, laïcité de combat… On s’affronte sans cesse. Dans L’Humanité du 24 novembre 2003, en plein débat sur la laïcité, on pouvait lire ceci, de la plume de Marie-George Buffet : « Nous devons construire une laïcité ouverte qui aide à vivre ensemble, que l’on soit croyant ou athée. »[12].

    Une simple comparaison de la récente charte de la laïcité avec la Convention européenne des droits de l’homme laisse un peu songeur, même au regard de la loi de 1905…

    Loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État.

    (Publiée au Journal officiel du 11 décembre 1905)

    ARTICLE PREMIER. - La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public.

    Article 2 : La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. […] Pourront toutefois être inscrites auxdits budgets les dépenses relatives à des services d’aumônerie et destinées à assurer le libre exercice des cultes dans les établissements publics tels que lycées, collèges, écoles, hospices, asiles et prisons.
 […]

    Article 28 : Il est interdit (...) d’élever ou d’apposer aucun signe ou emblème religieux sur les monuments publics ou en quelque emplacement public que ce soit, à l’exception des édifices du culte, des terrains de sépulture dans les cimetières, des monuments funéraires, ainsi que des musées ou expositions. ».

    Convention européenne des droits de l’homme, texte amendé par les dispositions
    du Protocole n°14 
    (STCE n°194) à compter de son entrée en vigueur le 1er juin 2010.

     ARTICLE 9 : Liberté de pensée, de conscience et de religion

    Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l’enseignement, les pratiques et l’accomplissement des rites. 

    La liberté de manifester sa religion ou ses convictions ne peut faire l’objet d’autres restrictions que celles qui, prévues par la loi, constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité publique, à la protection de l’ordre, de la santé ou de la morale publiques, ou à la protection des droits et libertés d’autrui. Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience.

    Charte de la laïcité à l’école (2013), point 14

    Dans les établissements scolaires publics, les règles de vie des différents espaces, précisées dans le règlement intérieur, sont respectueuses de la laïcité. Le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit.

    Où est la sagesse du rapport de Régis DEBRAY[13]… qui rejoint ce que disait JEAN-PAUL II aux évêques de France en 2004 ? Pour éviter le « communautarisme », Jean-Paul II recommandait lui aussi l’enseignement du fait religieux à l’école : « Il importe, dit-il, que les jeunes puissent saisir la portée de la démarche religieuse dans l’existence personnelle et dans la vie sociale, qu’ils aient connaissance des traditions religieuses qu’ils rencontrent et qu’ils puissent lire avec bienveillance les symboles religieux et reconnaître les racines chrétiennes des cultures et de l’histoire européennes. Cela conduit à une reconnaissance respectueuse de l’autre et de ses croyances, à un dialogue positif, à un dépassement des communautarismes et à une meilleure entente sociale. »[14]

    L’Eglise et l’Enseignement catholiques sont riches d’une tradition d’interprétation. Une tradition vivante que nous avons le droit et le devoir de faire valoir.

     

    IV. Liberté, égalité, fraternité : la foi chrétienne est compatible
         avec l’adage républicain, à l’intérieur d’une tradition d’interprétation
         que l’on ne peut passer sous silence.

    Pour un éducateur chrétien, la liberté est la capacité de choisir le bien. C’est un don reçu, qui permet de grandir et de s’épanouir, en refusant les aliénations de toute sorte. La liberté se distingue du libre-arbitre. La liberté pour nous n’est pas la capacité de choisir entre le bien et le mal. C’est la capacité de choisir le bien. Et notre mission d’éducateurs, c’est d’aider les jeunes à grandir en liberté et non simplement à exercer leur libre-arbitre. Du point de vue éducatif, cela veut dire qu’il est de notre responsabilité d’adultes de les guider sur le chemin du bien en leur donnant des repères et en faisant valoir leur bien-fondé. Il ne suffit pas de les « livrer » à leur propre liberté, comme si celle-ci n’avait pas à s’édifier. 

    Pour un éducateur chrétien, l’égalité est le fruit d’une justice qui ne perd jamais le souci du plus faible. L’école doit rester un sanctuaire où le droit ne s’applique pas de la même façon que dans l’espace public. L’égalité pour nous n’est pas l’égalitarisme. La mathématique de Dieu n’est pas celle des hommes. La justice de Dieu est une justice justifiante (une justice qui croit en la conversion des pécheurs et qui veut les rendre justes) et non une justice justicière (une justice qui se contente de punir les coupables). Savoir porter une attention plus particulière à tel ou tel. 

    Pour un éducateur chrétien, la fraternité n’est pas un type de relation ab-solue. Elle est fondée dans la reconnaissance au moins implicite d’une paternité transcendante. Pour nous, il n’existe pas de fraternité sans une paternité et une maternité vivantes qui la fondent en amont.

     

    V.aQuatre principes du « pas… sans »                                                                
          des établissements catholiques d'enseignement.

    1/ Ne pas promouvoir « la » laïcité dans nos établissements d’enseignement
        sans en même temps être des témoins vivants de sa tradition d’interprétation. 
    La charte de la laïcité est la charte d’une certaine laïcité… Certains passages de cette charte ouvrent la voie à une interprétation incompatible avec les valeurs que l’Enseignement catholique pourrait souhaiter voir partager par les établissements publics d’enseignement. A nous donc de faire valoir notre propre interprétation.

    2/ Ne pas faire de la laïcité un « rempart » contre les radicalismes
        sans en même temps l’asseoir sur ses fondements.
    La laïcité est profondément marquée historiquement par le christianisme. La négation des racines finira par faire faner la plante… Se battre pour une laïcité équilibrée, c’est aller dans le sens de l’Evangile.

    3/ Ne pas consentir à la « religion laïque » républicaine
        sans en même temps en montrer les limite
       et promouvoir l’enseignement du fait religieux avec ses références transcendantes. 
     Le livre dans lequel M. PEILLON livre le plus sa pensée personnelle est La Révolution n’est pas terminée. Voici ce qu’il dit de l’école : « C’est à [l’école] qu’il revient de briser ce cercle [les déterminismes], de produire cette auto-institution, d’être la matrice qui engendre en permanence des républicains pour faire la République, République préservée, république pure, république hors du temps au sein de la République réelle, l’école doit opérer ce miracle de l’engendrement par lequel l’enfant, dépouillé de toutes ses attaches pré-républicaines, va s’élever jusqu’à devenir le citoyen, sujet autonome. C’est bien une nouvelle naissance, une transsubstantiation qui opère dans l’école et par l’école, cette nouvelle Eglise, avec son nouveau clergé, sa nouvelle liturgie, ses nouvelles tables de la Loi. La société républicaine et laïque n’a pas d’autre choix que de « s’enseigner elle-même » (Quinet) d’être un recommencement perpétuel de la République en chaque républicain, un engendrement continu de chaque citoyen en chaque enfant, une révolution pacifique mais permanente. »… [15] La religion du Dieu qui s’est fait homme se trouve soudain confrontée à une religion (c’en est bien une) de l’homme qui se fait Dieu ! S’adressant aux recteurs d’académie, M. Peillon indiquait en janvier 2013 : « le gouvernement s’est engagé à s’appuyer sur la jeunesse pour changer les mentalités, notamment par le biais d’une éducation au respect de la diversité des orientations sexuelles ».[16]

    4/ Les signes républicains ne doivent pas prendre place dans nos établissements
        sans en même temps être équilibrés par des signes ou des messages religieux. 
    Quand il n’y a plus de signe, tout devient insignifiant… En même temps, il ne faut pas tomber dans la surenchère du signe républicain ou religieux. 

     

    VI. Essais de définition.

    1. Science des religions. Indépendamment d'une confession de foi, en s’appuyant sur les sciences humaines (linguistique, psychologie, sociologie, philosophie), on essaie de comprendre la cohérence interne des religions, en sachant ce qui fait vivre un pratiquant de telle ou telle religion.

    2. Théologie des religions. On se situe en tant que chrétien, bouddhiste, musulman etc. devant les autres religions du monde, en se fondant sur une approche à la fois confessionnelle et scientifique et sans rechercher l'adhésion des autres à son approche.

    3. Dialogue interreligieux. Ce dialogue présuppose la connaissance et la confession de sa propre religion. Il suppose aussi la reconnaissance de l'altérité : chacun doit rester ce qu’il est pour pouvoir dire ce qu’il est. Il suppose enfin la volonté de découvrir la culture et la religion de l'autre dans leur cohérence interne.

    4. Fait religieux. Quand on parle de fait religieux, on se préoccupe du religieux comme marquant l’environnement social, familial actuel. Le fait religieux n’est pas qu’archives et vestiges, il renvoie à des questions qui fâchent. Il existe des faits de croyance, qui ne sont pas dissociables des personnes qui y attachent leur identité.

    5. Culture religieuse. La culture religieuse relève de la culture, comme une survivance du passé, un héritage historique. Comme discipline propre ou comme composante transversale («dimension religieuse de la culture»), elle vise à faciliter l’exercice d’un enseignement général, qui présuppose un minimum de culture. Le point départ n’est pas d’honorer le religieux mais simplement de permettre d’enseigner.

    6. Enseignement religieux. L’enseignement religieux parle de la foi et dans la foi… non pas dans les traces de son passé ou dans ses manifestations sociales, mais en ce qui fait tenir un homme ou une femme debout. L’enseignement religieux considère ce qui structure et dynamise la vie d’un croyant. Il se préoccupe de la vie de foi.

    7. Principe de laïcité. Selon ce principe, toutes les particularités cèdent le pas à l’appartenance citoyenne qui est première. La liberté de conscience est placée au-dessus de la liberté religieuse. La laïcité républicaine repose en effet sur la liberté de conscience et l'égalité des citoyens quelles que soient leurs convictions religieuses. L’école doit alors être un lieu où sont enseignées en premier chef les principes républicains. La liberté de conscience est alors première et n’a rien à voir avec la liberté religieuse, qui est seconde. La Laïcité connaît des modalités d'application variables, mais dans la fidélité au principe initial : laïcité combattante, hier et encore aujourd'hui… laïcité neutre, mais jusqu'où et comment ? laïcité d'intelligence, consciente des équilibre sociaux fondé sur un héritage commun. 

     

    Conclusion :

    « Ce mot de laïcité sert à présent toutes les censures. Au nom du respect des consciences on serait tenu de taire ses convictions. Du moins quand elles sont religieuses ? Du moins quand elles sont catholiques ? Pourquoi pas les autres pensées, celles qui touchent la société ou la météo ? »[17]

    « La laïcité n’a pas pour mission de constituer des espaces vidés du religieux, mais d’offrir un espace où tous, croyants et non-croyants, puissent débattre, entre autres choses, du tolérable et de l’intolérable, des différences à respecter et des écarts à empêcher, et ceci dans une écoute mutuelle, sans taire les convictions et les motivations des uns et des autres, mais sans affrontement ni propagande. L’école n’a-t-elle pas à être un des lieux d’apprentissage d’un tel débat ? Le nécessaire enseignement du fait religieux dans le cadre scolaire vient rappeler qu’on ne saurait le laisser à la porte de l’école mais que son enseignement peut contribuer à une meilleure connaissance des uns et des autres. C’est cela aussi la mission et l’ambition de l’école. C’est cette vision de la laïcité que nous souhaitons promouvoir tant à l’école que dans l’espace public. Si la laïcité devait refuser cette place au religieux, elle deviendrait excessive et se transformerait rapidement en laïcisme intolérant. »[18]

     

    BIBLIOGRAPHIE ET TEXTES

    À Diognète, Introduction, édition critique, traduction et commentaire par Henri Irénée-Marrou, 1951, Cerf, Collection « Sources chrétiennes » n°33, 288 pages.

    BENOIT XVI, Discours au monde de la culture (collège des Bernardins, le 12 septembre 2008.) texte 1

    BRUGUES Jean-Louis, « La laïcité française, un visage particulier de l’humanisme occidental. » Lors des Assises Régionales de l’Enseignement Catholique du 28 avril 2001 à Angers. texte 2

    « Construire une laïcité ouverte », Entretien entre Marie-George Buffet et 
Jacqueline Sellem, L’humanité du 24 Novembre 2003. http://www.humanite.fr/node/355790

    DEBRAY Régis, L’enseignement du fait religieux dans l’École laïque, rapport à Monsieur le Ministre de l’Éducation nationale, Février 2002.

    COQ Guy, « Christianisme et laïcité » in Laïcité mode d’emploi, n°1218, mars-avril 1999, p.5-13. texte 3

    HERVIEU-LEGER Danièle, Catholicisme, la fin d’un monde, Bayard, 2003, 334 pages, p.94-96. texte 4

    JEAN-PAUL II, Message aux évêques de France dans le cadre de leurs visites ad limina.

    Extraits. (Vendredi 27 février 2004). texte 5

    JEAN-PAUL II, Exhortation apostolique post-synodale Christifideles laici, du 30 décembre 1988.

    RODE Franc, « sécularisation et sécularisme », in Dictionnaire des Religions, p.1857-1858. texte 6

    « Les fondements juridiques de la laïcité en France », (recueil de textes à valeur constitutionnelle et de textes législatifs. Circulaires et autres textes), In La Documentation française. texte 7 (Source : « Etat, laïcité, religions », Regards sur l’actualité n° 298, 2004.)

    http://www.ladocumentationfrancaise.fr/dossiers/d000095-laicite-les-debats-100-ans-apres-la-loi-de-1905/les-fondements-juridiques-de-la-laicite-en-france

     Loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État.
 (Publiée au Journal officiel du 11 décembre 1905) http://www.assemblee-nationale.fr/histoire/eglise-etat/sommaire.asp

    Conseil constitutionnel, Constitution de 1958http://www.conseil-constitutionnel.fr/conseil-constitutionnel/francais/la-constitution/la-constitution-du-4-octobre-1958/texte-integral-de-la-constitution-de-1958.5074.html

    Convention européenne des droits de l’homme, texte amendé par les dispositions du Protocole no 14 (STCE no 194) à compter de son entrée en vigueur le 1er juin 2010. texte 8 http://www.echr.coe.int/Documents/Convention_FRA.pdf

     « Au fronton des écoles catholiques, l’Évangile aux côtés de la devise républicaine », La Croix du 1er octobre 2013, p.10. texte 9

     

    TEXTE 1

    Benoît XVI, Discours au monde de la culture (collège des Bernardins, 12 septembre 2008)

    Monsieur le Cardinal,

    Madame le Ministre de la Culture,

    Monsieur le Maire,

    Monsieur le Chancelier de l’Institut,

    Chers amis,

    Merci, Monsieur le Cardinal, pour vos aimables paroles. Nous nous trouvons dans un lieu historique, lieu édifié par les fils de saint Bernard de Clairvaux et que votre prédécesseur, le regretté Cardinal Jean-Marie Lustiger, a voulu comme un centre de dialogue de la Sagesse chrétienne avec les courants culturels intellectuels et artistiques de votre société. Je salue particulièrement Madame le Ministre de la Culture qui représente le gouvernement, ainsi que Messieurs Giscard d’Estaing et Chirac. J’adresse également mes salutations aux ministres présents, aux représentants de l’Unesco, à Monsieur le Maire de Paris et à toutes les autorités. Je ne veux pas oublier mes collègues de l’Institut de France qui savent ma considération et je désire remercier le Prince de Broglie de ses paroles cordiales. Nous nous reverrons demain matin. Je remercie les délégués de la communauté musulmane française d’avoir accepté de participer à cette rencontre ; je leur adresse mes vœux les meilleurs en ce temps du ramadan. Mes salutations chaleureuses vont maintenant tout naturellement vers l’ensemble du monde multiforme de la culture que vous représentez si dignement, chers invités.

    J’aimerais vous parler ce soir des origines de la théologie occidentale et des racines de la culture européenne. J’ai mentionné en ouverture que le lieu où nous nous trouvons était emblématique. Il est lié à la culture monastique. De jeunes moines ont ici vécu pour s’initier profondément à leur vocation et pour bien vivre leur mission. Ce lieu évoque-t-il pour nous encore quelque chose ou n’y rencontrons-nous qu’un monde désormais révolu ? Pour pouvoir répondre, nous devons réfléchir un instant sur la nature même du monachisme occidental. De quoi s’agissait-il alors ? En considérant les fruits historiques du monachisme, nous pouvons dire qu’au cours de la grande fracture culturelle, provoquée par la migration des peuples et par la formation des nouveaux ordres étatiques, les monastères furent des espaces où survécurent les trésors de l’antique culture et où, en puisant à ces derniers, se forma petit à petit une culture nouvelle. Comment cela s’est-il passé ? Quelle était la motivation des personnes qui se réunissaient en ces lieux ? Quelles étaient leurs désirs ? Comment ont-elles vécu ?

    Avant toute chose, il faut reconnaître avec beaucoup de réalisme que leur volonté n’était pas de créer une culture nouvelle ni de conserver une culture du passé. Leur motivation était beaucoup plus simple. Leur objectif était de chercher Dieu, quaerere Deum. Au milieu de la confusion de ces temps où rien ne semblait résister, les moines désiraient la chose la plus importante : s’appliquer à trouver ce qui a de la valeur et demeure toujours, trouver la Vie elle-même. Ils étaient à la recherche de Dieu. Des choses secondaires, ils voulaient passer aux réalités essentielles, à ce qui, seul, est vraiment important et sûr. On dit que leur être était tendu vers l’« eschatologie ». Mais cela ne doit pas être compris au sens chronologique du terme - comme s’ils vivaient les yeux tournés vers la fin du monde ou vers leur propre mort - mais au sens existentiel : derrière le provisoire, ils cherchaient le définitif. Quaerere Deum : comme ils étaient chrétiens, il ne s’agissait pas d’une aventure dans un désert sans chemin, d’une recherche dans l’obscurité absolue. Dieu lui-même a placé des bornes milliaires, mieux, il a aplani la voie, et leur tâche consistait à la trouver et à la suivre. Cette voie était sa Parole qui, dans les livres des Saintes Écritures, était offerte aux hommes. La recherche de Dieu requiert donc, intrinsèquement, une culture de la parole, ou, comme le disait Dom Jean Leclercq (1) : eschatologie et grammaire sont dans le monachisme occidental indissociables l’une de l’autre (cf. L’Amour des lettres et le désir de Dieu, p.14). Le désir de Dieu comprend l’amour des lettres, l’amour de la parole, son exploration dans toutes ses dimensions. Puisque dans la parole biblique Dieu est en chemin vers nous et nous vers Lui, ils devaient apprendre à pénétrer le secret de la langue, à la comprendre dans sa structure et dans ses usages. Ainsi, en raison même de la recherche de Dieu, les sciences profanes, qui nous indiquent les chemins vers la langue, devenaient importantes. La bibliothèque faisait, à ce titre, partie intégrante du monastère tout comme l’école. Ces deux lieux ouvraient concrètement un chemin vers la parole. Saint Benoît appelle le monastère une dominici servitii schola, une école du service du Seigneur. L’école et la bibliothèque assuraient la formation de la raison et l’eruditio, sur la base de laquelle l’homme apprend à percevoir, au milieu des paroles, la Parole.

    Pour avoir une vision d’ensemble de cette culture de la parole liée à la recherche de Dieu, nous devons faire un pas supplémentaire. La Parole qui ouvre le chemin de la recherche de Dieu et qui est elle-même ce chemin est une Parole qui donne naissance à une communauté. Elle remue certes jusqu’au fond d’elle-même chaque personne en particulier (cf. Ac 2, 37). Grégoire le Grand décrit cela comme une douleur forte et inattendue qui secoue notre âme somnolente et nous réveille pour nous rendre attentifs à Dieu (cf. Leclercq, ibid., p. 35). Mais elle nous rend aussi attentifs les uns aux autres. La Parole ne conduit pas uniquement sur la voie d’une mystique individuelle, mais elle nous introduit dans la communauté de tous ceux qui cheminent dans la foi. C’est pourquoi il faut non seulement réfléchir sur la Parole, mais également la lire de façon juste. Tout comme à l’école rabbinique, chez les moines, la lecture accomplie par l’un d’eux est également un acte corporel. « Le plus souvent, quand legere et lectio sont employés sans spécification, ils désignent une activité qui, comme le chant et l’écriture, occupe tout le corps et tout l’esprit », dit à ce propos Dom Leclercq (ibid., p. 21).

    Il y a encore un autre pas à faire. La Parole de Dieu elle-même nous introduit dans un dialogue avec Lui. Le Dieu qui parle dans la Bible nous enseigne comment nous pouvons Lui parler. En particulier, dans le Livre des Psaumes, il nous donne les mots avec lesquels nous pouvons nous adresser à Lui. Dans ce dialogue, nous Lui présentons notre vie, avec ses hauts et ses bas, et nous la transformons en un mouvement vers Lui. Les Psaumes contiennent en plusieurs endroits des instructions sur la façon dont ils doivent être chantés et accompagnés par des instruments musicaux. Pour prier sur la base de la Parole de Dieu, la seule labialisation ne suffit pas, la musique est nécessaire. Deux chants de la liturgie chrétienne dérivent de textes bibliques qui les placent sur les lèvres des Anges : le Gloria qui est chanté une première fois par les Anges à la naissance de Jésus, et le Sanctus qui, selon Isaïe 6, est l’acclamation des Séraphins qui se tiennent dans la proximité immédiate de Dieu. Sous ce jour, la Liturgie chrétienne est une invitation à chanter avec les anges et à donner à la parole sa plus haute fonction. À ce sujet, écoutons encore une fois Jean Leclercq : « Les moines devaient trouver des accents qui traduisent le consentement de l’homme racheté aux mystères qu’il célèbre : les quelques chapiteaux de Cluny qui nous aient été conservés montrent les symboles christologiques des divers tons du chant » (cf. ibid., p. 229).

    Pour saint Benoît, la règle déterminante de la prière et du chant des moines est la parole du Psaume : Coram angelis psallam Tibi, Domine - en présence des anges, je veux te chanter, Seigneur (cf. 138, 1). Se trouve ici exprimée la conscience de chanter, dans la prière communautaire, en présence de toute la cour céleste, et donc d’être soumis à la mesure suprême : prier et chanter pour s’unir à la musique des esprits sublimes qui étaient considérés comme les auteurs de l’harmonie du cosmos, de la musique des sphères. Les moines, par leurs prières et leurs chants, doivent correspondre à la grandeur de la Parole qui leur est confiée, à son impératif de réelle beauté. De cette exigence capitale de parler avec Dieu et de Le chanter avec les mots qu’Il a Lui-même donnés est née la grande musique occidentale. Ce n’était pas là l’œuvre d’une « créativité » personnelle où l’individu, prenant comme critère essentiel la représentation de son propre moi, s’érige un monument à lui-même. Il s’agissait plutôt de reconnaître attentivement avec les « oreilles du cœur » les lois constitutives de l’harmonie musicale de la création, les formes essentielles de la musique émise par le Créateur dans le monde et en l’homme, et d’inventer une musique digne de Dieu qui soit, en même temps, authentiquement digne de l’homme et qui proclame hautement cette dignité.

    Enfin, pour s’efforcer de saisir cette culture monastique occidentale de la parole, qui s’est développée à partir de la quête intérieure de Dieu, il faut au moins faire une brève allusion à la particularité du Livre ou des Livres par lesquels cette Parole est parvenue jusqu’aux moines. Vue sous un aspect purement historique ou littéraire, la Bible n’est pas un simple livre, mais un recueil de textes littéraires dont la rédaction s’étend sur plus d’un millénaire et dont les différents livres ne sont pas facilement repérables comme constituant un corpus unifié. Au contraire, des tensions visibles existent entre eux. C’est déjà le cas dans la Bible d’Israël, que nous, chrétiens, appelons l’Ancien Testament. Ça l’est plus encore quand nous, chrétiens, lions le Nouveau Testament et ses écrits à la Bible d’Israël en l’interprétant comme chemin vers le Christ. Avec raison, dans le Nouveau Testament, la Bible n’est pas de façon habituelle appelée « l’Écriture » mais « les Écritures » qui, cependant, seront ensuite considérées dans leur ensemble comme l’unique Parole de Dieu qui nous est adressée. Ce pluriel souligne déjà clairement que la Parole de Dieu nous parvient seulement à travers la parole humaine, à travers des paroles humaines, c’est-à-dire que Dieu nous parle seulement dans l’humanité des hommes, et à travers leurs paroles et leur histoire. Cela signifie, ensuite, que l’aspect divin de la Parole et des paroles n’est pas immédiatement perceptible. Pour le dire de façon moderne : l’unité des livres bibliques et le caractère divin de leurs paroles ne sont pas saisissables d’un point de vue purement historique. L’élément historique se présente dans le multiple et l’humain. Ce qui explique la formulation d’un distique médiéval qui, à première vue, apparaît déconcertant : Littera gesta docet - quid credas allegoria... (cf. Augustin de Dacie, Rotulus pugillaris, I). La lettre enseigne les faits ; l’allégorie ce qu’il faut croire, c’est-à-dire l’interprétation christologique et pneumatique.

    Nous pouvons exprimer tout cela d’une manière plus simple : l’Écriture a besoin de l’interprétation, et elle a besoin de la communauté où elle s’est formée et où elle est vécue. En elle seulement, elle a son unité et, en elle, se révèle le sens qui unifie le tout. Dit sous une autre forme : il existe des dimensions du sens de la Parole et des paroles qui se découvrent uniquement dans la communion vécue de cette Parole qui crée l’histoire. À travers la perception croissante de la pluralité de ses sens, la Parole n’est pas dévalorisée, mais elle apparaît, au contraire, dans toute sa grandeur et sa dignité. C’est pourquoi le Catéchisme de l’Église catholique peut affirmer avec raison que le christianisme n’est pas au sens classique seulement une religion du livre (cf. n. 108). Le christianisme perçoit dans les paroles la Parole, le Logos lui-même, qui déploie son mystère à travers cette multiplicité. Cette structure particulière de la Bible est un défi toujours nouveau posé à chaque génération. Selon sa nature, elle exclut tout ce qu’on appelle aujourd’hui « fondamentalisme ». La Parole de Dieu, en effet, n’est jamais simplement présente dans la seule littéralité du texte. Pour l’atteindre, il faut un dépassement et un processus de compréhension qui se laisse guider par le mouvement intérieur de l’ensemble des textes et, à partir de là, doit devenir également un processus vital. Ce n’est que dans l’unité dynamique de leur ensemble que les nombreux livres ne forment qu’un Livre. La Parole de Dieu et Son action dans le monde se révèlent dans la parole et dans l’histoire humaines.

    Le caractère crucial de ce thème est éclairé par les écrits de saint Paul. Il a exprimé de manière radicale ce que signifient le dépassement de la lettre et sa compréhension holistique, dans la phrase : « La lettre tue, mais l’Esprit donne la vie » (2 Co 3, 6). Et encore : « Là où est l’Esprit..., là est la liberté » (2 Co 3, 17). Toutefois, la grandeur et l’ampleur de cette perception de la Parole biblique ne peut se comprendre que si l’on écoute saint Paul jusqu’au bout, en apprenant que cet Esprit libérateur a un nom et que, de ce fait, la liberté a une mesure intérieure : « Le Seigneur, c’est l’Esprit, et là où l’Esprit du Seigneur est présent, là est la liberté » (2 Co 3, 17). L’Esprit qui rend libre ne se laisse pas réduire à l’idée ou à la vision personnelle de celui qui interprète. L’Esprit est Christ, et le Christ est le Seigneur qui nous montre le chemin. Avec cette parole sur l’Esprit et sur la liberté, un vaste horizon s’ouvre, mais en même temps, une limite claire est mise à l’arbitraire et à la subjectivité, limite qui oblige fortement l’individu tout comme la communauté et noue un lien supérieur à celui de la lettre du texte : le lien de l’intelligence et de l’amour. Cette tension entre le lien et la liberté, qui va bien au-delà du problème littéraire de l’interprétation de l’Écriture, a déterminé aussi la pensée et l’œuvre du monachisme et a profondément modelé la culture occidentale. Cette tension se présente à nouveau à notre génération comme un défi face aux deux pôles que sont, d’un côté, l’arbitraire subjectif, de l’autre, le fanatisme fondamentaliste. Si la culture européenne d’aujourd’hui comprenait désormais la liberté comme l’absence totale de liens, cela serait fatal et favoriserait inévitablement le fanatisme et l’arbitraire. L’absence de liens et l’arbitraire ne sont pas la liberté, mais sa destruction.

    En considérant « l’école du service du Seigneur » - comme Benoît appelait le monachisme -, nous avons jusque-là porté notre attention prioritairement sur son orientation vers la parole, vers l’« ora ». Et, de fait, c’est à partir de là que se détermine l’ensemble de la vie monastique. Mais notre réflexion resterait incomplète si nous ne fixions pas aussi notre regard, au moins brièvement, sur la deuxième composante du monachisme, désignée par le terme « labora ». Dans le monde grec, le travail physique était considéré comme l’œuvre des esclaves. Le sage, l’homme vraiment libre, se consacrait uniquement aux choses de l’esprit ; il abandonnait le travail physique, considéré comme une réalité inférieure, à ces hommes qui n’étaient pas supposés atteindre cette existence supérieure, celle de l’esprit. La tradition juive était très différente : tous les grands rabbins exerçaient parallèlement un métier artisanal. Paul, comme rabbi puis comme héraut de l’Évangile aux Gentils, était un fabricant de tentes et il gagnait sa vie par le travail de ses mains. Il n’était pas une exception, mais il se situait dans la tradition commune du rabbinisme. Le monachisme chrétien a accueilli cette tradition : le travail manuel en est un élément constitutif. Dans sa Regula, Benoît ne parle pas au sens strict de l’école, même si l’enseignement et l’apprentissage - comme nous l’avons vu - étaient acquis dans les faits ; en revanche, il parle explicitement du travail (cf. chap. 48). Augustin avait fait de même en consacrant au travail des moines un livre particulier. Les chrétiens, s’inscrivant dans la tradition pratiquée depuis longtemps par le judaïsme, devaient, en outre, se sentir interpellés par la parole de Jésus dans l’Évangile de Jean, où il défendait son action le jour du shabbat : « Mon Père (...) est toujours à l’œuvre, et moi aussi je suis à l’œuvre » (5, 17). Le monde gréco-romain ne connaissait aucun Dieu Créateur. La divinité suprême selon leur vision ne pouvait pas, pour ainsi dire, se salir les mains par la création de la matière. L’« ordonnancement » du monde était le fait du démiurge, une divinité subordonnée. Le Dieu de la Bible est bien différent : Lui, l’Un, le Dieu vivant et vrai, est également le Créateur. Dieu travaille, Il continue d’œuvrer dans et sur l’histoire des hommes. Et dans le Christ, Il entre comme Personne dans l’enfantement laborieux de l’histoire. « Mon Père est toujours à l’œuvre et moi aussi je suis à l’œuvre. » Dieu Lui-même est le Créateur du monde, et la création n’est pas encore achevée. Dieu travaille ! C’est ainsi que le travail des hommes devait apparaître comme une expression particulière de leur ressemblance avec Dieu qui rend l’homme participant à l’œuvre créatrice de Dieu dans le monde. Sans cette culture du travail qui, avec la culture de la parole, constitue le monachisme, le développement de l’Europe, son ethos et sa conception du monde sont impensables. L’originalité de cet ethos devrait cependant faire comprendre que le travail et la détermination de l’histoire par l’homme sont une collaboration avec le Créateur, qui ont en Lui leur mesure. Là où cette mesure vient à manquer et là où l’homme s’élève lui-même au rang de créateur déiforme, la transformation du monde peut facilement aboutir à sa destruction.

    Nous sommes partis de l’observation que, dans l’effondrement de l’ordre ancien et des antiques certitudes, l’attitude de fond des moines était le quaerere Deum - se mettre à la recherche de Dieu. C’est là, pourrions-nous dire, l’attitude vraiment philosophique : regarder au-delà des réalités pénultièmes et se mettre à la recherche des réalités ultimes qui sont vraies. Celui qui devenait moine s’engageait sur un chemin élevé et long, il était néanmoins déjà en possession de la direction : la Parole de la Bible dans laquelle il écoutait Dieu parler. Dès lors, il devait s’efforcer de Le comprendre pour pouvoir aller à Lui. Ainsi, le cheminement des moines, tout en restant impossible à évaluer dans sa progression, s’effectuait au cœur de la Parole reçue. La quête des moines comprend déjà en soi, dans une certaine mesure, sa résolution. Pour que cette recherche soit possible, il est nécessaire qu’il existe dans un premier temps un mouvement intérieur qui suscite non seulement la volonté de chercher, mais qui rende aussi crédible le fait que dans cette Parole se trouve un chemin de vie, un chemin de vie sur lequel Dieu va à la rencontre de l’homme pour lui permettre de venir à Sa rencontre. En d’autres termes, l’annonce de la Parole est nécessaire. Elle s’adresse à l’homme et forge en lui une conviction qui peut devenir vie. Afin que s’ouvre un chemin au cœur de la parole biblique en tant que Parole de Dieu, cette même Parole doit d’abord être annoncée ouvertement. L’expression classique de la nécessité pour la foi chrétienne de se rendre communicable aux autres se résume dans une phrase de la Première Lettre de Pierre, que la théologie médiévale regardait comme le fondement biblique du travail des théologiens : « Vous devez toujours être prêts à vous expliquer devant tous ceux qui vous demandent de rendre compte (logos) de l’espérance qui est en vous » (3, 15). (Logos, la raison de l’espérance, doit devenir apo-logie, la Parole doit devenir réponse). De fait, les chrétiens de l’Église naissante ne considéraient pas leur annonce missionnaire comme une propagande qui devait servir à augmenter l’importance de leur groupe, mais comme une nécessité intrinsèque qui dérivait de la nature de leur foi. Le Dieu en qui ils croyaient était le Dieu de tous, le Dieu Un et Vrai qui s’était fait connaître au cours de l’histoire d’Israël et, finalement, à travers son Fils, apportant ainsi la réponse qui concernait tous les hommes et que, au plus profond d’eux-mêmes, tous attendent. L’universalité de Dieu et l’universalité de la raison ouverte à Lui constituaient pour eux la motivation et, à la fois, le devoir de l’annonce. Pour eux, la foi ne dépendait pas des habitudes culturelles, qui sont diverses selon les peuples, mais relevait du domaine de la vérité qui concerne, de manière égale, tous les hommes.

    Le schéma fondamental de l’annonce chrétienne ad extra - aux hommes qui, par leurs questionnements, sont en recherche - se dessine dans le discours de saint Paul à l’Aréopage. N’oublions pas qu’à cette époque, l’Aréopage n’était pas une sorte d’académie où les esprits les plus savants se rencontraient pour discuter sur les sujets les plus élevés, mais un tribunal qui était compétent en matière de religion et qui devait s’opposer à l’intrusion de religions étrangères. C’est précisément ce dont on accuse Paul : « On dirait un prêcheur de divinités étrangères » (Ac 17, 18). Ce à quoi Paul réplique : « J’ai trouvé chez vous un autel portant cette inscription : "Au dieu inconnu". Or, ce que vous vénérez sans le connaître, je viens vous l’annoncer » (cf. 17, 23). Paul n’annonce pas des dieux inconnus. Il annonce Celui que les hommes ignorent et pourtant connaissent : l’Inconnu-Connu. C’est Celui qu’ils cherchent, et dont, au fond, ils ont connaissance et qui est cependant l’Inconnu et l’Inconnaissable. Au plus profond, la pensée et le sentiment humains savent de quelque manière que Dieu doit exister et qu’à l’origine de toutes choses, il doit y avoir non pas l’irrationalité, mais la Raison créatrice, non pas le hasard aveugle, mais la liberté. Toutefois, bien que tous les hommes le sachent d’une certaine façon - comme Paul le souligne dans la Lettre aux Romains (1, 21) - cette connaissance demeure ambiguë : un Dieu seulement pensé et élaboré par l’esprit humain n’est pas le vrai Dieu. Si Lui ne se montre pas, quoi que nous fassions, nous ne parvenons pas pleinement jusqu’à Lui. La nouveauté de l’annonce chrétienne c’est la possibilité de dire maintenant à tous les peuples : Il s’est montré, Lui personnellement. Et à présent, le chemin qui mène à Lui est ouvert. La nouveauté de l’annonce chrétienne réside en un fait : Dieu s’est révélé. Ce n’est pas un fait nu mais un fait qui, lui-même, est Logos - présence de la Raison éternelle dans notre chair. Verbum caro factum est (Jn 1, 14) : il en est vraiment ainsi en réalité, à présent, le Logos est là, le Logos est présent au milieu de nous. C’est un fait rationnel. Cependant, l’humilité de la raison sera toujours nécessaire pour pouvoir l’accueillir. Il faut l’humilité de l’homme pour répondre à l’humilité de Dieu.

    Sous de nombreux aspects, la situation actuelle est différente de celle que Paul a rencontrée à Athènes, mais, tout en étant différente, elle est aussi, en de nombreux points, très analogue. Nos villes ne sont plus remplies d’autels et d’images représentant de multiples divinités. Pour beaucoup, Dieu est vraiment devenu le grand Inconnu. Malgré tout, comme jadis où derrière les nombreuses représentations des dieux était cachée et présente la question du Dieu inconnu, de même, aujourd’hui, l’actuelle absence de Dieu est aussi tacitement hantée par la question qui Le concerne. Quaerere Deum - chercher Dieu et se laisser trouver par Lui : cela n’est pas moins nécessaire aujourd’hui que par le passé. Une culture purement positiviste, qui renverrait dans le domaine subjectif, comme non scientifique, la question concernant Dieu, serait la capitulation de la raison, le renoncement à ses possibilités les plus élevées et donc un échec de l’humanisme, dont les conséquences ne pourraient être que graves. Ce qui a fondé la culture de l’Europe, la recherche de Dieu et la disponibilité à L’écouter, demeure aujourd’hui encore le fondement de toute culture véritable.

    Merci beaucoup.

    © Copyright : Librairie Editrice du Vatican

    TEXTE 2

    Monseigneur Jean-Louis BRUGUES[19],

    « La laïcité française, un visage particulier de l’humanisme occidental. » 

    « Que faut-il que je dise ?

    Puisque je viens de mentionner son nom, permettez que je lui dise, au nom des évêques présents et directeurs diocésains notre gratitude et aussi notre confiance profonde.

    J’ai été d’autant plus heureux de suivre ce conseil que l’entorse au protocole de la République me fait parler en dernier lieu. Je voudrais penser que je ne donnerais pas à Monsieur le Préfet trop de matière de regret et qu’il n’aura pas trop à rectifier quelques-unes unes des erreurs qui peut-être se glisseraient dans mes propos.

    A quoi bon une école catholique ? Où va l’école catholique ? Ces deux questions habitent mon esprit au moment où je prends la parole. Il me semble que pour tenter d’y répondre correctement il convient de rappeler une évidence : la société française contemporaine est laïque, par conséquent l’école catholique dans la France d’aujourd’hui trouve les dimensions de sa mission dans cette laïcité même.

    Il m’a toujours semblé que la laïcité française constituait en réalité un visage, un visage particulier et moderne d’une tradition très longue : celle de l’humanisme occidental. Elle comporte en effet, deux aspects essentiels : le respect de la différence et de la pluralité des opinions de groupes et des convictions personnelles d’une part, ensuite l’adhésion à une communauté de valeurs, que nous pouvons justement appeler des valeurs humanistes. Je mentionnerai parmi les principales : la dignité de la personne avec les droits qui en découlent, le souci des éléments les plus faibles et les plus vulnérables de la société, la liberté de la conscience et l’adhésion à un bien commun dépassant les intérêts individuels ou en d’autres termes la laïcité est un humanisme ou elle n’est pas.

    Je crois pouvoir dire que l’école catholique s’inscrit résolument dans celle laïcité-là.

    Notre société laïque ne peut se passer de l’Eglise, elle attend d’elle qu’elle participe à sa mesure à cet effort commun. Après tout, la laïcité française n’est-elle pas un fruit inattendu peut-être du christianisme ? Notre société attend de l’Eglise aujourd’hui et encore demain qu’elle apporte sa quote-part — pas plus mais pas moins — à cette grande aventure de l’humanisme contemporain. Cette quote-part doit être plus marquante dans trois domaines : la culture, la solidarité et la transcendance.

    La culture, parce que c’est elle qui permet selon l’étymologie à l’homme de se tenir debout ; la solidarité, parce que c’est elle qui permet aux hommes de vivre ensemble et de se découvrir un destin commun ; la transcendance enfin, car c’est elle qui livre le sens ultime de l’existence humaine.

    A quoi bon une école catholique ? Où va l’école catholique ? Trois propositions :

    L’école catholique est et doit être un foyer de culture, un foyer où se transmet un patrimoine ancien, parce que nous sommes les porteurs de la mémoire la plus longue de notre société, où s’élabore également la culture de demain. 

    L’école catholique est et doit être un apprentissage de la solidarité humaine. Nos enfants, nos jeunes, ne doivent-ils pas apprendre dès le printemps de leur existence à dépasser les discriminations sociales et à lutter contre ces réflexes d’exclusion qui déchirent, nous le voyons tous les jours, le tissu de la convivence.

     

    L’école catholique est et doit être un lieu de proposition de la foi chrétienne. Je parlais à l’instant de ces valeurs communes qui fondent un humanisme telles que la liberté, le goût de l’intelligence et l’attention à l’autre. Il en est une, une valeur plus haute qui représente cet humanisme, le sommet ou la source. Je veux parler de l’amour, l’amour des hommes. Les chrétiens ont découvert dans le visage du Christ la manifestation la plus évidente, l’Incarnation même de cet amour.

    Comment l’école catholique pourrait-elle ne pas enseigner cet amour et éveiller à celui qui l’a révélé à tous et pour toujours ? »

    TEXTE 3

    Guy COQ, “Christianisme et laïcité”, in Laïcité mode d’emploi, n°1218, 1999, p.5-13.

    La laïcité est longtemps apparue aux chrétiens comme l’ennemi. Cependant, elle n’est l’ennemie que de leur propension à l’hégémonie. L’acte de foi nécessite une liberté dont la laïcité offre la garantie. L’auteur dégage trois niveaux de laïcité, construits successivement, depuis la coexistence pacifique jusqu’à la reconnaissance des Eglises en tant qu’institutions privées, acteurs de la démocratie

    Il est difficile d’aborder ce thème en faisant fi de l’histoire ; mais d’un autre côté, c’est une question importante d’aujourd’hui. L’histoire est importante parce que dans la mémoire spontanée ressurgit l’idée que le christianisme n’aimerait pas la laïcité, et que l’Eglise catholique demeurerait une menace toujours présente contre la laïcité. Pourtant, en bonne logique, la fondation du christianisme aurait dû être le début historique de la laïcité. On cite toujours à juste titre la formule fameuse : “Rendez donc à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu”.

    Replacée dans son contexte, la formule dit une double rupture : d’une part avec le monde païen pour qui César est dieu, dans une complète confusion, d’autre part avec le monde juif pour qui César est Satan, ennemi de Dieu. César n’est ni sacré ni diable, le pouvoir politique est désacralisé, mais aucunement délégitimé ; il n’a pas à être jugé du point de vue de la religion, de sa fidélité religieuse, mais du point de vue des valeurs éthiques qui sont censées l’inspirer. Impossible d’exposer ici tous les textes. Et pourtant jusqu’en 380 (Edit de Théodose), cette laïcité primitive du christianisme durera.

    Ensuite... l’histoire est notre histoire, en clair obscur : l’histoire d’une spiritualité qui aurait dû se battre contre l’intrication de Dieu et de César, contre la régression que constitue toute soumission politique de la société civile à l’Eglise, ce qui fut la dérive principale de l’Occident chrétien, contre la régression que constitue la soumission de l’Eglise à la société, ce qui fut la dérive de l’Orient chrétien.

    C’est un fait que le christianisme, cette religion de la sortie de la religion, selon la formule de Marcel Gauchet, a donné lieu à diverses formules de confusion du politique et du religieux. Un regard (p.5) réfléchi sur l’histoire conduit à penser que les responsabilités furent souvent partagées, entre l’Eglise et les sociétés où elle était inscrite. Certes, ce constat ne légitime en rien la compromission de telle ou telle église chrétienne avec les horreurs de l’histoire. Les mêmes chrétiens qui aujourd’hui sont prêts à se plonger dans la repentance pour les fautes de l’Eglise, devraient être plus que d’autres portés à analyser les confusions politico-religieuses génératrices des horreurs passées. La plupart des crimes commis au nom de la religion le sont au mépris du sens spirituel du message, mais dans une confusion perverse entre la doctrine spirituelle et les combats politiques. C’est pourquoi il est urgent de comprendre en quoi la démocratie et la laïcité sont des garanties contre les déviations du religieux. N’en déplaise à mes amis libres penseurs, ce n’est pas le monothéisme en lui-même qui menace les libertés. À cet égard, il est plus efficace de méditer les analyses de Marcel Gauchet que les synthèses hâtives de Gilles Kepel. Les sociétés laïques sont menacées plutôt par de nouvelles formules de synthèses confusionnistes entre le politique et le religieux. Dans ces intrications, ce qui est perverti, c’est autant la société que la religion. C’est pourquoi, aussi bien les croyants que les citoyens éloignés de toute religion doivent s’employer à la sauvegarde, au plein déploiement de la laïcité et de la démocratie.

    Faut-il voir dans la laïcité, comme on le dit parfois, un simple avatar de l’histoire mouvementée de la France ? Serait-ce seulement la manière française de se dégager des confusions entre les pouvoirs politiques et la religion ? Pour montrer en quoi la laïcité porte un enjeu vraiment universel, il faut en examiner le sens avec précision. Plutôt que de chercher à reconstituer les divers âges de la laïcité, nous dégagerons plusieurs niveaux de définition, en montrant qu’ils sont les étages, nécessaires les uns aux autres, d’une définition complète de la laïcité. Qu’ils n’aient pas été construits en même temps, c’est un constat historique. Mais une fois le processus accompli, on ne peut plus découper la laïcité en plusieurs formes quasi indépendantes.

    NIVEAUX CONSTITUTIFS DE LA LAICITE

    Ainsi, le niveau le plus ancien comporte cette idée d’une laïcité conçue comme cadre de coexistence apaisée entre plusieurs religions, plusieurs philosophies, plusieurs cultures. Ce cadre apparaît comme neutre. (p.6)

    Mais immédiatement se pose une question : sur quoi fonder un tel principe de coexistence ? La réponse est apparemment simple : sur des valeurs. On ne peut pas définir la laïcité sans examiner ces valeurs qui légitiment la coexistence paisible. La première valeur est ici celle de la liberté de conscience ; mais on évoque aussi souvent la tolérance. Celle-ci est cependant une valeur de fin de guerre : on ne s’entre-tue plus sous des prétextes religieux, on coexiste, c’est tout. C’est beaucoup, parce que la paix est là. Cependant, la valeur fondatrice de la laïcité pourrait être mieux nommée : accueil de l’autre, amour de la rencontre de l’autre comme autre, ouverture à l’humanité, respect d’autrui. Remarquons que, même si les croyants affectionnent la notion de valeur, celle-ci est essentiellement laïque. Elle désigne l’exigence éthique quand elle parvient à s’exprimer autrement que dans un langage religieux. Elle n’est pas pour autant antireligieuse. Mais c’est un évident progrès de l’éthique qu’elle puisse demeurer au même niveau d’exigence, dans plusieurs langages.

    Un troisième étage de la laïcité la désigne comme un principe d’institution de la société. On peut distinguer deux aspects, en réalité. Il (p.7) s’agit d’abord d’un principe d’autonomie, en ce sens que la société laïque se conçoit comme l’effet de l’ensemble des relations entre les humains d’une société ; et ce lien social est remis entièrement à la responsabilité humaine. Il ne découle pas d’une instance hétéronome, transcendante, sacrée.

    S’il en est ainsi, la laïcité prend donc un sens éminemment politique : elle appelle une coresponsabilité des membres d’une société sur la société, elle implique l’idée démocratique. Réciproquement, la démocratie s’accorde mal avec l’idée d’une société qui serait définie une fois pour toutes par une puissance transcendante, elle appelle donc la laïcité. Au sens plénier, dans la mesure où le lien social dépasse le niveau du politique, on devrait dire que cette coresponsabilité des humains sur leur société est proprement l’idée de république, laquelle ne s’accomplit, du point de vue politique, que par la démocratie.

    La laïcité, comme institution du social, a un second aspect. Si en effet, les institutions de la société se constituent sans appui sur la religion, elles doivent demeurer distinctes des institutions propres à chaque confession religieuse. L’autonomie appelle donc une claire distinction des confessions religieuses et de l’Etat. Dans l’histoire française, en poussant à son terme la notion de distinction, on aboutit à la séparation de 1905, alors que le premier aspect de l’autonomie est un héritage de 1789.

    Les catholiques ont mis très longtemps à comprendre les qualités de cette loi de 1905. Pour beaucoup de Français, cette loi évoque Emile Combes, le “petit père Combes”, symbole d’un acharnement anticatholique. Or, on le sait, l’important article 4 de cette loi fut rédigé par Jaurès, alors qu’Aristide Briand présidait la Commission des lois. Cet article stipule le transfert des biens nécessaires aux cultes “aux associations qui, en se conformant aux règles d’organisation générale du culte dont elles se proposent d’assurer l’exercice, se seraient légalement formées suivant les prescriptions de l’article 19...” Cet article ouvre la voie à un respect par la laïcité des structures propres de chaque confession. En fait, il ne renvoie pas la religion à la pure intériorité individuelle, il consent à une existence collective des religions dans l’espace social, dans l’espace visible. Certes, la séparation retire aux églises le statut d’institutions publiques. Elles deviennent privées, mais cela ne signifie nullement purement intérieures.

    Avec ses trois étages solidaires, la laïcité constitue un ensemble cohérent qui s’est constitué dans une histoire particulière, mais dont on aperçoit bien la portée universelle. Plusieurs voies possibles (p.8) mènent à la reconnaissance du principe de laïcité. On objecte parfois qu’il s’agit d’une spécificité française, mais jusqu’au principe d’autonomie, la laïcité est reconnue dans les démocraties modernes. Si la séparation est la conséquence logique de l’autonomie, elle s’imposera sous une forme ou une autre. Car elle ne signifie pas que l’Etat refuse le dialogue avec les confessions dont il se considère comme séparé, la séparation étant la garantie de la distinction, c’est-à-dire du refus de voir l’Etat accaparé par une religion.

    DIFFICILE EVOLUTION DE L’EGLISE CATHOLIQUE

    Accepter cette laïcité n’a pas été facile pour l’Eglise catholique. Quelques années avant la loi de 1905, dans le Syllabus, ce document du Pape Pie IX dénonçant quatre-vingts erreurs modernes, on peut lire le rejet des propositions suivantes : “l’Eglise doit être séparée de l’Etat et l’Etat séparé de l’Eglise” (n°55) “À notre époque il n’est (p.9) plus utile que la religion catholique soit considérée comme l’unique religion de l’Etat à l’exclusion de tous les autres cultes” (n°77), etc. Plus tard, en 1925, l’Assemblée des cardinaux et archevêques de France traitait de “l’injustice des lois de laïcité”. Citons quelques formules ; “Les lois de laïcité sont injustes d’abord parce qu’elles sont contraires aux droits formels de Dieu”. Le texte confond la laïcité et le laïcisme : “Le laïcisme dans toutes les sphères est fatal au bien privé et public. Dès lors les lois de laïcité ne sont pas des lois”.

    Ces textes doivent être comparés à l’importante déclaration de la même assemblée datant de 1945 sur “la personne humaine, la famille, la société”. Ce document affirme clairement les droits de la personne humaine contre l’individualisme et le totalitarisme (trace d’une influence d’Emmanuel Mounier, fondateur du personnalisme et de la revue Esprit en 1932) “Le christianisme rejette le totalitarisme. Il proclame qu’il y a, dans l’homme un élément supérieur qui transcende la cité temporelle : c’est son âme spirituelle immortelle, libre, orientée vers l’infini, créée à l’image de Dieu...”

    Enfin, comment omettre deux passages où ce texte important admet l’harmonie possible entre christianisme et laïcité et distingue la laïcité et le laïcisme : “Si par ces mots [laïcité de l’Etat] on entend proclamer la souveraine autonomie de l’Etat dans son domaine de l’ordre temporel, son droit de régir seul toute l’organisation politique, judiciaire, administrative, fiscale, militaire de la société temporelle, et d’une manière générale, de tout ce qui relève de la technique politique et économique, nous déclarons nettement que cette doctrine est pleinement conforme à la doctrine de l’Eglise...” “Par contre, si la laïcité de l’Etat est une doctrine philosophique qui contient toute une conception matérialiste et athée de la vie humaine et de la société, si ces mots veulent définir un système de gouvernement politique qui impose cette conception aux fonctionnaires jusque dans (p.10) leur vie privée, aux écoles de l’Etat, à la nation tout entière nous nous élevons de toutes nos forces contre cette doctrine...”

    L’opposition entre le texte de 1925 et celui de 1945 est saisissante. Quant aux dénonciations tonitruantes portées dans le Syllabus, destinées à durer dans les siècles à venir, leur désuétude est évidente. La seconde partie du XXe siècle est en France cette période où l’Eglise catholique a fait définitivement le choix de la laïcité et de la démocratie.

    Certes, dira-t-on, mais que faites-vous du combat gagné à l’école privée catholique ? Depuis la loi Debré (décembre 1959) jusqu’à sa pérennisation en 1984, l’Eglise a su, pourrait-on ajouter, garder le contrôle sur une part non négligeable d’une grande institution de la société, l’école.

    Pour ma part, je considère que le compromis de 1984 fait suite à un échec commun de l’Etat et de l’Etat républicain. Cependant, l’équilibre auquel était parvenu Alain Savary (ministre de l’Education nationale d’alors) n’a pas été rompu par les représentants de la mouvance catholique mais par une minorité de députés socialistes irresponsables ayant su entraîner sur leurs thèses le président Mitterrand.

    La question reviendra. Les catholiques défenseurs de l’enseignement privé se sont accrochés à la représentation d’un “caractère propre” de leur école qui est difficile à réaliser, si l’on applique loyalement la loi Debré.

    Ceux qui sont sincères dans leur volonté d’éducation chrétienne devraient se souvenir que dans les premiers siècles, l’expansion du christianisme a eu lieu alors que les chrétiens envoyaient leurs enfants dans les écoles païennes. La question de la légitimité des 20% d’écoles soustraites à l’autorité de l’Etat et cependant financées par lui reviendra, et ceci d’autant plus vite si, contre toute sagesse, les défenseurs de l’école catholique gardent l’idée de l’extension maximale de cette école. Il leur faudra démontrer la qualité et la spécificité de leurs écoles du point de vue éducatif. Ils devront aussi prouver qu’il ne s’agit pas d’un secteur privé de l’école, soumettant celle-ci à des groupes, à des influences n’ayant que peu de rapport avec l’Eglise de France.

    Le fait est qu’on ne peut plus identifier l’Eglise par la volonté de contrôler les institutions de la société. Les positions d’évêques favorables à l’école laïque, à sa réussite, ne se comptent plus. Le principe même de la laïcité est devenu un aspect important dans la spécificité culturelle de l’Eglise de France.

    Le dernier témoignage éclatant de cette évolution fut, ces dernières années, la publication du document intitulé “rapport Dagens”, du nom de l’animateur du collectif qui le rédigea. (p.11)

    On n’a pas suffisamment souligné combien ce document était significatif des nouvelles problématiques de l’Eglise de France par rapport à la démocratie et à la laïcité. Le socle à partir duquel s’exerce ici la réflexion n’est plus la nostalgie d’une Eglise tutrice de la société, confondant ses finalités spirituelles et les combats politiques internes à la démocratie. Désormais, l’Eglise parle de l’intérieur de la démocratie et de la laïcité.

    Le rapport Dagens réfléchit sur le statut de l’Eglise comme un partenaire des institutions de la société et de l’Etat. Il appelle les catholiques à apporter leur part à la recherche de solutions aux problèmes de cette société : “Nous souhaitons que tous les catholiques apportent leur contribution à la solution des problèmes difficiles du chômage, de la précarité, de l’exclusion, et aussi du développement économique que rencontre notre société”(p.77).

    En somme, la laïcité, la démocratie impliquent la légitimité pour les Eglises chrétiennes, pour les autres confessions, d’une prise de parole sur le devenir de la société commune. Les forces spirituelles participent au débat, et l’on ne peut pas reprocher à l’une ou l’autre d’exercer une influence sur ce que deviennent la société et la civilisation, car c’est le sort de la société démocratique que son évolution soit toujours le résultat d’un compromis entre les positions diverses qui participent au débat.

    Ceux qui ont protesté récemment contre la prise de position des évêques sur le Pacs n’avaient pas compris cette situation relativement nouvelle d’une Eglise partie prenante, avec d’autres courants philosophiques et religieux, du débat sur la société.

    Ils n’ont pas remarqué que cette déclaration de l’épiscopat français se gardait de tout jugement sur les attitudes personnelles, mais se situait, comme il se doit, du point de vue de la société laïque et démocratique, de son avenir, de l’élucidation d’un bien commun. L’inscription de l’Eglise dans la société démocratique ne part pas seulement d’une prise en compte de l’irréversibilité d’une évolution historique. Dès 1949, dans un texte justement célèbre intitulé : Christianisme et Laïcité, Vialatoux et La Treille proposaient des réflexions toujours actuelles : “le chrétien mêlé à ses concitoyens pour travailler avec eux à l’élaboration, à la conservation et au développement de toutes institutions profanes, le chrétien travaillant dans le temporel, empêchera par sa foi l’institution laïque de se corrompre”.

    Il n’est pas dit que le chrétien doit rendre chrétiennes les institutions de la société laïque ; il doit aider à ce que laïcité et démocratie (p.12) demeurent en harmonie avec leur essence. Mais ce texte, d’une actualité qui date d’un demi-siècle, précise aussi cette idée décisive : pour le croyant de l’Evangile, la foi n’est véritable que si elle est libre. Le récit fondateur du christianisme est rempli de ces exemples où il apparaît que l’authenticité de la foi est dans la liberté personnelle. Vialatoux et La treille écrivent : “l’Eglise exprime la vie de l’acte de foi. Et dès lors, la laïcité exprime juridiquement la liberté même de l’acte de foi. Elle est seulement la projection juridique de cette conscience vive de la liberté de l’acte religieux. Elle est la garantie de cette liberté même. “La liberté d’expression est une marque d’authenticité et de fécondité.

     

    TEXTE 4

    Danièle HERVIEU-LEGER, Catholicisme, la fin d’un mondeBayard, 2003, p.94-96.

    « Nous sommes tous catholiques », affirmait Jean-Paul Sartre dans L’être et le néant, en une façon raccourcie de souligner l’imprégnation culturelle du catholicisme, dans un pays qui ne se réfère plus que marginalement aux croyances, normes et valeurs portées par l’Église romaine. Pour mesurer l’importance qu’a eue cette «catholicité laïcisée» dans la société française actuelle, il faut ressaisir le long travail historique par lequel la religion s’est assimilée à la culture et dont celle-ci se l’est en retour incorporée. Les grands travaux des historiens des mentalités offrent, de ce point de vue, de formidables ressources pour une approche généalogique indispensable à la reconstitution du «travail civilisationnel» de la religion[20]. Pendant des siècles, le catholicisme a façonné jusque dans le détail la vie quotidienne d’une population restée longtemps majoritairement rurale. Il en est demeuré, au-delà de la laïcisation des institutions et de l’émancipation religieuse des consciences, une imprégnation culturelle catholique qui a longtemps marqué en profondeur l’identité collective, y compris pour les plus irreligieux. Ici se situe le paradoxe le plus frappant de la sécularisation à la française : alors même que le détachement individuel et collectif par rapport à l’Église est remarquablement attesté, les mentalités demeurent, (ou sont, à tout le moins, demeurées longtemps) modelées par cette matrice culturelle constituée, depuis des siècles, par la religion dominante. La laïcité à la française s’inscrit elle-même entièrement, on l’a vu, à l’intérieur de ce moule. On connaît en effet la puissante affinité qui existe, par-delà leur concurrence historique, entre le dispositif catholique d’un pouvoir religieux hiérarchisé et territorialisé et le modèle universaliste et administratif que la République met en oeuvre dans tous les domaines. Ce n’est pas seulement du fait de sa dominance historique dans l’espace national que le modèle de l’Église romaine a été constitué, dans le cadre laïque, comme la référence organisationnelle de toute «religion[21]». C’est aussi parce que la construction institutionnelle rituelle que la laïcité incarne constitue la référence implicite de la construction institutionnelle rituelle de la République elle-même. La transposition laïque du modèle ecclésiastique d’encadrement de la société (dont l’État lui-même et l’École républicaine sont les indissociables pivots) a permis que l’armature régulatrice issue du catholicisme puisse continuer à fonctionner - de façon «invisible», si l’on peut dire - bien au-delà de l’emprise religieuse directe exercée sur le groupe (depuis longtemps amenuisé) des pratiquants réguliers ou épisodiques. Bien des Français qui ne mettaient jamais les pieds dans les églises ont préservé longtemps des références, des représentations, des souvenirs qui encadraient, fût-ce de très loin, le travail d’élaboration des significations par lesquels ils donnaient un sens à leur vie (et surtout à leur mort). Ceux qui rejetaient cette culture religieuse ambiante le faisaient délibérément, en référence à des valeurs, à des normes morales, à des croyances (à la science, au progrès, etc.) qui faisaient directement pendant aux conceptions métaphysiques et éthiques du catholicisme. Cette affinité paradoxale peut être considérée comme l’une des clés de la «conciliation laïque» qui a pu se réaliser, le temps aidant, entre les adversaires d’hier. Elle éclaire aussi les problèmes posés par la reconnaissance de l’islam, ou la régulation des sectes, dans un pays où on ne parvient pas à penser le pluralisme religieux en dehors du modèle confessionnel démarqué du catholicisme.[22] J.-P. Willaime résume parfaitement cette situation en définissant la France comme «un pays laïc de culture catholique[23]». On ne peut rien comprendre à la manière dont s’expriment, dans le débat public, de multiples questions n’ayant formellement «rien à voir» avec la religion (de la qualité de l’alimentation à la régulation éthique de la science, de la gestion des rapports hiérarchiques dans l’entreprise au devenir du monde rural, etc.) sans faire référence à cette imprégnation catholique de la culture.

    TEXTE 5

    JEAN-PAUL II, Message aux évêques de France dans le cadre de leurs visites ad limina. Extraits. (ZENIT.org Vendredi 27 février 2004). 

    Laïcisme, non !, laïcité, oui !, sans "remise en cause" des prérogatives de l’État, affirme Jean-Paul II qui aborde la question de la participation des chrétiens à la vie publique et de la présence visible de l’Eglise en France, c’est à dire de la liberté religieuse et de la liberté de conscience, dans ce 9e et dernier message de Jean-Paul II aux évêques de France dans le cadre de leurs visites ad limina.

    "La participation des chrétiens à la vie publique, la présence visible de l’Église catholique et des autres confessions religieuses ne remettent nullement en cause le principe de la laïcité, ni les prérogatives de l’État", affirme Jean-Paul II. Il précise: "Comme j’ai eu l’occasion de le rappeler lors des vœux au Corps diplomatique en janvier dernier, une laïcité bien comprise ne doit pas être confondue avec le laïcisme; elle ne peut non plus gommer les croyances personnelles et communautaires".

    "Chercher à évacuer du champ social cette dimension importante de la vie des personnes et des peuples, ainsi que les signes qui la manifestent, serait contraire à une liberté bien comprise, insiste le pape. La liberté de culte ne peut se concevoir sans la liberté de pratiquer individuellement et collectivement sa religion, ni sans la liberté de l’Église".

    "La religion ne peut pas être uniquement cantonnée dans la sphère du privé, au risque de nier tout ce qu’elle a de collectif dans sa vie propre et dans les actions sociales et caritatives qu’elle mène au sein même de la société envers toutes les personnes, sans distinction de croyances philosophiques ou religieuses", fait observer Jean-Paul II. "Tout chrétien ou tout adepte d’une religion a le droit, dans la mesure où cela ne remet pas en cause la sécurité et la légitime autorité de l’État, d’être respecté dans ses convictions et dans ses pratiques, au nom de la liberté religieuse, qui est un des aspects fondamentaux de la liberté de conscience (cf. Déclaration sur la liberté religieuse, nn. 2-3)", rappelle le pape.

    Pour éviter le "communautarisme", Jean-Paul II recommande l’enseignement du fait religieux à l’école et de l’histoire européenne: " Il importe, dit-il, que les jeunes puissent saisir la portée de la démarche religieuse dans l’existence personnelle et dans la vie sociale, qu’ils aient connaissance des traditions religieuses qu’ils rencontrent et qu’ils puissent lire avec bienveillance les symboles religieux et reconnaître les racines chrétiennes des cultures et de l’histoire européennes. Cela conduit à une reconnaissance respectueuse de l’autre et de ses croyances, à un dialogue positif, à un dépassement des communautarismes et à une meilleure entente sociale".

    Jean-Paul II encourage l’attention des pasteurs aux relations avec l’Islam. " Votre pays comporte une forte présence de musulmans avec lesquels, constate le pape, par l’intermédiaire des responsables ou des communautés locales, vous vous attachez à entretenir de bonnes relations et à promouvoir le dialogue interreligieux, qui est, comme j’ai eu l’occasion de le dire, un dialogue de la vie". Il met cependant en garde contre le "relativisme": "Un tel dialogue, insiste le pape, doit aussi raviver chez les chrétiens la conscience de leur foi et leur attachement à l’Église, car toute forme de relativisme ne pourrait que nuire gravement aux relations entre les religions".

    "Il vous revient de poursuivre et d’intensifier, peut-être dans certains cas de manière plus institutionnelle, des relations avec l’Autorité civile et avec les différentes catégories d’élus de votre pays, dans les Parlements nationaux et européen, notamment avec les parlementaires catholiques, et avec les Institutions internationales", ajoute le pape.

    A propos de la nonciature apostolique, il précise: "Je me réjouis des nouvelles formes de dialogue récemment établies entre le Saint-Siège et les Responsables de la Nation, pour régler des questions en suspens. De par sa mission propre, au nom du Saint-Siège, le Nonce apostolique est appelé à y participer activement et à suivre attentivement la vie de l’Église et sa situation dans la société".

    TEXTE 6

    Franc RODE, « sécularisation et sécularisme », in Dictionnaire des Religions, p.1857-1858.

    La sécularisation est un processus qui s’étend sur plusieurs siècles et conduit l’homme occidental à soustraire sa pensée, son activité et sa vie à l’influence de l’Eglise et à affirmer son autonomie.

    Ce mouvement, l’un des grands tournants dans l’histoire de l’Occident, commence au XIIIe s. C’est alors que se manifeste le mouvement d’une responsabilité autonome de l’homme dans le monde. « Certaines pensées, certaines conceptions et expériences, nées dans la foi et liées à elle, passent sous l’empire de la raison et de sa créativité. » (W. Hartmann, Evangelische Kirchenlexikon, Gottingen, 1959, p. 768). C’est le passage «d’une interprétation métaphysique de la réalité à une expérience et une interprétation de la réalité où le monde historique, social, humain, fini, constitue l’horizon de responsabilité et la destinée humaines» (Jan Sperna Weiland, Qu’est-ce que la sécularisation?, dans Herméneutique de la sécularisation, Paris, 1976, p. 96).

       I/ Ce processus s’étend à tous les domaines de la pensée et de la vie :

    Sécularisation de l’Etat et de la politique, commencée au Moyen Age, lorsque les citadins s’organisent en communes libres et exigent des franchises, alors que les princes secouent la tutelle pontificale. Ces tendances trouvent leur premier théoricien dans Marsile de Padoue qui, dans son Defensor pacis (1324), pose les bases de l’Etat laïc moderne. Plus tard, Machiavel proclame l’autonomie de la politique à l’égard de toute règle morale. Au XVIIe s., Hobbes construit une théorie selon laquelle l’Etat est source et dépositaire de tous les droits. On aboutit ainsi à Hegel qui voit dans l’Etat l’incarnation de l’Esprit absolu et pose les bases du totalitarisme moderne. Sous l’influence de ces courants de pensée, la société occidentale passe de la«religion d’Etat» à la séparation de l’Eglise et de l’Etat. C’est la fin, pour un peuple ou une nation, de l’intégration de type religieux et l’apparition d’une société civile, laïque et pluraliste. La foi est de plus en plus «privatisée», non au sens où elle n’aurait plus un rôle dans la vie des individus, mais au sens où elle cesse d’être une référence officielle.

    Sécularisation du droit qui commence avec la découverte, par les juristes de Bologne, du droit romain, selon lequel le seul droit existant est le droit«positif», dont l’Etat est l’origine et le garant.

    Sécularisation de la culture et de l’art qui atteint son sommet avec l’humanisme et la Renaissance.

    Sécularisation de la philosophie qui se détache de la théologie et se constitue en secteur autonome. C’est l’affirmation de la pensée dite adulte et critique, indépendante de la foi et souvent opposée à elle. Ce passage à l’âge adulte s’accompagne d’une autonomie de la morale par rapport à la loi divine et d’un déclin de la métaphysique classique. Le mouvement s’accélère au XVIIIe s. et atteint son apogée aux XIXe et Xxe s. Le processus de sécularisation se constitue alors en une attitude mentale et existentielle bien déterminée: c’est le sécularisme. L’homme ne se libère pas seulement de la tutelle de l’Eglise pour se déclarer autonome devant Dieu. Il se pose en absolu, nie Dieu et prétend se substituer à lui. Il se conçoit comme le point de référence et la mesure de toutes choses, l’arbitre du bien et du mal.

       II / A mesure qu’avance le processus de sécularisation, la conscience de l’homme occidental change: de religieuse, elle devient séculière.

    Alors que l’homme à la conscience religieuse vivait dans la conviction qu’à la naissance il n’était pas un être accompli, qu’il devait devenir autre que celui qu’il était de par sa nature, se modelant selon l’idéal de la divinité (d’où les rites de passage et d’initiation par lesquels l’homme atteint à la maturité et prend sa place dans la société), l’homme séculier, rejetant les rites, accepte sa nature profane et crée son image dans l’action historique.

    Alors que l’homme religieux avait conscience de vivre dans deux espaces qualitativement différents, l’espace prqfane et l’espace sacré, ce dernier plein de sens et rempli d’être, point fixe et centre d’orientation, l’homme à la conscience séculière vit dans un espace homogène et neutre, sans point fixe et sans possibilité d’orientation, monde brisé où il évolue selon les besoins que lui impose la société industrielle.

    Tandis que l’homme religieux a conscience de vivre le temps profane, insignifiant, et le temps sacré, temps fort et pur des origines qui ne s’épuise pas et reste accessible par les rites, l’homme séculier ne connaît que le temps profane, temps monotone du travail et des loisirs, prison de la temporalité, cadre inexorable entre la naissance et la mort. L’homme à la conscience séculière pense qu’il ne peut atteindre sa fin qu’en désacralisant radicalement lui-même et le monde. Il estime qu’il ne peut accéder à la liberté qu’en tuant les dieux.

    Dans l’évolution de la conscience occidentale il faut distinguer le mouvement de sécularisation, qui conduit à la sécularité, et le mouvement de sécularisation, qui aboutit au sécularisme. La sécularité désigne l’autonomie des réalités terrestres face à l’institution ecclésiastique. Elle affirme leur valeur en soi, fins dignes d’être poursuivies pour elles-mêmes, même si, en dernière instance, elles sont toujours subordonnées à Dieu. La sécularité de l’homme signifie que celui-ci est adulte, responsable de sa destinée et du monde qu’il transforme selon ses plans pour en faire une demeure digne. Par contre, le sécularisme est une idéologie immanentiste et athée, fermée à la transcendance et aux valeurs religieuses. C’est le refus de tout rapport entre Dieu et le monde, l’absolutisation des valeurs terrestres, l’exclusion de Dieu qui serait «aliénant» pour l’homme.

    Ainsi la sécularité, légitime autonomie des réalités terrestres, valorisation de l’homme, du monde et de l’histoire, est un fait positif. Elle a son origine dans la tradition judéo-chrétienne, elle fut reconnue solennellement par le Concile Vatican II (Gaudium et Spes, 36). Le sécularisme manque à respecter l’homme dans toutes ses dimensions. Il conduit finalement - l’histoire récente en témoigne - à son asservissement.

    TEXTE 7

    Les fondements juridiques de la laïcité en France,

    (recueil de textes à valeur constitutionnelle et de textes législatifs),

    http://www.ladocumentationfrancaise.fr/dossiers/d000095-laicite-les-debats-100-ans-apres-la-loi-de-1905/les-fondements-juridiques-de-la-laicite-en-france

    TEXTES A VALEUR CONSTITUTIONNELLE

    Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen du 26 août 1789, intégrée au préambule de la Constitution du 4 octobre 1958

    « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi » (art. 10).
     

    Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946, repris par le préambule de la Constitution du 4 octobre 1958 :

    « (...) Le peuple français (...) réaffirme solennellement les droits et les libertés de l’homme et du citoyen consacrés par la Déclaration des droits de 1789 et les principes fondamentaux reconnus par les lois de la République. Il proclame, en outre, comme particulièrement nécessaires à notre temps les principes politiques, économiques et sociaux ci-après : La loi garantit à la femme, dans tous les domaines, des droits égaux à ceux de l’homme. (...) Nul ne peut-être lésé, dans son travail ou son emploi, en raison de ses origines, de ses opinions ou de ses croyances. (...) La Nation garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture. L’organisation de l’enseignement public gratuit et laïque à tous les degrés est un devoir de l’État. »

    Constitution du 4 octobre 1958 :

    « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. » (art. 2).
     

    TEXTES LEGISLATIFS

    Loi du 15 mars 1850 sur les établissements (scolaires) du primaire et du secondaire (loi Falloux) :

    « Les établissements libres peuvent obtenir des communes, des départements ou de l’État, un local et une subvention, sans que cette subvention puisse excéder un dixième des dépenses annuelles de l’établissement. Les conseils académiques sont appelés à donner leur avis préalable sur l’opportunité de ces subventions. » (art. 69).
     

    Loi du 12 juillet 1875 (loi Laboulaye) :

    « L’enseignement supérieur est libre. » (art. 1er)

     Loi du 28 mars 1882 sur l’instruction publique obligatoire (loi Jules Ferry) :

    « Les écoles primaires publiques vaqueront un jour par semaine en outre du dimanche, afin de permettre aux parents de faire donner, s’ils le désirent, à leurs enfants l’instruction religieuse en dehors des édifices scolaires. » (art. 2).
     

    Loi du 30 octobre 1886 sur l’organisation de l’enseignement primaire (loi Goblet) :

    « Les établissements d’enseignement primaire de tout ordre peuvent être publics, c’est-à-dire fondés par l’État, les départements ou les communes ; ou privés, c’est-à-dire fondés et entretenus par des particuliers ou des associations. » (art. 2). « Dans les écoles publiques de tout ordre, l’enseignement est exclusivement confié à un personnel laïque. » (art. 17).
     

    Loi du 9 décembre 1905 de séparation des Églises et de l’État :

    « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes, sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public. » (art. 1er).

    « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucune culte (...) [sauf pour] les dépenses relatives à des exercices d’aumônerie et destinées à assurer le libre exercice des cultes dans les établissements publics tels que lycées, collèges, écoles, hospices, asiles et prisons (...) » (art 2).

    « Les cérémonies, processions et autres manifestations extérieures du culte sont réglées en conformité de l’article 97 du Code de l’administration communale. Les sonneries de cloches seront réglées par arrêté municipal, et en cas de désaccord entre le maire et l’association cultuelle, par arrêté préfectoral » (art. 27). « Il est interdit (...) d’élever ou d’apposer aucun signe ou emblème religieux sur les monuments publics ou en quelque emplacement public que ce soit, à l’exception des édifices du culte, des terrains de sépulture dans les cimetières, des monuments funéraires, ainsi que des musées ou expositions. (...) » (art. 28).
     

    Loi du 2 janvier 1907 concernant l’exercice public des cultes :

    « À défaut d’associations cultuelles, les édifices affectés à l’exercice du culte, ainsi que les meubles les garnissant (...) pourront être laissés à la disposition des fidèles et des ministres du culte pour la pratique de leur religion » (art. 5).
     

    Loi du 31 décembre 1959 sur les rapports entre l’État et les établissements d’enseignement privés (loi Debré) :

    « Suivant les principes définis dans la Constitution, l’État assure aux enfants et adolescents dans les établissements publics d’enseignement la possibilité de recevoir un enseignement conforme à leurs aptitudes dans un égal respect de toutes les croyances. L’État proclame et respecte la liberté de l’enseignement et en garantit l’exercice aux établissements privés régulièrement ouverts. Il prend toutes dispositions utiles pour assurer aux élèves de l’enseignement public la liberté des cultes et de l’instruction religieuse. Dans les établissements privés (...) [sous contrats] (...), l’enseignement placé sous le régime du contrat est soumis au contrôle de l’État. L’établissement, tout en conservant son caractère propre, doit donner cet enseignement dans le respect total de la liberté de conscience. Tous les enfants, sans distinction d’origine, d’opinions ou de croyances, y ont accès. » (art. 1er).
     

    Loi du 26 janvier 1984 sur l’enseignement supérieur, dite loi Savary :

    « Le service public de l’enseignement supérieur est laïc et indépendant de toute emprise politique, économique, religieuse ou idéologique ; il tend à l’objectivité du savoir ; il respecte la diversité des opinions. Il doit garantir à l’enseignement et à la recherche leurs possibilités de libre développement scientifique, créateur et critique ».
     

    Loi du 15 mars 2004 encadrant, en application du principe de laïcité, le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics :

    « Dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit. Le règlement intérieur rappelle que la mise en œuvre d’une procédure disciplinaire est précédée d’un dialogue avec l’élève. »
     

    CIRCULAIRES ET AUTRES TEXTES

    1936-1937 : circulaires Jean Zay

    Elles interdisent toute forme de propagande, politique ou confessionnelle, à l’école, et tout prosélytisme.

    1989 : avis du Conseil d’État (réitéré en 1992)

    Cet avis rappelle la neutralité de l’enseignement et des enseignants. Le port de signes religieux à l’école n’est ni autorisé, ni interdit : il est toléré, dans la limite du prosélytisme et à condition de ne pas s’accompagner du refus de suivre certains cours ou de la mise en cause de certaines parties du programme scolaire.
     

    1994 : circulaire Bayrou

    La circulaire ministérielle de François Bayrou recommande l’interdiction à l’école de tous les « signes ostentatoires, qui constituent en eux-mêmes des éléments de prosélytisme ou de discrimination ».
     

    2004 : circulaire Fillon

    Circulaire ministérielle de François Fillon (18 mai 2004) relative à la mise en œuvre de la loi n° 2004-228 du 15 mars 2004 encadrant, en application du principe de laïcité, le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics

    Source : « Etat, laïcité, religions », Regards sur l’actualité n° 298, 2004.
     

    TEXTE 8

    Convention européenne des droits de l’homme, texte amendé par les dispositions du Protocole n°14 (STCE n°194) à compter de son entrée en vigueur le 1er juin 2010.

    ARTICLE 9 Liberté de pensée, de conscience et de religion

    Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l’enseignement, les pratiques et l’accomplissement des rites 

    La liberté de manifester sa religion ou ses convictions ne peut faire l’objet d’autres restrictions que celles qui, prévues par la loi, constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité publique, à la protection de l’ordre, de la santé ou de la morale publiques, ou à la protection des droits et libertés d’autrui.

    Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience.

    TEXTE 9 

    Au fronton des écoles catholiques, l’Évangile aux côtés de la devise républicaine 
    in La Croix du 1er octobre 2013, p.10.
     

    Le secrétaire général de l’enseignement catholique, Pascal Balmand, veut conjuguer loyauté envers les pouvoirs publics et réaffirmation de la spécificité de ses écoles. Il propose notamment que les établissements catholiques, désormais obligés de faire figurer les symboles de la République à leur fronton, y accolent une parole de l’Évangile.

    À la tête de l’enseignement catholique depuis un mois, Pascal Balmand a marché, hier, lors de sa première conférence de rentrée, dans les pas de son prédécesseur. Comme Éric de Labarre, il a emprunté l’étroite ligne de crête entre loyauté aux pouvoirs publics, fondement du contrat d’association avec l’État, et réaffirmation de la spécificité de la démarche éducative de ses établissements.

    Oui, l’enseignement catholique joue pleinement le jeu de la « refondation » de l’école voulue par le gouvernement. Oui, en retrouvant un équilibre entre savoirs disciplinaires et pédagogie, la réforme en cours de la formation des maîtres va dans le bon sens (les Isfec, pendant catholique des nouvelles Écoles supérieures du professorat et de l’éducation – Espé – recevront d’ailleurs l’an prochain 779 postes de plus pour tenir compte du rétablissement de l’année de stage). Oui, le secrétariat général participera aux consultations sur le métier d’enseignant, en faisant valoir « l’un des atouts » de ses écoles, « le travail en équipe et en communauté » .

    Pour autant, Pascal Balmand prend ses distances par rapport à plusieurs aspects de la politique gouvernementale. À commencer par l’enseignement de la morale, qui devrait figurer dans les futurs programmes du primaire. S’il reconnaît « tout ce qu’il y a de commun entre morale républicaine et morale chrétienne » , le secrétaire général n’est « pas du tout convaincu que la morale puisse s’enfermer dans un programme et dans une heure de cours » .

    La morale, poursuit-il, « c’est avant tout une vision de l’homme, incarnée dans des relations » . Elle ne saurait se résumer à « la liste de ce qu’il faut penser et de ce qu’il ne faut pas faire » .

    Même réserve à l’égard de la charte de la laïcité, que l’Observatoire de la laïcité voudrait voir diffuser dans les établissements privés sous contrat (lire La Croix du 12 septembre). « Ce document comporte deux volets. Le premier porte sur la laïcité dans la République. Nous y adhérons. Mais nous ne pouvons souscrire au second, qui concerne la laïcité dans les établissements. La laïcité est le gage donné à chacun de pouvoir parler à tous et non pas l’obligation de se taire » , martèle-t-il. Ce qui ne signifie pas néanmoins que les établissements catholiques doivent faire l’économie d’une « réflexion authentique » sur le sujet.

    Et sur la question, très symbolique, du fronton des écoles, le nouveau patron de l’enseignement catholique fait une proposition audacieuse. La loi de refondation impose que la devise de la République, le drapeau tricolore et le drapeau européen doivent être apposés sur la façade de tous les établissements, publics comme privés sous contrat. Ce qui peut être, ici ou là, perçu comme l’écho de vieilles batailles anticléricales.

    « Il ne faut pas oublier le poids de l’histoire ni ses blessures » , plaide Pascal Balmand, qui suggère d’agir avec « dialogue, discernement et souplesse » . Le secrétaire général propose d’accoler à la devise républicaine « une parole spécifique, une parole d’Évangile » , qui pourrait être choisie librement par chaque équipe pédagogique. Ne craint-il pas de voir une telle initiative susciter une vague de critiques de la part de ceux qui, aujourd’hui encore, plus d’un demi-siècle après la loi Debré, contestent le financement public de l’école catholique ? « Dire tranquillement et sereinement qui nous sommes est une question d’honnêteté. La clarté fait partie de la morale. »

     

    [1] Ac 22,25-28 : “Comme on l'étendait pour le fouetter, Paul dit au centurion qui était là : « Un citoyen romain, qui n'a même pas été jugé, avez-vous le droit de lui donner le fouet ? » Quand il entendit cela, le centurion alla trouver le commandant pour le mettre au courant : « Qu'allais-tu faire ? Cet homme est citoyen romain ! » Le commandant alla trouver Paul et lui demanda : « Dis-moi : tu es citoyen romain ? Oui, répondit-il ». Le commandant reprit : « Moi, j'ai dû payer très cher pour obtenir la citoyenneté. » Paul répliqua : « Moi, je l'ai eue de naissance. »”

    Ac 16,37 : “Paul dit aux licteurs : « Ils nous ont fait battre en public sans jugement alors que nous sommes citoyens romains, ils nous ont jetés en prison, et maintenant ils nous renvoient en cachette ! Il n'en est pas question : qu'ils viennent eux-mêmes nous faire sortir ! »”

    Ac 21,39 : « Moi, je suis un Juif, de Tarse en Cilicie, citoyen d'une ville qui n'est pas insignifiante ! Je t'en prie, permets-moi de parler au peuple. »

    [2] Ph 3,20.

    [3] À Diognète, Introduction, édition critique, traduction et commentaire par Henri Irénée-Marrou, Paris, Cerf, Collection « Sources chrétiennes » n°33, 1951, 288 pages, p.63-65.

    [4] Exhortation apostolique post-synodale Christifideles laici, du 30 décembre 1988, au paragraphe 42

    [5] Le titre exact est la Cité de Dieu contre les païens (De Civitate Dei contra paganos)

    [6] Saint Augustin d’Hippone, La cité de Dieu, vol.3, Paris, Lecoffre, 1854, XVIII, 54, 2, p.189 : « Nous avons retracé le cours des deux Cités, celle de la terre et celle du ciel, mêlées ici-bas depuis l’origine jusqu’à la fin. L’une la cité de la terre, s’est fait tels dieux qu’elle a voulu, faux dieux qu’elle a pris partout, même parmi les hommes, pour leur offrir ses sacrifices et son hommage. L’autre, la Cité céleste, voyageuse sur cette terre, ne se fait point ses dieux ; mais elle est elle-même l’œuvre du vrai Dieu pour devenir son véritable sacrifice. Toutes deux sont également admises à la jouissance des biens et à l’épreuve des maux temporels ; mais leur foi, leur espérance et leur amour diffèrent, jusqu’à ce que séparées par le dernier jugement, elles arrivent chacune à sa fin qui n’aura point de fin. »

    [7] Jn 19,11. C’est bien ce geste de Dieu que rappelle le prophète Isaïe au Roi Cyrus : « A cause de mon serviteur Jacob et d’Israël mon élu, je t’ai appelé par ton nom, je t’ai décerné un titre, alors que tu ne me connaissais pas.» (Is 45,4) Le Roi Cyrus doit reconnaître que son pouvoir vient de Dieu, maître du temps et de l’histoire. 

    [8] cf. Ac 2,47 « Ils louaient Dieu et avaient la faveur de tout le peuple. » cf. Ac 3,9 : « Tout le peuple le vit marcher et louer Dieu » cf. Ac 3,12 « A cette vue, Pierre s'adressa au peuple: Hommes d'Israël, pourquoi vous étonner de cela ? » cf. Ac 15,14 : « Dieu a pris soin de tirer d'entre les païens un peuple réservé à son Nom. » cf. Ac 26,17 : « Je te délivrerai du peuple et des nations païennes, vers lesquelles je t'envoie. »

    [9] 1 P 2,9 : « Mais vous, vous êtes une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple acquis, pour proclamer les louanges de Celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière (cf. Ex 19) 1 P 2.10 : « Vous qui jadis n'étiez pas un peuple et qui êtes maintenant le Peuple de Dieu, qui n'obteniez pas miséricorde et qui maintenant avez obtenu miséricorde. »

    [10] Après l’article 1 : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée. »

    [11] p.29-31.

    [12] http://www.humanite.fr/node/355790

    [13] Régis DEBRAY, L’Enseignement du fait religieux à l’école laïque, rapport au ministre de l’Education nationale, Préface de Jack Lang, Odile Jacob, Paris, 2002, 60 pages : « L’inculture religieuse, affecte autant les établissements privés à profil confessionnel que l’Ecole Publique. […] Ils ont affaire, finalement à la même amnésie, aux mêmes carences. » « Le temps paraît maintenant venu du passage d’une laïcité d’incompétence (le religieux, par construction, ne nous regarde pas) à une laïcité d’intelligence (Il est de notre devoir de le comprendre) ». Et le rapport précise : « Pas plus que le savant et le témoin ne s’invalident l’un l’autre, l’approche objectivante et l’approche confessante ne se font concurrence. […] La chimie des couleurs ne disqualifie pas l’histoire de la peinture. » (pp.30-31, 43 et 28)

    [14] Message aux évêques de France dans le cadre de leurs visites ad limina, vendredi 27 février 2004.

    [15] Paris, Seuil 2008, 214 pages, p.17.

    [16] Lettre de Vincent PEILLON, Ministre de l’Eduction nationale, aux recteurs, datée du 4 janvier 2013.

    [17] Jean-Noël Dumont, professeur de philosophie, Le Figaro des 15-16 février 2003

    [18] Monsieur le Pasteur Jean-Arnold de Clermont, président de la Fédération protestante de France, Mgr Emmanuel, président de l’Assemblée des évêques orthodoxes de France et Mgr Jean-Pierre Ricard, archevêque de Bordeaux et président de la Conférence des évêques de France, Lettre adressée à Monsieur Jacques Chirac, Président de la République française, au sujet de la laïcité, 8 décembre 2003.

    [19] Alors évêque d’Angers, lors des Assises Régionales de l’Enseignement Catholique du 28 avril 2001 à Angers.

    [20] Un seul exemple, pour illustrer ce point : le grand oeuvre de M. Vovelle, La mort en Occident de 1300 à nos jours, Paris, Gallimard, 2000 (1983).

    [21] L’organisation du Consistoire juif - qui permit l’accréditation du «culte israélite» dans le cadre concordataire défini par Napoléon - en 1808 illustre au premier chef cette puissance d’attraction du modèle de la religion romaine.

    [22] Cf. sur cette question, D. Hervieu-Léger, La religion en miettes ou la question des sectes, Paris, Calmann-Lévy, 2001.

    [23] J.-P. Willaime, «Laïcité et religion en France», in G. Davie et D. Hervieu-Léger (éd.), Les identités religieuses en Europe, Paris, La Découverte, 1996, p. 153-171