• La perfection comme croissance

     Se connaître pour grandir 

    La perfection, une croissance 

    Les actes que nous posons transforment notre manière de juger et de penser. Et cela est vrai pour le bien comme pour le mal. Dans ces conditions, le réalisme de la vie spirituelle consiste bien souvent à discerner les petites choses qui nous font glisser vers le mal ou monter vers le bien. L’héroïsme des vertus est un héroïsme la plupart du temps caché. Il s’exprime et se construit dans les petites choses.

    Nous pouvons prolonger cette réflexion en rappelant un des grands principes de la vie spirituelle : nous sommes des êtres en mouvement. C’est un des éléments fondamentaux de la philosophie spirituelle de saint Grégoire de Nysse mais c’est aussi un patrimoine commun de la vie chrétienne.

    Quand on est enfant, il arrive enfin un âge où on ne grandit plus. Dans la vie spirituelle au contraire, il n’y a pas d’arrêt. Et si nous sommes enfants de Dieu, il n’y pas un moment où nous devenons adultes de Dieu. L’âge adulte de la vie spirituelle au contraire, c’est de retrouver l’enfance spirituelle. C’est un thème cher à Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, mais c’est aussi, je crois, une des clefs de lecture de l’œuvre de Georges BERNANOS. Marcel PROUST a écrit : A la Recherche du Temps perdu… D’une certaine façon, l’œuvre entière de Georges BERNANOS pourrait s’intituler : A la Recherche de l’Enfance perdue.

    Pour BERNANOS, notre expérience du péché est souvent lue comme infraction à la loi, aux commandements. Mais il faut aller plus loin, là où nous sommes fragiles, là où nous avons peur d'être rejoint, dans le tabernacle de notre cœur, dans le coffre-fort de notre intimité. C’est là que BERNANOS nous emmène dans ses romans. En amont de nos fautes et de nos manquements, à la source de nos refus d'aimer, là où se nouent l’adhésion ou le refus, là où Dieu lui-même nous appelle, là où bien souvent, nous refusons de lui répondre, là où bien souvent nous refusons de nous donner. Et en-deçà, comme un souvenir fugace, il y a la pureté de l’enfance ou du moins la pureté entrevue dans l’enfance… Chez cet auteur génial, il n’y a pas de régression, mais simplement la prise de conscience aiguë que la vie spirituelle, pour rester dynamique et tendre à la véritable sainteté, passe nécessairement par la pauvreté, la confiance et la simplicité de l’enfance.

    Dans Les Grands Cimetières sous la lune, Georges BERNANOS dit ceci : « Qu’importe ma vie ! Je veux qu’elle reste jusqu’au bout fidèle à l’enfant que je fus. Oui, ce que j’ai d’honneur et ce peu de courage, je le tiens de l’être aujourd’hui pour moi mystérieux qui trottait sous la pluie de septembre, à travers la pâturages […] — de l’enfant que je fus et qui est à présent pour moi comme un aïeul.»[1] Et dans Nous autres Français : « C’est une chose terrible pour les rois d’être finalement jugés par les enfants. Les petits enfants se moquent des ministres, mais ils prennent les rois au sérieux, les rois appartiennent à l’univers des enfants — l’univers des enfants où n’entrent jamais les ministres, les banquiers ou même, révérence gardée, les archevêques, à moins qu’ils ne soient des saints. »[2]

    L’ « ailleurs » que représente l’esprit d’enfance n’est pas seulement un « passé »… L’esprit d’enfance peut susciter en nous la clairvoyance qui, par-delà les événements les plus opaques aux orgueilleux, nous fait accueillir et aimer notre futur comme un don de Dieu. Alors évidemment, dans cette conception dynamique de la vie spirituelle, de nouveaux progrès sont toujours possibles. L’idéal, c’est bien sûr ce que dit Jésus en Mt, 5,48 : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. »[3] Etre parfait comme le Père céleste est parfait, ce n’est pas viser un état, une sorte de pallier à atteindre pour être enfin tranquille. Car bien vite nous sommes invité à dépasser cet état, est c’est alors que nous apercevons ce qu’il avait encore d’imparfait.

    Dans Le Mystère de Jésus, Pascal, a des mots très profonds à ce sujet. Le Christ lui dit : « Si tu connaissais tes péchés, tu perdrais cœur. » Il répond : « Je le perdrai donc, Seigneur, car je crois leur malice sur votre assurance. » Et le Christ reprend : « Non, car moi par qui tu l’apprends, [je] peux [t’en] guérir, et ce que je te dis est un signe que je te veux guérir. A mesure que tu les expieras tu les connaîtras, et il te sera dit : Vois les péchés qui te sont remis. Fais donc pénitence pour tes péchés cachés et pour la malice occulte de ceux que tu connais. » Et Pascal répond : « Seigneur, je vous donne tout. »[4] Tout ce dialogue sonne profondément juste. C’est à mesure que nous grandissons dans la délicatesse de l’amour, que nous prenons progressivement conscience de notre péché. Il ne s’agit pas de devenir scrupuleux, bien sûr. Mais il s’agit de comprendre à quel point il y a en nous des refus d’aimer, qui se nichent dans les plus petites choses… qui ne rentrent pas dans les listes de péchés qu’on a pu faire au cours des siècles. Le péché est alors une révélation, douloureuse, mais une révélation quand même. Yves de Montcheuil, qui ne va pas quatre chemins, dit ceci : « C’est le héros qui sait ce que c’est que la médiocrité, non [pas] le médiocre. »[5]

    Alors évidemment, si nous avons compris cela, on ne peut plus recevoir de la même façon l’obligation d’être parfait comme notre Père céleste est parfait. Il ne suffit sans doute pas de dire que, celui qui ne veut pas avancer finira par reculer, et qu’à force de ne pas tenir compte des péchés légers, on en vient à commettre des péchés graves. Il y a une vérité beaucoup plus radicale encore et la voici : Le fait même de ne pas vouloir progresser suffit en lui-même à constituer le péché.

    On pourrait facilement croire que le christianisme est d’abord une sorte de contrat avec Dieu. Il y aurait alors des commandements graves et des commandements légers. Et il faudrait faire surtout attention aux commandements graves. Pourtant, si la vie chrétienne consiste seulement à éviter les péchés graves, si la vie chrétienne consiste seulement à avoir une vie bien rangée, bien en ordre, alors elle manque cruellement de souffle… et en plus elle n’est pas dans la vérité. Et jamais — au grand jamais — je ne pourrai comprendre ce que Jésus me demandait hier avec le commandement d’aimer le prochain. Avec les autres commandements, je peux facilement être quitte en les observant. Tandis qu’avec le commandement de l'amour, je ne suis jamais quitte… Il me poursuit et me commande la liberté d'aimer. Car voilà !… Le christianisme n’est pas d’abord un contrat avec Dieu, mais une alliance, une relation d’amour de personne à personne… Quand Jésus me donne le commandement de l’amour Il me demande de me laisser élever jusqu’à l’amour, là où justement je n’aime pas parce que je suis obligé d’aimer : là où il n’y a pas d’autre raison à l’amour que l’amour lui-même.

    Et on retrouve très simplement une phrase faussement attribuée à Saint Augustin mais qui se trouve en fait dans le premier chapitre de Traité de l'amour de Dieu de Saint Bernard : «La raison d’aimer Dieu, c’est Dieu lui-même. La mesure d'aimer Dieu, c'est de l'aimer sans mesure.» [6] 


    [1] Les Grands Cimetières sous la lune, in Essais et écrits de combat, t. I. Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, p.404

    [2] Essais et écrits de combat, t. I. Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, p.752

    [3] Mt 5,48

    [4] [Pascal, Pensées, Lafuma, 919, Paris, Seuil, Points, p.368.

    [5] Problèmes de vie spirituelle, Paris, DDB, collection Christus n°92, 8ème édition, 2006, p.127.

    [6] « Modum esse diligendi Deum sine modo diligere. » Traité de l'amour de Dieu, VI, O.C. t.2, p.381, L.Vivès, Paris, 1873.

     

     

    Luc MEYER