• La vérité du flocon de neige

     EDITOS 

    La vérité du flocon de neige

        « Maman, il tombe des morceaux !… » Devant la neige qui blanchit son jardin, Sophie (trois ans) oscille entre la crainte et l’émerveillement… Ces morceaux de sucre qui tombent gentiment du ciel, elle en mettrait bien quelques-uns dans sa poche pour les garder, au cas où… Si Maman le lui permet, elle pourra en attraper quelques-uns tout à l’heure.

       La vérité, rien que la vérité, toute la vérité, chère Sophie !… S’agissait-il — oui ou non – de morceaux ? Et de quoi ? Pourquoi donc n’en as-tu pas gardé au moins quelques-uns pour nous les montrer ?…

       Pour entrer dans le sol, la neige renonce à sa blancheur immaculée. Solide et blanche, elle se fait liquide et souple et devient de l’eau. Pour pénétrer profondément le sol, elle renonce à sa fraîcheur et sa transparence : elle se mêle à la terre. Elle nourrit les plantes, et leurs fleurs nous sourient. Et quand l’eau remonte au ciel, après avoir accompli son oeuvre, en y laissant le sel dont elle était chargée, elle poursuit son ascension, invisible comme un gaz, mais toujours elle-même…

       Sophie l’apprendra un jour… Mais, en-deçà des mots, elle a déjà entrevu que la vérité du flocon de neige ne se limitait pas à ce qu’elle en percevait… Il a révélé une plasticité étonnante, qui lui a coulé entre les doigts !…

       Il en va de même sans doute pour tout ce que nous pourrions déclarer « vrai » : nous avons notre point de vue sur la chose… Et la chose, par fidélité à elle-même, peut revêtir des formes bien différentes. Peut-être nous coule-t-elle entre les doigts, mais si nous nous laissons mouiller par elle, c’est bien qu’elle nous a touchés.

       Quand je dis « vrai », je pense à une relation ou un sentiment authentiques, justes, réels, non feints : une vraie compassion… Je pense aussi à un fait ou une anecdote, véridiques, authentiques, exacts : une histoire vraie… Je pense encore à une personne sans détour, sans dissimulation… Un homme vrai

       La vérité se révèle dans un récit, une situation, un visage : c’est à la fois un événement et un avènement. J’interpète et je comprends tout à la fois. Dans cette coïncidence, dans cette rencontre, la vérité me saisit : « Oui, c’est bien cela, c’est juste, ça sonne juste »… A tel point que quand on s’aime, on se comprend à demi-mot : la vérité, rien que la vérité, toute la vérité, dans un échange de regards…

       Etre à l’écoute du vrai, c’est se tenir prêt à entrer en juste résonance avec ce qui vient de moi ou jusqu’à moi, sans distorsion. C’est pour cela que la vérité sera toujours à la fois un événement et un avènement. Comme le dit le philosophe Jean-Luc NANCY, « plus largement, plus matriciellement, c’est toujours dans le ventre que nous — homme ou femme — finissons par ou commençons à écouter. L’oreille ouvre sur la caverne sonore que nous devenons alors. »[1]

       On conçoit la vérité comme on conçoit un enfant et, tout à coup, le vrai prend chair en nous : un mot — entendu ou prononcé— nous rejoint ou nous exprime. On se comprend et on s’entend mieux, tout à la fois. Les points de vue se concilient ou se réconcilient.

       Le Livre d’Isaïe dira : « La pluie et la neige qui descendent des cieux n’y retournent pas sans avoir abreuvé la terre, sans l’avoir fécondée et l’avoir fait germer, pour donner la semence au semeur et le pain à celui qui mange. Ainsi ma parole, qui sort de ma bouche, ne me reviendra pas sans résultat, sans avoir fait ce que je veux, sans avoir accompli sa mission. »

       Comprends-tu, Sophie ?… 

      


    [1] Jean-Luc NANCY, A l'Ecoute, Paris, Galilée, 2002, 85 pages, p.73.























    Luc MEYER