• Le Carême 2013

     Les trois paradoxes du Carême 

    Le Carême : « Daigne tourner vers toi notre cœur ! »

    Hommage au Père Augustin

    Le Père Augustin, maître des novices de l’abbaye Notre-Dame de Port-du–Salut nous a quittés il y a deux ou trois ans. Il aimait attirer notre attention sur une oraison magnifique : celle du samedi de la première semaine de Carême : « Dieu éternel, notre Père, daigne tourner vers toi notre cœur, afin que nous soyons tout entiers à ton service, dans la recherche de l’unique nécessaire et une vie remplie de charité. »

    Cette oraison peut se prier en 5 groupes de souffle, comme une respiration…

    1. Dieu éternel, notre Père

    Comme la plupart des oraisons du missel, celle-ci s’adresse au Père éternel, le Père du Verbe incarné, notre Père. Nous qui sommes poussière, et qui retournerons à la poussière[1], nous nous situons humblement devant Dieu dans son éternité.

    S’adresser ainsi à Dieu et lui donner simultanément le nom « Père » et de « Dieu éternel », c’est nous rappeler que par son sacrifice, Jésus nous donne accès à la vie éternelle. Ce qu’il y a de mortel et de périssable en nous — notre poussière — est appelé à la vie éternelle.

    Une hymne du poète allemand Gottlieb KLOPSTOCK le dit avec beaucoup de simplicité. Elle a été mise en musique par Gustav MAHLER dans la symphonie « Résurrection ».[2] Il l’avait découverte avec émotion à Berlin, aux funérailles d’un ami[3] : « Tu ressusciteras, oui, tu ressusciteras, ma poussière, après un bref repos ! L’immortalité, Celui qui t’a appelé te la donnera. Tu es semé pour refleurir ! Le Seigneur de la moisson s’avance et nous ramasse comme des gerbes, nous qui sommes morts ! »

    Se convertir et croire à l’Evangile, c’est d’une certaine façon aimer notre poussière, non pas dans un geste de repli sur nous-mêmes, mais avec beacoup de respect, en recevant comme un don cette « poussière » promise à la résurrection.

    Si nous discernons ainsi la noblesse de notre fragilité, nous comprenons mieux l’invitation de Saint Paul : « Ne mettez pas les membres de votre corps au service du péché pour mener le combat du mal, Mettez-vous au contraire au service de Dieu comme des vivants  revenus de la mort, et offrez à Dieu vos membres pour le combat de sa justice[4] Je vous exhorte, mes frères, par la tendresse de Dieu, à lui offrir votre personne et votre vie en sacrifice saint, capable de plaire à Dieu : c’est là pour vous l’adoration véritable.[5] »

    2. Daigne tourner vers toi notre cœur…

    Nous sommes des êtres de désir, mais nous ne savons pas désirer ce qu’il faut… La conversion — c’est-à-dire l’acte par lequel notre cœur se trouve tourné vers Dieu — est un acte de Dieu en nous… Ainsi notre conversion sera-t-elle une grâce…

    Mais… croyons-nous encore à notre possible conversion ? Parfois, subrepticement, sans même se l’avouer, on se « dit » que telle ou telle chose, on n’y arrivera jamais. Avec le Psaume 118, notre prière peut alors monter, pleine de confiance : « Incline mon cœur vers tes exigences. »[6]

    Et notre oraison dit même : « Daigne tourner vers toi notre cœur »… Notre cœur et pas seulement mon cœur… Le Carême est une grâce dans l’Eglise et pour l’Eglise. Ce n’est ni mon cœur ni nos coeurs mais notre cœur : le cœur de chacun, mais aussi le coeur de la communauté : notre famille, bien sûr, mais aussi notre paroisse, notre diocèse… La prière d’un membre du corps se fait alors intercession pour le corps tout entier.

    3. Afin que nous soyons tout entiers à ton service…

    Voici le but : être tout entiers au service du Seigneur : non pas à moitié ou à 80%. Nous ne saurions créer en nous un espace réservé, une sorte de no man’s land de l’âme où Dieu n’aurait pas accès…

    Aimer, c’est tout donner et se donner soi-même… Aimer, c’est s’oublier pour faire plaisir… On n’a rien donné tant qu’on n’a pas tout donné… Avec la petite Thérèse, il s’agit bien d’être saisi « tout entiers »… mais avec une orientation très concrète : « à ton service ».

    Au soir de sa vie, Georges BERNANOS disait : « S’engager tout entier… Vous le savez, la plupart d’entre nous n’engagent dans la vie qu’une faible part, une petite part, une part ridiculement petite de leur être, comme ces avares opulents qui passaient, jadis, pour ne dépenser que le revenu de leurs revenus.  Un saint ne vit pas du revenu de ses revenus, ni même seulement de ses revenus, il vit sur son capital, il engage totalement son âme. C’est d’ailleurs en quoi il diffère du sage qui sécrète sa sagesse à la manière d’un escargot sa coquille, pour y trouver un abri. Engager son âme! Non, ce n’est pas là [une] simple image littéraire. »[7

    Et pour que nous gardions bien les pieds sur terre, il écrit encore  dans les Dialogues des Carmélites : « Les obligations les plus légères en apparence sont bien souvent, dans la pratique, les plus pénibles. On franchit une montagne et on bute sur un caillou. »[8]

    4. Dans la recherche de l’unique nécessaire…

    On pense parfois à des actions héroïques pour le Carême ou du moins bien visibles. Et Jésus nous met en garde contre ceux qui se donnent en spectacle… Même si l’on déjà un peu compris la vanité d’une telle attitude, cet avertissement de Jésus peut cependant nous être utile. Car on peut subtilement se donner en spectacle à soi-même… Nous désirons faire des choses, poser des actes et c’est bien ! Mais ce n’est pas nos actes que le Seigneur veut, c’est nous-mêmes !

    Aussi notre désir doit-il se purifier : il nous faut chercher l’unique nécessaire ; et cela nous donne des indices sur la façon de vivre le Carême. Une réelle sobriété dans notre rapport à la nourriture, à la télévision ou à internet peut nous aider à découvrir ou à retrouver cet unique nécessaire…

    Dans notre courte vie, nous ne faisons pas beaucoup de grandes choses mais nous sommes appelés à faire grandement les petites choses… Ce qui compte finalement n’est pas tant ce que nous faisons que l’amour qui habite nos pensées, nos paroles et nos actions. Vivre ainsi notre devoir d’état dans la joie, sans entretenir de plaintes ou de critiques inutiles, c’est déjà trouver le chemin de l’unique nécessaire…

    5. Et une vie remplie de charité.

    « Remplie de charité »… De quoi donc notre vie est-elle remplie, concrètement ? Qu’est-ce qui occupe nos journées, notre esprit et notre cœur ? Y a-t-il des pièces de la maison où la charité n’a jamais pu entrer ?

    Il ne s’agit pas de devenir scrupuleux, mais de laisser la charité entrer dans notre cœur. On peut penser à la petite Thérèse, relatant la grâce de Noël 1886 : cette force nouvelle qui lui permit de ne pas pleurer, quand son père s’impatientait de ses enfantillages…

    « En cette nuit de lumière commença la troisième période de ma vie, la plus belle de toutes, la plus remplie des grâces du Ciel...  En un instant l’ouvrage que je n’avais pu faire en 10 ans, Jésus le fit se contentant de ma bonne volonté qui jamais ne me fit défaut. Comme ses apôtres je pouvais lui dire : « Seigneur, j’ai pêché toute la nuit sans rien prendre. » Plus miséricordieux encore pour moi qu’Il ne le fut pour ses disciples, Jésus prit Lui-même le filet, le jeta et le retira rempli de poissons...  Il fit de moi un pêcheur d’âmes, je sentis un grand désir de travailler à la conversion des pécheurs, désir que je n’avais [pas] senti aussi vivement... Je sentis en un mot la charité entrer dans mon coeur, le besoin de m’oublier pour faire plaisir et depuis lors je fus heureuse !... »[9] 


    [1] Gn 3, 19

    [2] Deuxième symphonie, avec chœur.

    [3][Hans von Bülow, célèbre chef d’orchestre.

    [4] Rm 6, 13

    [5] Rm 12,1

    [6] Ps 118, 36

    [7] « Nos amis les Saints », Conférence qu’il a donnée  aux Petites Sœurs de Charles de Foucauld, en Algérie, in La Liberté pour quoi faire ?, Paris, Gallimard, Folios essais, p.224-225.

    [8] collection « points », p.28.

    [9] Mss A 45 v°.