• - Le Mal

    Le Mal dans tous ses états 

    « Attaque terroriste… Tsunami… Epidémie… Maltraitance… Shoah…» Les mots sont là, nouveaux ou anciens. Ils jaillissent du haut-parleur de la radio ou de la télé, perdus parmi d'autres, entre deux pubs…

    Loin, là-bas, des gens souffrent. On les voit, on s'émeut sur le coup… Il y a longtemps, d'autres sont morts, massacrés… Tout près de nous, un homme a été retrouvé mort dans son appartement. C'est l'odeur qui a fini par alerter les voisins. Et la vie continue. On n'est pas bien fiers. Mais c'est comme ça. Les trains continuent de passer, bien à l'heure. Le 20 heures revient, avec la même musique, tous les soirs…

    Oser parler du mal, le regarder chrétiennement, tel est le but de cet article.

    Parler du mal, aujourd'hui

    « La lumière jaillira dans les ténèbres…»

    Le chaud et le froid, le clair et l'obscur, le bien et le mal … ces oppositions semblent bien naturelles… Il fait noir ? Allume une lampe et la lumière jaillira ! Il fait froid ? Allume un feu et la chaleur rayonnera !

    Mais en va-t-il du bien comme de la lumière et de la chaleur ? Notre expérience est plus complexe et souvent douloureuse. Au cœur du mal, il nous est parfois difficile de faire jaillir le bien, de le désirer ou même de le discerner…

    Quatre formes de présence du mal

    1. Le mal est là, sans cause apparente

    Le mal est parfois là, devant nous, sans aucune explication… la terre a tremblé, la tempête a soufflé, un phénomène biologique a causé la maladie d'un enfant. Les conséquences sont là, dramatiques. Et l'on crie : «Où est Dieu ?… Pourquoi laisse-t-il faire cela ?…» Et bien souvent nous n'entendons que le silence de Dieu. La création gémit et cherche son créateur, qui se dérobe à sa vue. Le mal est là, sans cause apparente. C'est l'heure de la souffrance et du doute. C'est aussi l'heure de la solidarité, plus forte que le désespoir.

    2. Le mal est fait, par quelqu'un

    Mais le mal est parfois là, devant nous, parce que d'autres le font… On  nous a volé notre auto-radio, un homme a été insulté, une jeune fille a été violée, une personne inconsciente a provoqué un accident, un régime s'apprête à faire voter une loi inique. Le mal est fait, par quelqu'un. C'est l'heure de la révolte et de la haine. C'est aussi l'heure de la prière et de la compassion.

    3. Le mal frappe à ma porte

    Le mal est parfois là, tout près de nous : il nous assiège et nous provoque … Il a la beauté du Diable, comme on dit. Cet objet est-il à moi où à un autre ? Vais-je  continuer de regarder cette émission ou éteindre la télé ? Je voudrais me venger de telle personne, mais quelque chose me retient… Ou bien encore, j'ai envie de faire comme les copains et d'essayer, juste pour voir… Le mal frappe à ma porte. C'est l'heure de la tentation et du combat. C'est l'heure de l'épreuve.

    4. Je fais le mal, et pourtant…

    Les mal est parfois là, en nous : il nous a blessés il y a quelques jours ou quelques années. C'était un accident, une insulte ou une violence qu'on nous a fait subir. On m'a peut-être même entraîné à faire le mal et j'ai cédé. Et puis voilà, depuis 5 ans, 12 ans ou 20 ans, ça me pourrit la vie. Je n'ose en parler à personne. J'ai honte. La révolte m'a saisi et j'ai fait n'importe quoi. Je ne sors pas de cette spirale. Je fais le mal ; et pourtant, "au plus profond de moi-même je prends plaisir à la loi de Dieu" (Rm 7,22). C'est l'heure de la souffrance et de l'appel. C'est l'heure de la grâce et de la conversion.

    Le mal, problème philosophique

    Les philosophes ont essayé d'apporter une réponse au problème du mal. La liberté de l'homme, le sens de son existence et la question de Dieu sont engagés dans la solution que nous apportons.

    On pourrait imaginer deux principes à égalité, deux dieux : l'un bon, l'autre mauvais. Mais s'il y a un seul Dieu et qu'il a tout créé, doit-on lui imputer le mal ? Comment tenir alors qu'il est un Dieu bon ?

    Une des solutions est de dire que Dieu est l'être. Le mal est alors compris comme un déficit d'être : quand je me détourne de Dieu, je me détourne de l'être et je vais vers le néant. Le mal qui m'attire est comme un mirage : je découvre bientôt qu'il n'a pas de consistance propre : il n'existe que dans le choix que l'on fait de lui. Il ne m'apporte rien. Tôt ou tard, je suis déçu… La réponse est fine, mais ne rend pas compte du mal qui est là, sans cause apparente : quand j'ai mal aux dents, j'ai vraiment mal !…

    Le mal a partie liée avec le péché

    La foi chrétienne n'entend pas donner réponse à tout. La vérité, c'est la personne de Jésus. Ce n'est pas une philosophie ni un art de vivre. Jésus a connu le mal : le mal que l'on fait ; le mal qui est là, dans le monde ; le mal qui nous tente… En tout semblable à nous, il n'a pas connu le péché. Il n'a pas fait le mal mais il a eu mal : il a connu la souffrance et la mort.

    Nous savons que le mal, sous toutes ses formes, a partie liée avec le péché.

    Bien souvent, nous rompons l'Alliance de Dieu avec nous et nous faisons le mal. Ce mal, pourtant, est rampant et mystérieux ; il est une blessure de notre volonté : "Je ne réalise pas le bien que je voudrais, mais je fais le mal que je ne voudrais pas", dit saint Paul. (Rm 7,19).

    Plus difficile à comprendre est le lien entre le péché et le mal qui est là, sans cause apparente. Qui donc est la cause du tremblement de terre ?… Saint Paul nous dit: "par un seul homme, Adam, le péché est entré dans le monde, et par le péché est venue la mort ; et ainsi, la mort est passée en tous les hommes, du fait que tous ont péché" (Rm 5,12). Ce qui s'est passé à l'origine a donc bien partie liée avec ce que tous font aujourd'hui. Chacun de nous aurait pu être Adam. Et chacun de nous l'est en réalité. Rejeter le mal sur Adam, c'est déformer la pensée de saint Paul. Nous attribuer la cause du tremblement de terre, c'est aussi déformer sa pensée.

    La création crie sa souffrance

    Rappelons-nous : au jardin d'Eden, le serpent était là, avant même que le premier péché soit commis. L'Eglise catholique croit en l'existence du Tentateur. Il s'est librement détourné de Dieu, mais ce n'est pas lui qui fait trembler la terre… Il y a une certaine autonomie du monde : "la création a été livrée au pouvoir du néant, non parce qu'elle l'a voulu, mais à cause de celui qui l'a livrée à ce pouvoir. Pourtant, elle a gardé l'espérance d'être, elle aussi, libérée de l'esclavage, de la dégradation inévitable, pour connaître la liberté, la gloire des enfants de Dieu. Nous le savons bien, la création tout entière crie sa souffrance, elle passe par les douleurs d'un enfantement qui dure encore" (Rm 8, 20-22).

    Jésus ne vient pas donner le sens du mal

    Au cœur de cette création en souffrance d'enfantement, le Christ est le Nouvel Adam, le nouveau "chacun de nous". Il nous propose de lui ressembler. Sa lumière deviendra ma lumière. Sa chaleur deviendra ma chaleur.

    Jésus ne vient pas donner le sens du mal, comme si le mal pouvait avoir un sens. Jésus est la lumière qui vient dans nos ténèbres. S'il éclaire les ténèbres, c'est pour les dissiper. Mais jamais les ténèbres ne deviennent lumineuses. Elles s'évanouissent, tout comme le mal est promis à disparaître définitivement quand le Christ "aura mis sous ses pieds tous ses ennemis", à la fin des temps. (1 Co 15,25)

    Le péché est une Bonne Nouvelle !

    La foi chrétienne est humble : sans accuser Dieu, sans rejeter le mal sur les autres, elle contemple le Christ qui prend sur lui le mal et le péché. La souffrance ne nous sauve pas, mais c'est par ses souffrances que nous sommes guéris. (cf. Is 53,6) Nous le contemplons dans sa mort et sa résurrection.

    Oui, j'ai fait le mal, mais je ne reste pas seul avec ma faute : ce n'est plus qu'un péché, promis au pardon… Le mal est là, mais il n'est plus une fatalité aveugle… Il est vaincu par l'amour. "Le Christ n'est pas venu expliquer la souffrance ni résoudre le problème du mal : il a pris le mal sur ses épaules, pour nous en délivrer", disait le Cardinal Henri DE LUBAC.[1]

    Ce n'est pas un hasard si depuis des siècles, nous accrochons un crucifix aux murs de nos maisons. Osons-nous encore le regarder ?…


    [1] Le Drame de l'Humanisme athée, in Œuvres Complètes, tome 2, première section, Paris, 1988, 441 pages, p.305.