• Le salut en JC 1

     Le Salut en Jésus-Christ 

    I. Le Salut, en Jésus Christ : comment mieux le vivre ?

    Introduction :

    a. Le thème du salut, pourquoi ?

                            « Jésus Christ est notre Sauveur hier et aujourd'hui, le même pour l'éternité. »

                            He 13,8 : « Jésus Christ, hier et aujourd'hui, est le même, il l’est  pour l'éternité. »

                            Tt 2,13 ; « Jésus Christ, notre grand Dieu et notre Sauveur. »                       

     b. Le thème du salut, comment ?

                            1. Comment mieux le vivre ?

                            2. Comment mieux le comprendre ?

                            3. Comment mieux l’annoncer ? 

    A. Quand peut-on parler de salut ?

        Trois histoires :

        indications sur les conditions de l’existence d’un salut pour nous.

    1. Au Mont Saint-Michel avec de jeunes professionnels, une expérience biblique !…

    a. Une histoire de sandales : l’entraide au rendez-vous.

    La scène se passe un jour de beau soleil, le 13 juillet 2007. Et ce jour-là je me suis retrouvé avec une équipe de Jeunes professionnels pour traverser les grèves du Mont Saint-Michel. On ne se connaissait pas tous et nous avons rejoint un autre groupe. Et dans notre groupe, il y avait deux personnes qui n’ont pas vraiment écouté les conseils qu’on leur avait donnés. On leur avait dit : « Vous savez, il y a des moments où il y a de l’eau très haut quand on traverse les grèves. Il faut enlever vos sandales ! —Ah ben oui ! mais peut-être pas tout de suite… »

    Bon… Ils marchaient… comme ils pouvaient. On était peut-être 70. Et puis il y a un moment on a bien vu qu’une distance se creusait et qu’il y en avait deux ou trois qui avaient du mal à avancer… tant et si bien qu’ils se sont enfoncés dans les sables mouvants. Et pour deux d’entre eux : impossible de retirer la jambe et le pied… Que faire ?  Soit le groupe continue et puis les deux restent en plein milieu de la mer et ils vont être envahis pas la marée montante du Mont Saint-Michel. Soit le groupe dit : «  Eh bien ! il faut qu’on s’arrête et qu’on les aide… ».  Et c’est ce que nous avons fait ! Et à trois ou quatre on a réussi à les tirer de là… Et ils ont perdu chacun une sandale, laissée à soixante ou soixante-dix centimètres sous le sable.

    Et alors ça a été assez extraordinaire… Car parmi les deux qui avaient perdu une sandale, il y avait une jeune  fille… Je me suis approché d’elle. Elle parlait à peine français. J’ai découvert qu’elle était syrienne. Elle était toute seule. Elle s’était dit : «  Je vais faire la traversée des grèves du Mont Saint-Michel. Et puis je serai revenue à 17h00 pour reprendre mon car pour retourner sur Rennes. » Elle n’avait pas compris que quand elle serait arrivée de l’autre côté du Mont Saint-Michel, elle serait à Genêt et qu’à Genêt il n’y avait pas de car.

    On était en plein milieu de la mer. Elle n’avait plus qu’une sandale. Et elle découvrait qu’elle n’allait plus avoir de car pour rentrer dans sa famille d’accueil… Elle parlait français comme je parle allemand, c’est-à-dire très peu. On était bien ! Mais grâce aux sandales, toute le monde s’était arrêté, donc. Une jeune du groupe jeunes professionnels a dit, à la cantonade : « On cherche une voiture qui rentre à Rennes pour une syrienne qui est là, et qui est très sympa… » Et finalement, bien sur, quelqu’un a dit : « Ben ! nous,  on rentre à Rennes. On veut bien l’emmener. » Et un climat très chaleureux est né pendant l’heure et demie de traversée qui nous restait. Tout le monde était content de connaître cette jeune syrienne, qui a finalement rejoint sa famille d’accueil et passé une bonne soirée à Rennes. 

    b. On ne traverse pas tout seul la mer Rouge à pied sec : Dieu sauve et fait naître un peuple.

    Cette histoire de sandale me rappelle des choses essentielles de la vie chrétienne. Sans héroïciser la traversée des grèves du Mont Saint-Michel, ça peut nous rappeler la traversée de la Mer Rouge. Le guide n’était pas Moïse et moi non plus. Cependant, je me rappelle que quand on traverse la Mer Rouge et qu’on est le peuple d’Israël qui fuit devant Pharaon, on ne traverse pas tout  seul… Et, ce faisant, Dieu nous sauve et fait de nous un peuple nouveau.  On ne sort pas d’Egypte tout seul. On en sort en peuple… Et on renaît, ensuite, comme le peuple nouveau, bien-aimé du Seigneur.[1]        

    c. Entrer dans l'Arche : choisir de ne pas se choisir et sauver sa vie.

    Et dans l’histoire d’Israël, c’est la même chose avec l’Arche de Noé. Nous obtenons notre salut en nous rassemblant, en échappant à la menace… Et cette arche de Noé, elle a une caractéristique, c’est qu’on choisit, en y entrant, de ne pas se choisir… C’est la seule façon de sauver sa vie quand arrive le déluge.[2] Alors, qu’on soit en train de traverser les grèves du Mont  Saint-Michel en train de fuir en traversant la Mer Rouge ou en voguant sur l’Arche de Noé, l’expérience d’être sauvé n’est jamais solitaire… Elle est toujours une expérience où la vie communautaire a une place importante.

    * La vie en Eglise et en équipe : une nef et des équipages pour échapper à la mort.

    A tel point que dans l’Eglise, on parle beaucoup de vie en groupe, de vie en équipe… Je me suis dit, ce serait intéressant de regarder l’histoire des mots.  Et je suis allé voir dans le Dictionnaire historique de la langue française d’Alain REY…

    Le verbe équiper, est attesté dès le XII° siècle. Il a eu jusqu’au XV° siècle le sens de « venir au rivage, aborder » en parlant d’un bateau (v.1120) puis de « prendre la mer » (1160 esquiper). Dès le XII° siècle, le verbe a pris le sens resté moderne de « pourvoir un navire de ce qui est nécessaire pour la navigation ». Alors le mot équipe dans l’histoire de la langue française, s’emploie d’abord au sens d’« équipage » (d’un bateau). Notre équipe chrétienne —notre équipage chrétien— est appelée à aller sur l’autre rive… Spontanément, dans le mot équipe, il y a donc l’idée d’être porté… et d’échapper aux forces de la mort que représente la mer et son engloutissement. Quand j’entre en équipe, je fais équipage avec mes coéquipiers pour aller sur l’autre rive, là où quelqu’un nous appelle… Et pour nous qui fréquentons souvent les églises, il est intéressant de noter que le mot « nef » vient du latin navis, qui signifie le bateau…  Cela nous renvoie bien sûr à l’Arche de Noé. Les coéquipiers font une expérience qui dépasse ce que chacun pourrait apporter. L’équipe est plus que la somme de chacun de membres. On est porté par quelque chose et c’est déjà un peu le mystère de l’Eglise. Arrivé au milieu, il est prudent de ne pas perdre ma sandale, mais si jamais je la perds, c’est ne pas grave, quelqu’un m’attendra et me sortira de là…

    Considérée de ce point de vue, la vie en équipe, la vie en Eglise implique au moins trois choses : tout d’abord une communauté de foi : oui, nous croyons que nous sommes appelés à faire une expérience qui dépasse ce que chacun pourrait apporter. Ensuite, une communauté d'espérance : oui, nous pouvons aller de l’autre côté, là où Jésus nous attend. Enfin, une communauté de charité : je t’attends, si tu as perdu ta sandale

    2. Eugène LABICHE et Pierre Corneille,

        fins connaisseurs des contradictions de l’âme humaine…

    a. Une histoire de sauvetage et une histoire de sceptre : l’orgueil au rendez-vous.

    Eugène LABICHE (1815-1888), le Voyage de Monsieur Perrichon. Les Perrichon souhaitent marier leur fille Henriette à l’un des deux hommes qui la désirent : ils doivent choisir. Armand est l’un des prétendants d’Henriette, il est aidé dans sa conquête par Madame Perrichon qui lui est favorable,  par Henriette elle-même car elle l’aime et par les circonstances : il a sauvé la vie de Monsieur Perrichon et lui a rendu de nombreux services… Mais Daniel, son rival, ne cesse de flatter la carrière de Monsieur Perrichon. Et Daniel a l’habileté de se laisser « sauver la vie » par M.Perrichon.

    M. PERRICHON, à Armand, qui lui a sauvé la vie, et qui lui demande de ses nouvelles :

    « Ne parlons plus de ce petit accident... c’est oublié ! »  Acte II Scène VII)

    M. PERRICHON, à Daniel qu’il vient de sauver :

    « Vous me devez tout, tout ! (Avec noblesse.) Je ne l’oublierai jamais ! »  (Acte III Scène X)

    Pierre CORNEILLE, Suréna : Orode, roi des Parthes, doit son trône à son lieutenant Suréna,  qui est le général en chef de son armée et qui a vaincu l’ennemi Crassus.  Orode veut donner sa fille, Mandane, à Suréna qui aime en fait Eurydice, fille d’Artabas (roi d’Arménie)  et veut dans le même temps faire épouser Eurydice à son fils Pacorus !  Suréna refuse la main de Mandane…

    Acte III, scène 1, v.705-714, ORODE à SILLACE

                Un service au-dessus de toute récompense // A force d’obliger tient presque lieu d’offense.

                Il reproche en secret tout ce qu’il a d’éclat, // Il livre tout un coeur au dépit d’être ingrat ;

                Le plus zélé déplaît, le plus utile gêne, // Et l’excès de son poids fait pencher vers la haine.

                Suréna de l’exil lui seul m’a rappelé, // Il m’a rendu lui seul ce qu’on m’avait volé,

                Mon sceptre ; de Crassus il vient de me défaire ; // Pour faire autant pour lui, quel don puis-je lui faire ?

    b. Il ne suffit pas qu’on nous sauve, il nous faut accepter d’être sauvés…

    Ni M.Perrichon ni le roi Orode n’acceptent de devoir leur vie à un autre… On leur a sauvé la vie, mais ils n’acceptent pas d’être sauvés. Ils voudraient ne devoir qu’à eux leur propre salut. C’est toute l’ambiguïté d’un sauvetage… Un sauveur ne peut pas te sauver sans toi, il faut que tu l’accueilles comme sauveur que tu le reconnaisses comme tel pour qu’il soit pleinement ton sauveur, tandis qu’un sauveteur ne te demande pas ton avis…et tu peux alors nourrir des sentiments ambigus par rapport à lui…

    c. « Dieu, qui t’a créé sans toi, ne te justifiera pas sans toi.

              Il t’a créé sans ta connaissance, mais il ne te justifie pas sans ta volonté. »[3]

    Nous touchons là un point essentiel des conditions qui doivent être réunies pour qu’un authentique salut puisse exister : celui qui est sauvé doit consentir à son salut ; et c’est ainsi qu’il conserve sa dignité. Mais ce consentement procède d’un désir humble où toute la personne jusqu’au plus intime est traversée par le don qui lui est fait. On le sent, le salut existe là où le péché est vaincu, à la racine et les racines du péché sont profondes en nous… Dans son roman La Joie, Georges BERNANOS dit très simplement les choses : « Rien n’égale en profondeur la première révolte d’une âme contre les entreprises de l’Esprit. »[4]

    * La reconnaissance humble appartient à l’expérience intégrale et authentique du salut

    3. Deux petits pas sur le sable mouillé[5] : 

        la « conversion » d’une maman au chevet de son enfant.

    a. Une histoire de perspective : la lumière au rendez-vous.

    Suite à la découverte de la maladie génétique incurable de sa petite fille Thaïs, c’est toute la famille qui s’est mobilisée autour de la maman et du papa. Quand elle a appris la maladie de son enfant, la maman lui a dit, comme une promesse qu’elle ne manquerait jamais d’amour et qu’elle serait toujours avec elle… Et en effet pendant les deux années qui vont suivre, Anne-Dauphine et son mari vont déployer des trésors de délicatesse et de sensibilités pour accompagner au mieux leur enfant. Mais le dernier chapitre du livre nous donne, je crois une clef de compréhension importante de ce qui s’est passé autour de Thaïs et grâce à elle…

    « UNE NUIT. S’IL NE DEVAIT Y AVOIR QU’UNE NUIT, ce serait celle-là. Cette nuit de décembre, froide, sombre. Commencée comme toutes les autres, à la recherche d’un sommeil fuyant, à lutter contre des rêves tempétueux. Et pourtant, une nuit qui a changé ma vie. Définitivement.

    Trois heures du matin. L’heure où les certitudes chancellent, happées par la profondeur soudain hostile de la nuit trop noire. Le jour passé semble loin. L’aurore future hésite encore à se lever. Je ne dors pas. Malgré des paupières lourdes. Mon esprit gamberge. Mon cœur s’emballe. Il faut que j’y aille. Comme tant de soirs.

    Je me lève discrètement. Je traverse l’appartement endormi, en maudissant le vieux parquet qui craque sous les pas. Je ne veux réveiller personne. Je ne veux pas de témoin de mon escapade nocturne. J’entre dans la chambre de Thaïs. Je n’allume pas. Je n’en ai pas besoin. Les appareils ronronnent avec une régularité lénifiante. La saturation marque un petit point rouge lumineux. Thaïs est allongée sur son lit, immobile, comme toujours. La tête tournée vers la porte, les yeux clos. Elle dort (p.219), paisiblement. J’avance une chaise pour m’installer près d’elle. Je prends sa main, ronde, chaude. Drapée dans le silence, je la contemple. Je ne bouge pas, je ne parle pas. Je reste là. La nuit s’étire en douceur.

    Habitués à l’obscurité, mes yeux devinent la pièce: les machines et les capteurs, les doudous et les poupées, le drap brodé, les dessins d’enfant accrochés aux murs. Je parcours le monde de Thaïs avec émotion. Quand mon regard s’attarde sur elle, il croise le sien. Je la croyais endormie mais ses yeux me fixent, grands ouverts. Leur intensité brutale m’est inconfortable. Thaïs ne voit plus; son regard aveugle me transperce soudain. Et se fraie un chemin jusqu’à mon cœur.

    Il me faut du courage pour soutenir ce regard. Et m’y abandonner. Le temps s’arrête. Je ne suis même pas sûre que mon cœur batte encore. Plus rien n’existe que ces yeux d’ébène. Là, dans le tréfonds d’une nuit d’hiver, les yeux rivés dans ceux de ma fille, sa main serrée dans la mienne, nos cœurs, nos esprits et nos âmes en communion, je comprends. Enfin.

    ÇA ME FAIT L’EFFET D’UNE BOMBE AVEUGLANTE. Sans un mouvement et sans un mot, Thaïs me livre un secret, le plus beau, le plus convoité: l’Amour. Celui avec une majuscule.

    Un jour, dans la salle de consultation d’un hôpital, j’avais promis à ma petite fille malade de lui transmettre tout ce que je savais de ce sentiment qui fait tourner le monde. Je m’y suis appliquée pendant un an et demi. Et durant tout ce temps, trop aspirée par l’ampleur de ma tâche, je n’ai pas vu. Je n’ai pas compris que c’était elle mon professeur d’amour. Pendant ces mois passés auprès d’elle, je n’ai pas compris parce que, en fait, à (p.220) bien y réfléchir, je ne connais pas grand-chose à l’amour,  le vrai.

    Comment sait-elle ? Comment est-ce possible ? Thaïs est privée de tout. Elle ne bouge pas, elle ne parle pas, elle n’entend pas, elle ne chante pas, elle ne rit pas, elle ne voit pas. Elle ne pleure même pas. Mais elle aime. Elle ne fait que cela, de toutes ses forces. À travers ses blessures, ses infirmités, ses défaillances.

    L’amour de Thaïs ne s’impose pas, il s’expose. Elle se présente à nous comme elle est, vulnérable et fragile. Sans carapace, sans armure, sans rempart. Sans peur. Bien sûr, ceux qui regardent ça de loin peuvent railler, mépriser, repousser cette fragilité. Mais ceux qui s’approchent, qui se penchent, qui cherchent à l’accompagner, ceux-là perçoivent comme moi que cette vulnérabilité n’appelle qu’une réponse: l’amour.

    Près de deux ans auparavant, en apprenant l’étendue des dégâts que provoquerait sa maladie, je m’étais posé une question: « Que lui restera-t-il ? » L’amour. Il lui restera l’amour. Celui que l’on reçoit. Et celui que l’on donne aussi.

    Oui, l’amour a cette faculté unique d’inverser les courants, de transformer la faiblesse en force. Privée de ses sens et dépendante physiquement, Thaïs ne peut pas grand-chose sans une aide extérieure. Elle pourrait exiger beaucoup. Pourtant, elle n’attend de nous que ce que nous voulons bien lui offrir. Rien de plus. 

    On pense communément qu’une existence diminuée et meurtrie est difficilement acceptable. C’est sans doute vrai. Quand on n’a pas l’amour. Ce qui est insoutenable, c’est le vide d’amour. Quand on aime et que l’on est aimé en retour, on supporte tout. Même la douleur. Même la souffrance. La souffrance... Nous la connaissons si bien, cette convive importune de nos vies. Nous l’avons expérimentée sous toutes ses facettes. Toutes sauf une, (p.221) peut-être. Celle qui pousse au désespoir. Qui annihile les meilleurs sentiments. Oui, je réalise en cette nuit troublante que je n’ai jamais souffert à cause de Thaïs. Jamais. J’ai souffert avec elle. Beaucoup. Beaucoup trop. Tout le temps. Mais toujours ensemble. »

    b. Plus on veut donner sa vie, plus on doit la recevoir 

    c. La Bonne Nouvelle n’est pas annoncée à ceux qui servent les pauvres, mais aux pauvres.                                               

    Il m’a envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres (Lc 4,18, citant Is 61,1)

    * Le salut n’est pas au bout des efforts de l’homme : c’est toujours un don et une révélation.


    B. L’expérience du Salut en Jésus-Christ :

    « On ne naît pas chrétien, on le devient »[6] :

       quête d’identité et salut chrétien. 

    1. Identité reçue ou identité construite ?

    a. « Qui suis-je ? » : une question redoutable, à l’ère du Surhomme de Nietszsche.

    Si vous vous promenez dans les rues de Nice, vous trouverez une devanture qui s’appelle « Identity »… Ce n’est pas un cabinet de psychologue ou un atelier de photographie : c’est un salon de coiffure[7] !… Avec un brin d’humour et aussi de marketing, on nous fait miroiter le rêve de construire notre identité en étant coiffé de telle ou telle façon… Il s’agit de paraître, d’avoir une bonne image… pour avoir sa place dans la société ou pour mieux séduire les garçons… ou les filles. Alors, aussitôt je pense à Saint Cyprien de Carthage qui disait aux femmes de son temps d’éviter de se maquiller, parce que le Seigneur pourrait bien ne pas les reconnaître quand elles se présenteraient au Paradis !…[8]

    Devant la pression du groupe et les modes de la société, ce n’est pas facile d’être simplement soi-même, sans chercher à construire son identité, au risque de ne pas être tout à fait ce que l’on veut paraître.

    Le sociologue Alain EHRENBERG[9] nous fait remarquer que dans la France d’aujourd’hui « le culte de la performance » fait peser lourdement ses exigences sur l’individu  : pour être un bon chef d’entreprise, il ne suffit pas d’être honnête et courageux, il faut être efficace et surtout plus fort que les autres. Pareillement, le sport n’est plus seulement un jeu : c’est une compétition. « Chacun, d’où qu’il vienne, doit faire l’exploit de devenir quelqu’un […] », en s’affirmant. Il faut « forger son propre modèle : réussir à être quelqu’un… » 

    Dans le même temps, les fonctionnements de la société deviennent de plus en plus libéraux et renvoient l’individu à lui-même. Vous vous souvenez peut-être des placards publicitaires conçus par la société d’assurances Thelem[10], qui ont fleuri en septembre 2010 un peu partout en France. Que disaient-ils ? « Pourquoi payer comme un malade quand je ne suis pas malade ? »… La loi vise normalement le bien commun et nous rend théoriquement solidaires… Il ne faudrait pas que le libéralisme — dénoncé depuis longtemps déjà par Jean-Paul II —, finisse par nous rendre solitaires… Car alors malheur aux faibles, malheur aux malades, malheur aux dépendants, malheur surtout aux pauvres ! On est à des années-lumière de l’Evangile.

    C’est dans cette société-là que nous vivons. C’est le règne du Surhomme dont Nietzsche avait parlé.

    b. « Qui suis-je ? » : une question pourtant essentielle…

    Dans ces conditions, être un « aîné » dans la foi, c’est une posture délicate… « Qui suis-je ? » renvoie aujourd’hui les adultes à leurs propres questions et à leurs propres certitudes… A l’heure où chacun est invité à construire sa propre identité, à l’heure où les jeunes vivent dans une multiplicité de repères, la transmission devient vraiment un défi pour les aînés. Ce n’est pas si facile de se faire comprendre quand on dit que Jésus est notre Sauveur et que c’est grand et beau d’être chrétien !

    c. « Qui puis-je devenir ? » : une bonne question si aimer quelqu’un, c’est croire en son avenir

    La question « Qui suis-je ? » peut se teinter d’espérance et devenir : « Qui puis-je devenir ? ». C’est une question plus ouverte, qui dit que notre identité n’est pas simplement à construire, mais aussi plus fondamentalement à recevoir. Il y a de l’espace pour grandir, avec les autres et pour les autres, avec un Dieu et pour un Dieu. Et c’est en ce Dieu-là que nous croyons : celui qui nous aime parce qu’il croit en notre avenir. Celui qui ne nous demande pas d’être performant, mais de nous laisser aimer et accueillir pour être à notre tour aimants et accueillants.

    2.  « Chrétien » : l’expérience d’un salut et d’un appel.

    a. Une identité révélée, qui nous renvoie à la personne du Christ.

    Dans l’Evangile, c’est l’appel du Seigneur qui donne au disciple sa véritable identité. A tel point que parfois, Jésus donne un nom nouveau : « André amena son frère à Jésus. Jésus posa son regard sur lui et dit : “Tu es Simon, fils de Jean ; tu t’appelleras Képha” (ce qui veut dire : pierre). »[11] 

    b. Une qualité reçue, vérifiée dans une façon de vivre : pertinence de la Lettre à Diognète.

    Etre chrétien, dès lors, c’est une qualité reçue. On reste dans le monde, sans être du monde.  Etre chrétien, c’est un petit quelque chose qui change tout et qui fait que ma vie sonne différemment… Un petit quelque chose et qui emporte l’adhésion, humblement mais sûrement… Un petit quelque chose qui, à défaut de pouvoir transmettre intacte une culture ou de changer la culture actuelle, la récrée patiemment par un comportement et des attitudes en accord avec l’Evangile. 

    Vous avez peut-être entendu parler de la Lettre à Diognète. C’est un écrit du IIème siècle dans lequel les chrétiens cherchent à comprendre leur place et leur identité dans le monde. Je lis : « Les chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les vêtements. […] Ils se répartissent dans les cités grecques et païennes suivant le lot échu à chacun ; ils se conforment aux usages locaux pour les vêtements, la nourriture et la manière de vivre, tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur république spirituelle. Ils résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés. Ils s’acquittent de tous leurs devoirs de citoyens et supportent toutes les charges comme les étrangers. […] Ils se marient comme tout le monde, ils ont des enfants mais ils n’abandonnent pas leurs nouveau-nés. Ils partagent tous la même table, mais non la même couche. […] Ils passent leur vie sur la terre, mais sont citoyens du ciel. Ils obéissent aux lois établies et leur manière de vivre l’emporte en perfection sur les lois. […] On les insulte et ils bénissent. […] Châtiés, ils sont dans la joie comme s’ils naissaient à la vie. […] En un mot, ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le Monde. »[12] 

    c. Un être nouveau assumé personnellement et communautairement.

    Pour Saint Augustin, le chrétien reçoit un être nouveau à la fois personnellement et communautairement : « Le pain en effet est-il formé d’un grain unique ? N’est-il pas plutôt composé d’une multitude de grains de froment ? Mais avant de devenir du pain, ils étaient séparés. L’eau les a mêlés; ils avaient d’abord été broyés. Car si le froment n’est [pas] moulu, si l’eau ne l’arrose [pas], jamais il ne prend cette forme qui est celle du pain. C’est ainsi que vous-mêmes étiez, hier, comme broyés dans l’humiliation du jeûne et les mystères de l’exorcisme. Le baptême est venu : l’eau vous a arrosés, afin de vous donner la forme du pain. Mais il n’[y a] pas de pain sans feu. [Et] que marque ici le feu ? [C’est] l’onction. L’huile qui nourrit notre feu est le symbole de l’Esprit-Saint. »[13]

    La vie chrétienne est donc à la fois un style du vie, une qualité de vie, et en même temps un être nouveau reçu et vécu en communauté. Le Cardinal BILLE disait : « Un chrétien isolé est un chrétien en danger. » Et c’est vrai !… Il s’agit de recevoir, d’aimer et d’accueillir sa propre vie, dans un bain ecclésial.

    3. Devenir chrétien, être chrétien et vivre en chrétien : une initiation 

        qui laisse le Christ christianiser toutes les dimensions de notre vie. 

    a. La vie chrétienne, c’est un art de vivre…

    Sur ce point, on peut se mettre à l’écoute Joseph RATZINGER : « La vie humaine ne se réalise pas d’elle-même. Notre vie est une question ouverte, un projet incomplet qu’il nous reste à achever et à réaliser. La question fondamentale de tout homme est : comment cela se réalise-t-il — devenir un homme? Comment apprend-on l’art de vivre? Quel est le chemin du bonheur? Evangéliser signifie : montrer ce chemin — apprendre l’art de vivre. Jésus a dit au début de sa vie publique : Je suis venu pour évangéliser les pauvres (Lc 4, 18) ; ce qui signifie : j’ai la réponse à votre question fondamentale ; je vous montre le chemin de la vie, le chemin du bonheur – mieux : je suis ce chemin. »[14] 

    b. L’« initiation », c’est un chemin de salut à emprunter, où s’inversent nos évidences.

    Avec ce chemin décrit par le Saint Père, nous arrivons très naturellement à l’Evangile selon saint Jean : pour Thomas, notre frère jumeau, l’« initiation », ce sera un chemin à emprunter, et ce chemin, c’est Jésus lui-même… « Pour aller où je m’en vais, dit Jésus, vous savez le chemin. » Thomas lui dit : « Seigneur, nous ne savons même pas où tu vas ; comment pourrions-nous savoir le chemin ? » Jésus lui répond : « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ; personne ne va vers le Père sans passer par moi. » (Jn 14,4-6)

    Au lieu d’être des notions à acquérir, l’initiation est un chemin à emprunter. Et cela nous appelle à la confiance et à la patience. Car le chemin de l’initiation, c’est Jésus lui-même et le principe même d’un tel chemin, c’est qu’on n’est jamais parvenu au but… 

    Et le Saint Père poursuit : « la pauvreté la plus profonde est l’incapacité d’éprouver la joie, le dégoût de la vie, considérée comme absurde et contradictoire. [… L’incapacité à la joie suppose et produit l’incapacité d’aimer, elle produit l’envie, l’avarice - tous les vices qui dévastent la vie des individus et du monde. […] Si l’art de vivre demeure inconnu, tout le reste ne fonctionne plus. Mais cet art n’est pas un objet de la science — cet art ne peut être communiqué que par Celui qui a la vie — Celui qui est l’Evangile en personne. »[15]

    Sur ce chemin, comme pour la jeune maman au chevet de son enfant, il y a toujours un moment où les perspectives s’inversent. On croyait que par nos propres forces nous allions aimer ou sauver l’autre et on découvre que c’est l’inverse. C’est l’expérience de Saint Pierre lui-même. Alors que Pierre vient de dire : « Seigneur, 
avec toi, je suis prêt à aller en prison et à la mort », Jésus annonce son reniement. Après l’arrestation de Jésus et le triple reniement de Pierre, « le Seigneur, se retournant,
 posa son regard sur Pierre; 
et Pierre se rappela la parole que le Seigneur lui avait dite:
 “Avant que le coq chante aujourd’hui, 
tu m’auras renié trois fois.”
 Il sortit et pleura amèrement. »[16] Au fond de sa détresse, sans nullement se sentir jugé, Pierre découvre que c’est lui qui a besoin d’être sauvé… 

    c. Le grand initiateur, c’est le Christ lui-même, vrai Dieu et vrai homme.

    La Lettre aux Hébreux va dans ce sens et nous dit que « nous courons avec endurance l’épreuve qui nous est proposée, les regards fixés sur celui qui est l’initiateur de la foi et qui la mène à son accomplissement, Jésus. » (He 12,1-2). Et dans l’Evangile selon saint Matthieu, Jésus lui-même nous dit : « Tout m’a été confié par mon Père ; personne ne connaît le Fils, sinon le Père, et personne ne connaît le Père, sinon le Fils, et celui à qui le Fils veut le révéler. »  (Mt 11,27) Alors, s’il y a bien initiation, ce n’est pas nous qui initions : le grand initiateur, c’est Jésus lui-même. Saint Augustin dit : « Lorsque Pierre baptise, c’est le Christ qui baptise; lorsque Paul baptise, c’est le Christ qui baptise », [et même] « lorsque Judas baptise, c’est le Christ qui baptise. »[17]

    Et là, il y a un acte de foi difficile pour nous à poser. Car on sent bien qu’il faut que nous soyons plus transparents à la présence de Jésus. La qualité de notre vie, de notre prière, de notre pratique personnelle des sacrements : tout cela compte si nous souhaitons non seulement accueillir et vivre le salut en Jésus Christ mais aussi aider les autres à accueillir et à vivre le Salut en Jésus-Christ.

     

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    [1] cf.Ex 3, 7-10.

    [2] cf. Gn ,18-19.

    [3] Augustin, Sermo 169, 11,13.

    [4] Points, p.59

    [5] Anne-Dauphine JULLIAND, Deux petits pas sur le sable mouillé, Paris, Les Arènes, 2011, 207 pages, p.219-223.

    [6] Tertullien, Apologeticum, XVIII, 4.

    [7] 17, rue Alphonse Karr 06 000 NICE (http://www.identityhairdesign.fr/site.html)

    [8] cf. Timothy RADCLIFFE, Pourquoi donc être chrétien ?, Paris, Cerf, 2005, p.90-92. On peut se référer au De habitu virginum ou Testimonia adversus Judaeos). Saint Paul n’avait pas attendu saint Cyprien :  1 Tm 2,9 : « Que leur beauté vienne de leur tenue convenable portée avec pudeur et simplicité, plutôt que de tresses, d’or, de perles ou de vêtements coûteux » ;  1 P 3,3-4 : « Femmes, ce qu’il vous faut, ce n’est pas la beauté extérieure — raffinements de coiffure, bijoux d’or, belles toilettes — mais, au fond de vous-mêmes, une âme qui ne perd jamais sa douceur et son calme : voilà ce qui est précieux aux regards de Dieu. »

    [9] cf. Alain EHRENBERG, Le Culte de la performance, Paris, Calmann-Lévy, 1991, Hachette, Pluriel, 2009.

    [10] http://www.thelem-assurances.fr/

    [11] Jn 1,42.

    [12] À Diognète, Introduction, édition critique, traduction et commentaire par Henri Irénée-Marrou, Paris, Cerf, Collection « Sources chrétiennes » n°33, 1951, 288 pages, p.63-65.

    [13] Saint Augustin, Sermon 227 : Aux Néophytes, sur les saints mystères, in L’Eucharistie dans l’Antiquité chrétienne, textes recueillis et présentés par A.HAMMAN, traduction de H.DELANNE, France QUERE-JAULMES et A.HAMMAN, Nouvelle édition, Ichtus / Les Pères dans la foi, Desclée de Brouwer, Paris, 1980, 297 pages, p.235-238.

    [14] « La Nouvelle évangélisation », Conférence du Cardinal Joseph RATZINGER lors du Jubilé des Catéchistes Dimanche 10 décembre 2000, in La Documentation Catholique, 21 janvier 2001 n°2240, p.91-95.

    [15] Iibidem.

    [16] cf. Lc 22, 33-34.61.

    [17] Augustin d’Hippone Homélies l’Evangile de Jean, homélie VI, §7, DDB, coll. « Bibliothèque Augustinienne » n°71, p.357. (cf. Concile Vatican II, Constitution sur la Sainte Liturgie, qui cite ce texte)

     




    Luc MEYER