• - Le silence

    Le silence, matrice de la Parole

    accueillie et enfantée 

    Journée de rentrée de la CVX53

               

    La photo présentée ci-dessous est celle d'une statue en terre cuite de saint Benoît, « le père des moines ». Elle se trouve à l'abbaye de Tamié, près d’Albertville en Savoie. La Règle de vie que saint Benoît laisse aux moines commence ainsi : « Ecoute, mon fils, l'invitation du Maître et incline l'oreille de ton coeur. » C’est tout à fait biblique et cela rejoint la belle prière juive Shema, Israël[1]

    Je vois un homme debout, face à nous.. Une seule oreille, grande, qu'il tient avec sa main... Sa main droite est plus grande que sa main gauche. Il a deux grands yeux qui ne regardent pas dans la même direction, un rameau à la main gauche, placé devant son coeur, un grand habit bleu, les deux pieds bien posés sur le sol... Il me fait penser à un arbre droit, bien planté dans la glaise... On dirait qu'il est aux aguets, tout concentré dans l'écoute : il s'est arrêté pour écouter.

    Il ne regarde personne. C'est comme s'il regardait à l'intérieur de lui-même. De son oreille droite à son oeil gauche, c'est comme s'il balayait un angle de cent quatre-vingts degrés. Il est tout entier mobilisé sur l'écoute : arrêté, il regarde, il écoute. Il tient en main une branche, peut-être de l'olivier, symbole de la paix.

    C'est comme s'il voulait nous dire : «On n'écoute pas qu'avec l'oreille, on écoute aussi avec son coeur et le fruit de l'écoute, c'est la paix intérieure...»[2] «L’idéal du sage c’est une oreille qui écoute» mais comme le discernement des esprits n’est pas donné à tous ni toujours, le livre de la sagesse reste très prudent et dit juste avant : «L'homme sensé médite les maximes de la sagesse». 

    Dans cette oreille démesurément grande, une autre indication nous est donnée : il ne s’agit pas simplement de prêter l’oreille, de faire l’acte d’écouter, ou encore de s’entraîner à écouter, pour acquérir des compétences en la matière, il s’agit, plus profondément, de devenir écoute, d’être à l’écoute. Etre à l’écoute, c’est se tenir prêt à entrer en résonance avec le son qui vient jusqu’à moi. C’est une expérience aérienne : non pas d’être livré à tous les vents, mais d’être disponible au vent de l’Esprit. C’est donc aussi une expérience de déprotection et de vulnérabilité, qui n’a de sens — personnellement et communautairement — que dans l’accueil, la confiance et l’humilité.

    Comme le dit le philosophe Jean-Luc NANCY, dans son livre A l'Ecoute, «plus largement, plus matriciellement, c’est toujours dans le ventre que nous — homme ou femme — finissons par ou commençons à écouter. L’oreille ouvre sur la caverne sonore que nous devenons alors.»[3] Entrer en résonance avec la Parole qui vient jusqu’à moi, c’est me laisser réveiller et rééduquer par la Parole qu’on a tuée et mise au tombeau… et qui a vaincu la mort. Etre à l’écoute peut devenir alors une expérience de Pentecôte : Au plus profond de moi, je suis touché par la Parole — qui est Jésus. Tout mon être entre en résonance et un jour, à l’heure que Dieu voudra, je pourrai moi aussi émettre une parole qui soit en accord et en harmonie avec la Parole qui m’a redonné la parole. Etre à l’écoute devient alors une expérience aquatique : Je suis plongé dans la mort et la résurrection du Christ : j’accepte d’abord de mourir à mon bruit pour naître à son silence. 

    Dans la force de l’Esprit Saint, je conçois la Parole comme on conçoit un enfant et tout à coup la Parole prend chair en moi : un mot, une expression me découvre tout son sens et toute la vie proprement divine qui s’y cache. Quand je n’entends que le silence de Dieu, ce silence peut être pour moi désolation, traversée de la mort, et pourtant j’ai confiance que ce silence au plus profond de moi reste habité par celui qui s’est tenu muet comme une agneau qu’on mène l’abattoir.

    Savoir accepter la dernière place, jusque dans la perception de la Parole, c’est parfois accueillir une autre façon d’écouter… Mon oreille est peut-être appelée à se dilater, à se tendre plus amoureusement vers celui qui me parle… Et j’aime cette belle déclaration d’amour de saint Thomas d'AQUIN : "Les yeux, le toucher, le goût, devant Toi sont défaillants. Seule l'oreille me donne toute certitude. Tout ce que tu m'as dit, ô Fils de Dieu, je le crois : rien n'est certain autant que ta parole de vérité."[4]  Oui, Seigneur, ton sang parle plus fort que celui d'Abel, car ta vie personne ne l’a prise, c’est toi qui nous la donnes chaque jour… 

     

    Abbaye Notre-Dame de la La Coudre, Dim 2 Sept 2007


    [1] Dt 6,4-9 + Nb 15,37-41 + Dt 11,13-21.

    [2] Cette première partie du texte est en grande partie reprise du dossier du SNV 2004.

    [3] Paris, Galilée, 2002, 85 pages, p.73.

    [4] cité dans Jacques LOEW, Mon Dieu dont je suis sûr, Paris, Fayard-Mame, 1982, 239 pages, p.218.

     

     

     

    Luc MEYER