• Les trois paradoxes du Carême

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    Trois paradoxes du Carême

    « Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle » : cet appel de Jésus, il nous est adressé personnellement le Mercredi des Cendres.


    Quand notre front a été marqué du signe de la Croix, avec les Cendres, un appel à résonné à nos oreilles et jusqu’au plus profond de notre coeur : « Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle. » Pendant ce temps de grâce, je relève trois paradoxes dans ce qui nous est demandé : Premier paradoxe, nous retirer au désert, loin du bruit et des tentations du monde, et en même temps, comme le dit Isaïe, « faire tomber les chaînes injustes, […] partager notre pain avec celui qui a faim, […] couvrir celui que nous verrons sans vêtement et ne pas nous dérober à notre semblable… »[1] Deuxième paradoxe, nous retirer au désert, poussés par l’Esprit, pour un temps d’intimité et de communion avec le Christ, dans l’obéissance au Père, et en même temps pour y être tentés par le démon, dit Saint Matthieu… Troisième paradoxe, nous convertir et croire à la Bonne nouvelle — il y a là un impératif, qui mobilise notre désir et notre volonté — et en même temps nous laisser faire par Dieu, accueillir ce qu’il nous sera donné de vivre là où nous serons !

    Comment vivre ces trois paradoxes, comment tenir l’équilibre ?…

    Trois pistes à approfondir :

    1. Tout d’abord le désert et la communauté des hommes… Et je fais appel à la sagesse de Saint Benoît et des moines… Il y a quelques années, le Père Hugues, prieur de l’Abbaye de Soligny-la-Trappe, résumait les choses avec beaucoup de réalisme : « Tu entres au monastère pour trouver un cœur à cœur avec Dieu et tu trouves un coude à coude avec tes frères. » Je crois qu’il n’y a pas de vrai cœur à cœur sans coude à coude… Notre Carême doit faire grandir en nous la solidarité dans la grâce avec tous ceux que nous rencontrons : aimer leurs visages, prier pour eux et avec eux. Au fil des semaines de notre Carême, ne fuyons pas le lieu du coude à coude car, à travers le coude à coude, nos trouvons un cœur à cœur simultanément avec nos frères et avec Dieu… Et là, il y a un vrai combat, contre toutes les stratégies d’évitement qui nous guettent… Et j’en arrive au deuxième paradoxe :

    2. Goûter l’intimité avec le Christ et combattre le démon. Jésus, au désert, est transporté par le démon qui lui fait voir et imaginer des choses, il l’invite à se mettre en scène et à s’imaginer transformer les pierres en pain, se jeter du haut du temple, contempler de haut tous les Royaumes de la Terre… Et que fait Jésus ? Il garde les pieds sur terre ! Il ne va pas se jeter du haut du temple, il ne va pas se délecter en contemplant de haut tous les Royaumes de la Terre… Pour lutter contre le démon, il faut commencer par lutter contre nos imaginations… Je viens de finir un livre magnifique d’Anna Maria CANOPI, intitulé Mansuétude, voie de paix. Elle nous met en garde contre les bavardages qui pourrissent notre vie spirituelle et la vie des communautés chrétiennes. Elle fait référence à Saint Benoît, qui cite le Livre des Proverbes et le Livre de Psaumes : «L’Ecriture montre qu’en parlant beaucoup, on n’évite pas le péché (cf. Pr 10,19) et que le bavard ne marche pas droit sur la terre (cf. Ps 140,12) (p.133) « Cette manière de s’éparpiller dans le bavardage peut aussi se produire, dit-elle, « même sans la collaboration des autres ; ce sont les bavardages faits au-dedans. » « Que de dialogues nous faisons au-dedans de nous, avec des coups portés du tac au tac ! On aménage une scène et l’on y montre tout un drame où notre propre moi est toujours le héros principal. En réalité, ce n’est pas un simple échange avec notre moi ; il y a toujours — tout au moins derrière les coulisses — un personnage ambigu. Elle se répète toujours, l’histoire d’Eve qui accepte le dialogue avec le serpent et qui tombe, entortillée par ses raisonnements. »[2] Et j’en arrive très naturellement à la démaîtrise volontaire qui nous est demandée pour nous engager résolument dans la conversion.

    3. Etre passivement actifs dans notre conversion… Et là, je voudrais vous emmener dans le diocèse de Paderborn, jumelé avec le diocèse du Mans… Il y a deux ans, avec les séminaristes, nous sommes allés en Allemagne, nous avons visité une ancienne abbaye cistercienne qui est devenue un centre pastoral pour les jeunes… Et dans les rénovations, les architectes ont conservé une belle statue, au-dessous de laquelle était marqué ceci : « J’ai du pain et de la viande, mais j’ai encore faim. » Et le directeur du centre, nous expliquait que ce message des moines est devenu le projet qu’il porte pour chacun des jeunes qui vient au centre. Et j’ai tout de suite pensé au Carême … Le Carême n’existe que pour nous préparer à vivre le renouvellement de notre baptême, dans la nuit de Pâques. Nous sommes ainsi en communion avec les catéchumènes, qui demandent le baptême et qui vivent le Carême comme l’ultime préparation à recevoir la lumière de Jésus… C’est donc une bonne chose, si au début de ce Carême nous pouvons dire : « J’ai du pain et de la viande, mais j’ai encore faim. » J’ai une chaîne HI-FI, un lecteur mp3, 25 poupées ou 47 petites voitures, un ordinateur, 73 DVD, une clef 3G… J’ai des talents pour les études, je suis reconnu dans mon travail, mais j’ai encore faim !… Et vous voyez tout le poids de ces quelques mots : « J’ai encore faim. » Comment allons nous combler cette faim ?… En achetant un 26ème poupée, une 48ème petite voiture, une 2ème clef 3G, un 74ème DVD ?  Le jeûne trouve ici son sens et sa vigueur.

    « En souffrant un peu dans l’attente de la nourriture matérielle, le jeûne nous apprend à connaître aussi la faim spirituelle et à désirer la nourriture de vie qui ne périt pas. »[3] Avec mesure, il me semble bon de réduire effectivement pendant chacun des 40 jours un certain nombre de gâteries ou de compensations en tout genre – pas forcément, d’ailleurs, dans le domaine alimentaire… Je dis tous les jours, non pas pour relativiser les jours de jeûne prescrits, mais pour que le Carême ne soit pas fait de velléités successives, rempli de résolutions et de lâchetés, où l’on se donne finalement bonne conscience parce que l’on a respecté la lettre de la prescription. Avec le jeûne, mesuré mais réel, nous apprenons à « accepter la discipline qui consiste à attendre l’heure de Dieu, de la même manière qu’on doit attendre l’heure du repas. Sans nous lasser, nous devons dire : “Même si j’attendais toute la vie, pourrais-je mériter le Don qui est Dieu lui-même ?” »[4]

    Alors, bon Carême à tous dans le désert et dans la vie de tous les jours… dans l’intimité avec le Christ et dans le combat contre les mirages du démon, dans la passivité amoureuse et l’action décidée pour la conversion !…

     


    [1] Is 58, 6-7.

    [2] Anna Maria CANOPI, Mansuétude, voie de paix. Lecture « spirituelle et communautaire » de la Règle de saint Benoît avec la mansuétude comme clé d’interprétation, Paris, Médiaspaul, 2010,

    [3] Idem, p.316.

    [4] Idem, p.317.