• - Les trois voies

     Se connaître pour grandir 

    Les trois voies

    Les plus anciens parmi nous se souviennent peut-être que : dans les années 70, à l’époque de Claude François, on a parlé de la « bof génération »… Après les Trente glorieuses, c’est la perte des grands idéaux… C’est une certaine désespérance en l’avenir, un matérialisme mal vécu qui fait miroiter des idoles qui ne rendent pas heureux… C’est aussi une perte de la confiance qui fait qu’on préfère jouir tout de suite de la vie plutôt que construire sur la durée… Et 40 ans après, la société occidentale continue de voir naître de nouvelles générations souvent blasées, qui semblent si peu aimer la vie…

    Pour nous chrétiens, il y a là une tristesse qui passe à côté de la vraie joie que nous propose le Christ.

    Une lecture trop rapide des premiers chapitres du Livre de l’Ecclésiaste pourrait nous faire croire qu’il va dans ce même sens du désenchantement qui saisit tôt ou tard la bof génération… « Vanité des vanités, dit l’Ecclésiaste, tout est vanité », c’est-à-dire tout est vide, sans contenu qui tienne et qui nous tienne… « Que reste-t-il à l’homme de toute la peine et de tous les calculs pour lesquels il se fatigue sous le soleil ?… Tous les jours sont autant de souffrances, ses occupations sont autant de tourments : même la nuit, son coeur n’a pas de repos. »[1] 

    Il ne faut pas nous tromper : l’Ecclésiaste ne nous invite ni à la désespérance ni à la sinistrose… Il nous rappelle simplement notre condition de pèlerins sur la terre… Et c’est à partir de là sans doute qu’une sagesse véritable peut naître : une sagesse qui ne dédaigne pas les biens de la création, une sagesse qui sait rendre grâce pour les dons de Dieu une sagesse qui en même temps sait que tout cela devient vide dès lors qu’on s’y arrête, qu’on veut le saisir, le retenir et qu’on croit y trouver l’essence du bonheur…

    Alors quel chemin ascétique et mystique la grande tradition chrétienne a-t-elle dessiné pour celui qui veut mettre ses pas dans les pas du Christ ? Origène et Grégoire de Nysse distinguent trois voies ou plutôt trois étapes dans la vie spirituelle.[2] Bien entendu, comme tous les découpages, cette distinction ne doit pas être durcie… au risque de devenir absurde… Car même si on est déjà un peu avancé dans la vie spirituelle, on n’en a jamais fini de revenir aux débuts et aux fondamentaux de la conversion. C’est d’ailleurs pour cela que tous les ans nous vivons le Carême… Saint Thomas d’Aquin[3], quant à lui, distingue trois « degrés de charité ». Pour Thomas, le 1er degré consiste à « s’écarter du péché » et à résister aux convoitises qui nous poussent en sens contraire de la charité. Quand le péché est vaincu, le chemin est simplement ouvert, car le 2ème degré consiste à grandir dans la charité. Et il existe aussi un 3ème degré : c’est la recherche de l’union à Dieu. Et cela s’applique aux parfaits qui « désirent mourir et être avec le Christ. »

    Dans la tradition ascétique et mystique, cette visée en trois degrés a été résumée sous les noms suivants : la première étape est qualifiée d’un nom assez peu élégant, on l’appelle la voie purgative : la deuxième étape est appelée voie illuminative : la troisième étape, enfin est appelée voie unitive. Je ne vais pas entrer dans une réflexion systématique sur ces trois voies, mais je voudrais quand même faire quelques remarques.

    Pour les catéchumènes qui se préparent pendant le Carême à l’illumination baptismale, il y a bien d’abord une rupture à vivre avec certains comportements ou certaines évidences — et ce n’est pas toujours facile. Et la période des scrutins pendant le Carême est parfois pour eux un moment de combat intense. Il y a aussi un but à poursuivre : celui d’une véritable rencontre et union avec Dieu. Chaque année, le temps du Carême est un temps de communion en Eglise qui nous invite à vivre nous aussi ce cheminement et cette recherche.

    Il s’agit d’abord de prendre conscience que nos passions et nos désirs, s’ils s’arrêtent aux choses de la terre, ne peuvent pas nous conduire au bonheur durable. Tôt ou tard, nous serons déçus, car il nous faudra bien un jour tout quitter : les êtres que nous aimons, les activités que nous aimons, les ministères peut-être que nous aurons reçus, notre maison, notre richesse, les petites douceurs de la vie, et même les plus petites choses auxquelles nous sommes attachés. Avec son expression radicale, « Vanité des vanités », le livre de l’Ecclésiaste nous invite à nous détacher, sans pour autant sombrer dans l’indifférence ou le désenchantement…

    Il y a là une attitude intérieure qui va plus loin que le simple jeûne du péché : Dieu, tout à coup, s’invite dans nos choix et nos discernements et nous invite à voir plus loin… Même les choses les plus légitimes peuvent se retrouver mises en balance avec le choix de Dieu. C’est ainsi que Thérèse de Lisieux, au début de sa conversion dans le fond de son carmel, laisse monter une prière impressionnante : « Je sentais, dit-elle, […] le désir de n’aimer que le Bon Dieu, de ne trouver de joie qu’en Lui, souvent pendant mes communions, je répétais ces paroles de l’Imitation : “Ô Jésus ! douceur ineffable, changez pour moi en amertume, toutes les consolations de la terre…” Cette prière sortait de mes lèvres sans effort, sans contrainte, il me semblait que je la répétais, non par ma volonté, mais comme une enfant qui redit les paroles qu’une personne amie lui inspire »[4] 

    Le chemin de Thérèse va la conduire à une illumination. Et une lecture attentive des Manuscrits nous fait percevoir ce qu’elle a vécu. Le changement en amertume des consolations de la terre ouvre Thérèse plus décidément encore à la lumière de Dieu… Et cette lumière va transfigurer son regard et dilater sa charité. C’est une illumination intérieure : « Par ta lumière nous voyons la lumière… » Il s’agira d’être bien là, ici et maintenant, présent au monde et aux autres, mais dans une attitude qui nous rend disponibles pour découvrir comme en transparence, la présence du monde à venir et Dieu lui-même qui vient jusqu’à nous.

    Mais nous le savons aussi, sur leur chemin, les plus grands saints ont vécu l’expérience de la nuit de la foi. L’illumination a produit en eux une telle clarté qu’à un moment donné, ils sont devenus comme aveugles… C’est l’heure du doute et de l’abandon, dont on sort blessé comme Jacob, mais qui ouvre sur un degré plus grand d’union et de communion. Le Carême, chaque année, nous invite à entrer en résonance avec l’initiation vécue par les catéchumènes. Pendant 40 jours, en raccourci, nous pouvons demander : la grâce de vivre quelque chose du détachement de la première voie… la grâce de vivre aussi quelque chose de l’illumination de la deuxième voie… Et puis, à la mesure où en vérité nous pouvons dire « sans te voir nous t’aimons », nous pouvons demander la grâce de vivre quelque chose de l’union et de la communion intimes avec Dieu.

    Le 27 mars 2001, le Saint-Père Benoît XVI disait à l’Angelus : « Laissons de côté l'idolâtrie du bien-être matériel et de l'éphémère qui laisse le cœur inquiet et vide […] Soyons attentifs et accueillants aux besoins des autres pour partager avec eux ». L’Ecclésiaste n’était pas loin…



    [1] Qo 1,22.

    [2] L’éthique, la physique et la théorique, référées au Livre des Proverbes, à l’Ecclésiaste et au Cantique des Cantiques.

    [3] Somme théologique, IIa IIæ, a.9.

    [4]  (Ms A 36 v°)