• - Pauvreté de l'homme avec Dieu

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    Misère de l’homme sans Dieu,
    pauvreté de l’homme avec Dieu.

    « Misère de l’homme sans Dieu. Félicité de l’homme avec Dieu », nous dit Pascal au début des Pensées[1]. On pourrait dire aussi : « Misère de l’homme sans Dieu, pauvreté de l’homme avec Dieu » 

    Quand il parle de notre misère, Pascal veut nous ramener à nous-mêmes pour que nous prenions conscience de notre état misérable, et que nous osions tendre les bras à notre Sauveur. 

    Mais il ne faut pas se méprendre sur la démarche proposée par Pascal. Comme le souligne Yves de MONTCHEUIL, Pascal « ne souhaite pas simplement nous plonger dans l’abîme de notre misère pour que, un Sauveur nous étant proposé, nous nous jetions vers lui comme un naufragé le fait vers la planche qui peut le sauver. Ce serait fonder la démarche du salut sur une sorte de panique et mettre l’homme dans des dispositions qui ne [le] prépareraient pas à l’examen lucide de la valeur du salut et du Sauveur. [Pour dire les choses autrement,] on ne devient pas chrétien pour échapper n’importe comment à l’angoisse de la condition humaine.

    Nous sommes le fruit de l’initiative miséricordieuse et gratuite de Dieu. « D’ailleurs] autant [Pascal] montre la misère et l’impuissance de l’homme, autant il met en relief sa grandeur authentique »… Et cette grandeur de l’homme « n’est pas seulement à côté de sa misère », mais elle transparaît dans sa misère… « La conscience de [notre] misère est la marque même de [notre] grandeur. Pascal en conclut que l’homme n’est pas dans un état naturel et il nous fait voir dans le péché originel ce qui explique cet état. […] Si réelle en effet que soit notre grandeur, elle n’est pas un point d’appui pour nous arracher à la misère. »[2]

    Nous avons besoin d’un Sauveur, et livrés à nos propres forces, nous ne pouvons rien faire… Pascal veut nous centrer sur le Christ, notre Sauveur et notre Rédempteur. Il veut nous centrer sur le Christ, « qui s’est fait pauvre pour nous enrichir de sa pauvreté. »[3] Nous sommes donc invités à ne pas en rester à la prise de conscience de notre misère. Nous avons reconnu l’amour de Dieu et nous y avons cru ! « Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait », dit encore la Samaritaine…

    La « Misère de l’homme sans Dieu », c’est la nécessaire prise de conscience de notre rien… La « pauvreté de l’homme avec Dieu », c’est le passage et la transfiguration  qui nous sont proposés. La pauvreté, c’est une conquête de la grâce de Dieu en nous. La pauvreté, c’est le Christ lui-même qui nous habite et nous fait ressembler à lui… Et je crois que ne nous sommes jamais « installés » dans la pauvreté…

    A cause notre péché et des conséquences du péché qui nous replie sur nous-même, tant que nous sommes dans cette vie ici-bas, nous ne sommes pas à demeure dans la pauvreté. Nous sommes bien plutôt sans cesse en train de passer de la misère à la pauvreté. Et d’une certaine façon, ce qui nous rend missionnaires, ce qui insuffle en nous le désir de partager la richesse du Christ, c’est le dynamisme intérieur, suscité par la grâce de Dieu, qui nous fait passer de la misère à la pauvreté.

    Au n°198, de Evangelii Gaudium, le Pape François nous dit ceci : « Pour l’Église, l’option pour les pauvres est une catégorie théologique avant d’être culturelle, sociologique, politique ou philosophique. Dieu leur accorde “sa première miséricorde”. [ …] Je désire une Église pauvre pour les pauvres. Ils ont beaucoup à nous enseigner. »[4] Je crois que pour comprendre vraiment l’orientation du Pape François, il faut se rappeler la première partie de l’Exhortation où l’Eglise est décrite comme étant « en sortie missionnaire ». 

    L’Eglise est sainte de la sainteté de Dieu, mais elle est aussi faite, en même temps, des membres pécheurs que nous sommes. L’Eglise pauvre, c’est l’Eglise en état de conversion où chacun d’entre nous, prenant conscience de sa misère, accepte de se laisser enrichir par la pauvreté du Christ.

    Si nous vivons cela, il est alors possible de nous faire proche des pauvres, sans leur laisser croire que nous nous penchons sur leur misère, car nous aussi nous passons de la misère à la pauvreté. Et c’est ce dynamisme intérieur à l’Eglise qui permet à l’Eglise d’être pauvre avec les pauvres. Autrement dit, comme le souligne Jean Vanier, la Bonne nouvelle n’est pas annoncée à ceux qui servent les pauvres, la Bonne nouvelle est annoncée aux pauvres. Si nous voulons rejoindre les pauvres, il faut que la pauvreté nous rejoigne d’abord nous-mêmes, il faut que nous consentions à être des pauvres. Il faut d’abord passer sur l’autre rive : nous faire pauvres avec les pauvres.

    Pour vous donner une image mentale facile à retenir, je voudrais très simplement vous emmener au 12ème siècle, dans la ville d'Avignon. A l’époque, il y avait un homme remarquable, que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de saint Bénézet. Et, en Avignon, il y avait la ville des gens bien, rive droite du Rhône, et l’autre côté du Rhône, sur la rive gauche, il y avait des quartiers très pauvres. Et saint Bénézet a voulu construire un pont sur le Rhône pour que les pauvres ne soient plus tenus à distance de la belle ville. Jusque-là, rien de bien original. Mais ce qui dit, à mon sens, la christianité profonde de Saint Bénézet, c’est que ce pont, n’a pas été construit à partir de la rive droite mais à partir de la rive gauche du Rhône.

    Saint Bénézet a souhaité que ce pont soit construit avec les pauvres et à partir d’eux, avec des gens qui sauraient se faire pauvres avec eux. Il me semble que cela dit quelque chose de la dimension prophétique du ministère des prêtres et des diacres. Cela dit aussi quelque chose du ministère du seuil. Quand on parle du ministère du seuil, de quel seuil parle-t-on : le seuil de l’Eglise ou le seuil de la maison de l’autre ? L’Eglise en sortie missionnaire, c’est une Eglise qui va sur l’autre rive du Rhône pour construire des ponts. 

    « Misère de l’homme sans Dieu, pauvreté de l’homme avec Dieu » Accueillons le Christ, « qui s’est fait pauvre pour nous enrichir de sa pauvreté. »[5] Et si nous vivons cela, nous pourrons oser dire avec Pascal : « Misère de l’homme sans Dieu. Félicité de l’homme avec Dieu »[6].

     

     

     

    [1] Lafuma §6 : Le Guern 4

    [2] Yves de MONTCHEUIL, Problèmes de vie spirituelle, Paris, DDB, collection Christus n°92, 8ème édition, 2006, 283 pages, p.271-273.

    [3] cf. 2 Co, 8,9 : « Vous connaissez en effet le don généreux de notre Seigneur Jésus Christ : lui qui est riche, il s’est fait pauvre à cause de vous, pour que vous deveniez riches par sa pauvreté. »

    [4] Pape François, Evangelii Gaudium n°198.

    [5] cf. 2 Co, 8,9 : « Vous connaissez en effet le don généreux de notre Seigneur Jésus Christ : lui qui est riche, il s’est fait pauvre à cause de vous, pour que vous deveniez riches par sa pauvreté. »

    [6] Lafuma §6 : Le Guern 4