• Rendez à césar… Les chrétiens et la politique

     Doctrine sociale de l'Eglise 

    « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »

    Les chrétiens et la politique 

    Vous connaissez peut-être la Lettre à Diognète ? C'est un texte du 2nd siècle après JC… Au chapitre VI, des indications toutes simples sont données aux chrétiens : « Les chrétiens n’habitent pas de villes qui leur soient propres […] Ils se répartissent dans les cités grecques et païennes suivant le lot échu à chacun ;  ils se conforment aux usages locaux pour les vêtements, la nourriture et la manière de vivre, tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur république spirituelle. Ils s’acquittent de tous leurs devoirs de citoyens. […] Ils passent leur vie sur la terre, mais sont citoyens du ciel. Ils obéissent aux lois établies et leur manière de vivre l’emporte en perfection sur les lois. »[1] On peut donc penser que c’est à la fois un devoir de citoyen et une attitude profondément chrétienne d’aller voter ou de s'investir en politique…

    Mais on peut quand même se poser quelques questions !… En voici quatre.

    1/ Aller voter est-il compatible — et pourquoi — avec l’adage évangélique « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu »[2] ? Quelle interprétation la tradition chrétienne en a-t-elle fait ?

    2/ Comment rester libre dans nos discernements, nos prises de position et nos actions, dans une société où tout semble fait pour nous conditionner ? Autrement dit : comment être pleinement citoyen tout en répondant pleinement aux exigences de la vie chrétienne ?

    3/ Quelle est le positionnement spécifique demandé par l’Eglise aux ministres ordonnés dans le domaine de la vie politique ?

    4/ Que l’on soit laïc ou ministre ordonné, comment discerner ? Pour quoi, pour qui voter aux présidentielles et aux législatives ?

     

    1/ PREMIERE QUESTION : l’interprétation de « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »

    Ce verset est fréquemment cité par la tradition patristique et le magistère romain, pour penser l’articulation des deux cités — la cité céleste et la cité terrestre.

    Nous connaissons le contexte de l'Evangile selon saint Matthieu : les chefs des prêtres et les scribes envoient des espions tendre un piège à Jésus : « Nous est-il permis, oui ou non, de payer l’impôt à l’empereur ? » Les partisans d’Hérode sont des collaborateurs de l’occupant. Si Jésus répond : « Oui, il faut payer l’impôt à César », il risque d’être accusé de traîtrise par les Pharisiens. Les Pharisiens, eux, sont partisans d’une résistance plus active à l’occupant. Si Jésus répond : « Non, il ne faut pas payer l’impôt à César », il risque d’être accusé de traîtrise par les partisans d’Hérode, qui alors pourront le dénoncer aux Romains. La réponse de Jésus est surprenante : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Ce n’est pas une acrobatie intellectuelle pour s’en sortir. C’est un programme de vie. Paul nous dit : « Nous sommes concitoyens des cieux… » et il a un grand désir du ciel. En même temps, il s’engage de toutes ses forces dans le service des hommes. 

    a. Rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu… : c’est bien cela : savoir faire la part des choses…

    Ne pas oublier que nous sommes dans le monde… Ne pas fuir le monde ; consentir à vivre des situations difficiles, où la réponse n’est pas toujours dans les livres en forme de "oui ou non". En ce sens la doctrine morale et sociale de l’Eglise catholique, contrairement aux caricatures de certains médias, est un modèle  d’équilibre et de discernement, de compassion et de rigueur… tout à la fois. Elle sait dire "oui", elle sait dire "non" mais plus encore, elle désire susciter en nous un "oui" d’adhésion à Jésus et un "non" de refus à Satan, dans la complexité du quotidien.

    b. « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Le danger de cette phrase, ce serait de couper notre vie en deux : Il y aurait des choses qui regarderaient Dieu et des choses qui ne le regarderaient pas.

    Or, nous le croyons, tout pouvoir vient de Dieu, comme le dira Jésus à Pilate : « Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi s’il ne t’avait été donné d’en-haut.» Et c’est bien ce geste de Dieu que rappelle le prophète Isaïe au Roi Cyrus : « A cause de mon serviteur Jacob et d’Israël mon élu, je t’ai appelé par ton nom, je t’ai décerné un titre, alors que tu ne me connaissais pas.»[3] Le Roi Cyrus doit reconnaître que son pouvoir vient de Dieu, maître du temps et de l’histoire. Quand bien même le pouvoir d’un roi, le pouvoir d’un président ou même le pouvoir d’un dictateur aurait été mal acquis, il n’en demeure pas moins vrai que chacun portera une responsabilité devant Dieu, pour tous les actes qu’il aura posés en tant que dirigeant. 

    c. Alors, comment comprendre l’adage évangélique ?

    Nous sommes chrétiens si ce que nous rendons à César n’enlève rien à Dieu… si la façon dont nous vivons ici-bas, dans la charité et la vérité, la justice et la fraternité est déjà une façon de rendre grâce à Dieu.

    Depuis quelques décennies, les papes successifs ont invité les chrétiens à s’engager dans la vie de la cité. Et ils leur ont donné des repères pour qu’ils puissent, en toute conscience, le faire… Dans l’Exhortation apostolique post-synodale Christifideles laici, du 30 décembre 1988, au paragraphe 42, Jean-Paul II affirme la nécessité de cet engagement et donne en même temps une belle définition de la politique : « Les fidèles laïcs ne peuvent absolument pas renoncer à la participation à la ‘politique’, à savoir à l’action multiforme, économique, sociale, législative, administrative, culturelle, qui a pour but de promouvoir, organiquement et par les institutions, le bien commun. »

    Dans son dernier livre, intitulé, Quelle société voulons-nousle Cardinal André VINGT-TROIS consacre un chapitre à la place des chrétiens dans la société : « Etre au  milieu du monde sans être du monde, c’est la situation que connaissent tous les chrétiens, depuis la mort et la Résurrection du Christ jusqu’à nos jours. »[4] Et le Cardinal cite la Lettre à Diognète, à laquelle nous faisions référence plus haut. Et il ajoute : « Le Christ […] est venu partager l’existence d’une humanité qui n’est rassemblée ni par l’amour, ni par la sainteté, ni par la justice, ni par la perfection. »[5] Il en tire six conclusions :

    1/ « Il n’y a jamais eu d’âge d’or […] L’étrangeté du Christ et celle de l’Eglise n’ont jamais été absorbées par aucune société ni aucune culture. »

    2/ « Il n’y a jamais de coïncidence complète entre la foi chrétienne et un système social ou politique. »

    3/ « La foi chrétienne ne peut jamais se réduire à un système philosophique ou idéologique. »

    4/ « Il n’y a pas de terre promise pour les chrétiens en ce monde. Ils sont donc toujours de quelque façon étrangers ou étranges. »

    5/ « La mission des chrétiens n’est pas de fuir le monde mais d’y pénétrer et d’y annoncer la Bonne Nouvelle. »

    6/ « Le chrétien sait de source sûre que la réussite professionnelle n’est pas le critère du bonheur. »

     

    2/ DEUXIEME QUESTION : Comment rester libre dans nos discernements, nos prises de position et nos actions, dans une société où tout semble fait pour nous conditionner ?

    La Cardinal VINGT-TROIS remarque qu’un « flot continu d’images, de messages médiatisés imposent et banalisent des modes de vie plus ou moins inédits et nous persuadent que, pour être normal, il faut adopter et reproduire les modèles de la publicité. Contre ce conformisme, que pouvons-nous ? Il n’y a que deux solutions : ou bien le lobbying, qui consiste, quand on est dix, à faire du bruit comme si on était cent, et quand on est cent mille, à faire croire qu’on est un million ; ou bien la liberté intérieure, qui nous permet de définir notre chemin, pour imiter, non pas nos contemporains ou nos pairs, mais le Christ. »[6]

    Ce chemin de la liberté intérieure n’est évidemment pas celui de l’indifférence, du dédain ou du mépris… encore moins celui de la dérision. Il y a des façons d’être bardé de certitudes et de regarder le monde où cela fait longtemps que l’on a quitté la charité, qui est précisément le site des chrétiens. Il s’agit d’être à la fois réaliste et ambitieux dans notre vision de la société. Réaliste : on sait bien que, malgré notre bonne volonté, on ne peut pas tout changer du jour au lendemain. Ambitieux : sans vision d’avenir, sans projet basé sur une conception haute et noble de l’homme et de la société, les relations humaines ne peuvent être qu’utilitaristes et mercantiles.

    « La libération de l’homme, dit encore le Cardinal VINGT-TROIS, est au cœur de tout système qui ambitionne de proposer le salut. Or, la foi au Christ ambitionne de proposer le salut, le bonheur. Sinon, elle n’a guère d’intérêt. Nous ne sommes pas là pour apporter des nuances dans les couleurs des murs de la maison. Nous sommes là pour proposer une autre architecture. »[7]

    Joseph RATZINGER, de son côté, dirait qu’il convient de trouver, dans le monde et sans le quitter, un art de vivre, en chrétien : « La vie humaine ne se réalise pas d’elle-même. Notre vie est une question ouverte, un projet incomplet qu’il nous reste à achever et à réaliser. La question fondamentale de tout homme est : comment cela se réalise-t-il - devenir un homme ? Comment apprend-t-on l’art de vivre ? Quel est le chemin du bonheur ? Evangéliser signifie : montrer ce chemin - apprendre l’art de vivre. »[8] Comment donc être pleinement citoyen tout en répondant pleinement aux exigences de la vie chrétienne ? Sans aucun doute en mettant les mains dans le cambouis. La tentation est grande de ne pas se salir les mains en refusant tout investissement dans la vie de la cité. Mais à force de ne pas vouloir mettre les mains dans le cambouis, on finit par n’avoir plus de mains du tout.

    En 2002, la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, a publié une Note doctrinale à propos de questions sur l’engagement et le comportement des catholiques dans la vie politique. C’est un texte magnifique, qui met en œuvre la loi de gradualité, en se référant au n° 73 de l’encyclique de 1995 Evangelium Vitæ : « Dans le cas d’une loi intrinsèquement injuste comme celle qui admet l’avortement ou l’euthanasie, il n’est jamais licite, rappelle-t-il, de s’y conformer, ni de participer à une campagne d’opinion en faveur d’une telle loi, ni de donner à celle-ci son suffrage ».[9]  

    Le pape envisage alors les cas où un vote parlementaire se révélerait déterminant pour favoriser une loi plus restrictive et il conclut : « Dans le cas ici supposé, il est évident que, lorsqu’il ne serait pas possible d’éviter ou d’abroger complètement une loi permettant l’avortement, un parlementaire, dont l’opposition personnelle absolue à l’avortement serait manifeste et connue de tous, pourrait licitement apporter son soutien à des propositions destinées à limiter les préjudices d’une telle loi. »

    On le voit, la théologie morale a des répercussions jusque dans la vie politique. Et nous devons être bien au fait de la doctrine catholique pour ne pas affirmer des choses fausses et confondre le radicalisme, qui est un excès et une trahison de l’esprit de l’Evangile, avec la radicalité évangélique elle-même, qui sait faire la différence entre le compromis et la compromission. Quand la cité céleste fait sa demeure dans la cité terrestre, elle ne se constitue pas en citadelle inexpugnable ; au contraire, elle va rejoindre l’homme et la société jusque dans le péché, qu’il soit personnel ou collectif. Jésus mangeait avec les pécheurs et pourtant, il n’a jamais commis le péché. Exercice difficile, mais exercice délicat. Et on sait jusqu’où cela l’a conduit.

     

    3/ TROISIEME QUESTION : Quelle est la place spécifique des clercs par rapport à la vie politique ?

    Les choses sont définies par le Code de Droit Canoniquequi demande officiellement aux ministres ordonnés de ne pas s’engager en politique.

    Can. 285 - § 3. Il est interdit aux clercs de remplir les charges publiques qui comportent une participation à l’exercice du pouvoir civil.

    Can. 287 - § 2. Ils ne prendront pas une part active dans les partis politiques ni dans la direction des associations syndicales, à moins que, au jugement de l’autorité ecclésiastique compétente, la défense des droits de l’Église ou la promotion du bien commun ne le requièrent.        

    Le concile Vatican II distingue bien entre la présence des chrétiens à la vie de la cité (dans le « siècle ») et la place particulière et prudente que doivent impérativement conserver les ministres ordonnés. Cela semble très sage car toute prétention théocratique est en porte-à-faux avec l’adage évangélique : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »

    Comme le dit le Cardinal VINGT-TROIS, la tentation du politique, c’est l’absolu. Et « cette tentation peut être conjurée dans un régime démocratique comme le nôtre. »[10] Notons aussi la pertinence et la modernité de Gaudium et Spes sur ce point. Pensons par exemple au Chapitre IV, de la deuxième partie, intitulé "La vie de la communauté politique "…

     

    4/ QUATRIEME ET DERNIERE QUESTION : Que l’on soit laïc ou ministre ordonné, comment discerner ? Pour quoi, pour qui voter aux présidentielles et aux législatives ?

    Les Evêques de France ont publié une lettre ainsi que des éléments de discernement qui peuvent nous aider. Ce document détaille une douzaine de points importants à prendre en compte en vue de ces élections. Les évêques précisent :« à chacun de vous il reviendra aussi de hiérarchiser ces différents points en vue du vote. » Il faut voter en son âme et conscience sans se laisser manipuler par les sondages, les idées courtes et les simplismes. Choisir en son âme et conscience le projet qui nous semble le plus proche de ce que nous essayons de vivre comme chrétien, c’est un discernement difficile, mais c’est bon. A disposition des chrétiens se trouve également le Compendium sur la doctrine sociale de l’EgliseOn y trouve des petits textes rassemblés par thème. C'est une aide précieuse.

    Il est bon que les prêtres et les séminaristes ne tombent pas dans la dérision vis-à-vis de ceux qui s’engagent en politique. Cela nous arrive… Mais cela ne sert personne. C’est sans aucun doute meilleur d’être nous-mêmes signes de la noblesse de la politique. Nous pouvons nous réjouir de voir certains de nos amis se mouiller dans la vie politique, même si nous ne partageons pas toujours leur point de vue… 

    Les 2nd cycle du séminaire Saint-Jean se rappellent que nous avons accueilli l’an dernier le maire de la Guyonnière (85). Cela fait du bien de rencontrer des gens comme ça.

    Quand mon ministère m’occupait pour moitié avec l’Enseignement Catholique, nous avons eu la chance de travailler avec le Président du Conseil Général. En réunion de Chefs d’établissement, nous avons pu partager avec lui les soucis que nous portions pour la société. Et sur ce point précis, indépendamment de l’aspect confessionnel, nos soucis étaient similaires et notre volonté d’agir en concertation en est ressortie renforcée. C’était encourageant. 

     => S'engager en politique : Quelques repères

    et aussi 

    => Elections 2012 : Un vote pour quelle société ?

    => Elections 2012 : Eléments de discernement

     

    [1] À Diognète, Introduction, édition critique, traduction et commentaire par Henri Irénée-Marrou, 1951, Cerf, Collection « Sources chrétiennes » n°33, 288 pages, p.63-65.

    [2] Mt 22,21.

    [3] Is 45,4.

    [4] Cardinal André VINGT-TROIS, Quelle société voulons-nous ?, Paris, Pocket, p.27.

    [5] Cardinal André VINGT-TROIS, Quelle société voulons-nous ?, Paris, Pocket, p.29.

    [6] Cardinal André VINGT-TROIS, Quelle société voulons-nous ?, Paris, Pocket, p.37.

    [7] Cardinal André VINGT-TROIS, Quelle société voulons-nous ?, Paris, Pocket, p.31.

    [8] RATZINGER Joseph, "La Nouvelle évangélisation", Conférence lors du Jubilé des Catéchistes (Dimanche 10 décembre 2000 ), in La Documentation Catholique, 21 janvier 2001 n°2240, p.91-95.

    [9] Dans le cas d'une loi intrinsèquement injuste, comme celle qui admet l'avortement ou l'euthanasie, il n'est donc jamais licite de s'y conformer, « ni ... participer à une campagne d'opinion en faveur d'une telle loi, ni ... donner à celle-ci son suffrage ». Un problème de conscience particulier pourrait se poser dans les cas où un vote parlementaire se révélerait déterminant pour favoriser une loi plus restrictive, c'est-à-dire destinée à restreindre le nombre des avortements autorisés, pour remplacer une loi plus permissive déjà en vigueur ou mise aux voix. De tels cas ne sont pas rares. En effet, on observe le fait que, tandis que dans certaines régions du monde les campagnes se poursuivent pour introduire des lois favorables à l'avortement, soutenues bien souvent par de puissantes organisations internationales, dans d'autres pays au contraire — notamment dans ceux qui ont déjà fait l'expérience amère de telles législations permissives — se manifestent les signes d'une nouvelle réflexion. Dans le cas ici supposé, il est évident que, lorsqu'il ne serait pas possible d'éviter ou d'abroger complètement une loi permettant l'avortement, un parlementaire, dont l'opposition personnelle absolue à l'avortement serait manifeste et connue de tous, pourrait licitement apporter son soutien à des propositions destinées à limiter les préjudices d'une telle loi et à en diminuer ainsi les effets négatifs sur le plan de la culture et de la moralité publique. Agissant ainsi, en effet, on n'apporte pas une collaboration illicite à une loi inique; on accomplit plutôt une tentative légitime, qui est un devoir, d'en limiter les aspects injustes. 

    [10] Cardinal André VINGT-TROIS, Quelle société voulons-nous, Paris, Pocket, p.47.