• René GIRARD

     Ecrivains et penseurs 

     

    La structure du désir dans la pensée de René GIRARD

    et ses implications sur la conception de la liberté et sur le mal que l’on fait.

     

      I. La structure du désir dans la pensée de René GIRARD.

    1. Une hypothèse simple. 

    2. La triangulation du désir décelée dans des œuvres romanesques :

        un médiateur entre le sujet et l’objet.

    3. Médiation interne et médiation externe : deux types de médiateurs.

    4. Perte des différences entre le sujet et le médiateur.

    5. La rivalité mimétique : la relation blessée.    

    6. Deux exemples, pour sourire.

     

      II. Ses implications sur la conception de la liberté et sur le mal que l’on fait.

    1.  Le bouc émissaire, ou comment la société se décharge de sa violence.

    2. Je vois Satan tomber comme l’éclair :
    la spirale du désir rivalitaire et de la violence faite aux innocents est révélée par le texte biblique. 

     

    I. La structure du désir dans la pensée de René GIRARD.

     

         René GIRARD a d’abord fait l’École des Chartes à Paris, puis, en 1947, à 24 ans, il est parti aux Etats-Unis avec une bourse d’études. Il est devenu assistant en français dans une université. Et il a commencé à enseigner la littérature. Il a étudié et fait étudier Stendhal, Don Quichotte, Dostoïevski, Flaubert, Proust…

     

    Son premier livre s’intitule

         Mensonge romantique et Vérité romanesque, en 1961.

          il y expose — nous allons le voir — sa découverte du désir mimétique.

     

    Puis, il commence à réfléchir aux aspects anthropologiques

         de ce mimétisme des comportements et s’intéresse à la question du sacrifice

         Il publie alors La Violence et le Sacré, en 1972.

     

    Six ans plus tard, il publie un autre livre

    qui présente une synthèse de sa pensée, qui met au centre le texte biblique :

        Des choses cachées depuis la fondation du monde, en 1978,

     

    Les ouvrages s’enchaînent ensuite. J’en retiens deux :

        Le bouc-émisssaire, en 1982.

        Je vois Satan tomber comme l’éclair, en 1999.

     

    C’est la théorie du désir mimétique, telle qu’il la présente dans Mensonge romantique et Vérité romanesque que nous allons maintenant exposer. Et je vais m’appuyer en bonne partie sur une présentation que vous pouvez trouver sur internet.[1] 

     

                 1.  Une hypothèse simple.  

        Selon une opinion assez courante, quand l’homme désire un objet, il fixe son désir sur celui-ci de façon tout à fait naturelle. L’objet est désiré par le sujet pour telle ou telle qualité. Nous sommes dans une relation duelle : sujet / objet. L’objet désiré est censé susciter par lui-même le désir du sujet.

          ex :    François désire une iphone 8, alors qu’il a déjà  l’iphone 7 ;

                    Julie désire un collier de perles ;

                    Sébastien désire partir au ski à Courchevel etc.

                    Max rêve d’acheter une Mégane coupé cabriolet…

     

        L’iphone 8, la voiture, le collier, la station de ski de Courchevel sont considérés comme la seule source du désir du sujet.

     

        Cette conception simpliste du désir est difficile à tenir, notamment pour expliquer les phénomènes complexes de l’envie ou de la jalousie. Pourquoi donc François envie-t-il Philippe, qui a une iphone 8 ? Pourquoi donc Julie jalouse-t-elle Natacha, qui vient de se voir offrir un collier de perles ? Pourquoi donc Sébastien admire-t-il sans se l’avouer Florian, son collègue de bureau, qui part tous les ans faire du ski dans les stations les plus huppées ? Pourquoi donc Max rêve-t-il de ressembler à John, qui a un coupé cabriolet ? 

     

        En fait, plus que l’objet lui-même, ce qui est envié, c’est l’être qui possède l’objet. Dans certains cas extrêmes de jalousie, on préférerait que l’Autre ne possède pas l’objet plutôt que de le posséder nous-même. Dans la publicité, qui semble exalter la possession des objets, on nous donne d’abord à désirer, non pas un produit dans ce qu’il a d’objectif, mais des gens, des « Autres » qui désirent ce produit ou qui semblent comblés par sa possession. Pour susciter le désir d’acheter un dentifrice, il ne suffit pas de monter le tube, ni même quelques dents bien propres. C’est plus prometteur de choisir un bel homme ou une belle femme à qui on a envie de ressembler.

     

        L’hypothèse de René GIRARD est qu’il n’y pas de pure relation duelle entre le sujet et l’objet, mais une relation plus complexe où existe un médiateur du désir entre le sujet et l’objet.

     

                 2.  La triangulation du désir décelée dans des œuvres romanesques :

                      un médiateur entre le sujet et l’objet.

        En analysant les grandes œuvres romanesques (Cervantès, Stendhal, Proust et Dostoïevski), René Girard repère un mécanisme du désir humain tout à fait surprenant. Celui-ci ne se fixerait pas de façon autonome selon une trajectoire linéaire : sujet - objet, mais par imitation du désir d’un Autre selon un schéma triangulaire : sujet - modèle - objet.

     

        Dans Don Quichotte de CERVANTES, le héros avoue clairement qu’il veut imiter Amadis de Gaule. Dans L’Éternel Mari de DOSTOIEVSKI, le mari ne peut désirer sa future femme qu’à travers le désir, suscité par lui, de l’amant de sa première épouse, qu’il pourra alors imiter. Dans Le Rouge et le Noir de STENDHAL, M. de Rênal, qui est le maire de la commune Verrières, ne souhaite prendre Julien Sorel comme précepteur, que parce qu’il est convaincu que c’est ce que s’apprête à faire Valenod, qui est l’autre personnage important de Verrières.

     

        C’est parce que l’être que j’ai pris comme modèle désire un objet (conçu de façon étendue comme toute chose dont l’Autre semble pourvu et qui me fait défaut...) que je me mets à désirer cet objet. L’objet ne possède de valeur que parce qu’il est désiré par un Autre, qui médiatise mon désir.[2] 

     

        Le sujet désire, mais il ne sait pas quoi. Dans son errance, il va croiser un être pourvu de quelque chose qui lui fait défaut et qui semble donner à celui-ci une plénitude que lui ne possède pas. Cette apparente plénitude, si proche et si lointaine, va proprement le fasciner. Le désir affamé du sujet semble toujours poser la même question au modèle : « Qu’as-tu de plus que moi ? » (pour paraître si heureux, pour avoir une si jolie femme, pour être le préféré du directeur etc.).

     

        Fixer son attention admirative sur un modèle, c’est déjà lui reconnaître ou lui accorder un prestige que l’on ne possède pas, ce qui revient à constater sa propre insuffisance d’être.  

     

        Le désir qu’a le sujet pour l’objet n’est rien d’autre que le désir qu’il a du prestige qu’il prête à celui qui possède l’objet (ou qui s’apprête à désirer en même temps que lui l’objet). C’est ainsi que s’institue la médiation du modèle et une première transfiguration de l’objet.

     

        Par exemple, une voiture est plus que cette carcasse d’acier permettant de se déplacer d’un endroit à un autre, sinon n’importe quel modèle ferait l’affaire ; elle est l’instrument qui permettrait au sujet d’être, à l’instar de son modèle, un "tombeur", un cadre supérieur, ou un chef de bande, etc. Ce que vise le désir n’est bien sûr pas la possession de l’objet-voiture mais ce qu’il croit que cette possession lui donnera, comme à l’Autre, en termes de conquêtes féminines ou d’identification sociale.

     

        Comme le note René Girard, le sujet méconnaîtra toujours cette antériorité du modèle, car ce serait du même coup dévoiler son insuffisance, son infériorité, le fait que son désir est, non pas spontané mais imité. Il aura beau jeu ensuite de dénoncer la présence de l’Autre, médiateur de son désir, comme relevant de la seule envie de ce dernier.  

     

        Le modèle n’est pas plus épargné que le sujet. Lui aussi cherche à fixer son désir et il attend qu’on lui désigne quelque chose de désirable. C’est bien ce que fait le sujet de notre triangle qui, de ce point de vue, est bien lui aussi un Autre. Nous savons déjà que ce n’est pas l’objet que va voir à présent le modèle, mais un objet transfiguré par le désir du sujet, qui lui donne une « valeur » tout à fait inattendue.

     

        Le modèle n’a pas un rôle passif dans ce triangle. Il ne se contente pas d’attendre une manifestation du sujet, il fait au contraire tout pour faire naître celle-ci.  John peut pavoiser avec Mégane, Natacha avec son un collier de perles, Florian avec ses destinations huppées pour les sport d’hvier … Ou du moins peuvent-ils être perçus comme tel : le désir du modèle a besoin de sentir d’autres désirs pour pouvoir être conforté. Il tend donc toujours à susciter lui-même la concurrence, c’est-à-dire à provoquer l’émergence d’un rival qu’il lui appartiendra ensuite de supplanter.  

     

        La circularité infernale du désir mimétique est maintenant en place. Aucune recrudescence du désir du modèle pour l’objet n’échappera au sujet, qui y verra la confirmation de son importance et qui redoublera d’efforts pour le posséder. Chacun donc, sujet ou modèle, a contribué à l’émergence de l’autre en tant que rival.

     

                 


    3. Médiation interne et médiation externe : deux types de médiateurs.

        René GIRARD écrit : « Le désir selon l’Autre est toujours le désir d’être un Autre. Il n’y a qu’un seul désir métaphysique mais les désirs particuliers qui concrétisent ce désir primordial varient à l’infini. »[3]

     

    Médiation externe : La distance est suffisamment grande entre le sujet et le médiateur. Il n’y pas de rivalité. Le sujet est conscient de vouloir être comme l’Autre. C’est le cas par exemple dans Le Bourgeois Gentilhomme de Molière : Monsieur Jourdain veut tout faire comme « les gens de qualité. » Il y a une certaine fatuité dans ce désir, mais cela n’entraîne pas de conflit avec les médiateurs de son désir. Il sait qu’il n’est pas comme eux.

     

    Médiation interne : La distance n’est pas suffisamment grande entre le sujet et le médiateur. Le sujet n’est pas conscient de vouloir être comme l’Autre. Il ne se l’avoue pas et il entretient des relations ambiguës de fascination et de détestation à l’égard du médiateur. Cette proximité des désirs et la rivalité qu’elle entraîne va caractériser ce que Girard nommera dans un premier temps la médiation interne et qui deviendra par la suite le désir mimétique.

     

                 4.  Perte des différences entre le sujet et le médiateur.

            Vouloir être comme l’autre… L’adoration du sujet se nourrit de cet orgueil qui rend son modèle si désirable : l’élève entend au moins égaler le maître. Plus le sujet imite le modèle et moins ce qui les sépare devient perceptible, la (les) différence(s) étant proprement absorbée(s) par le premier.

     

        Quand l’élève dispose des mêmes connaissances que le maître, il n’y a bien sûr plus ni élève ni maître mais deux personnes possédant le même savoir : la hiérarchie initiale qui permettait de situer l’un et l’autre dans le monde, l’un par rapport à l’autre dans leur relation, est abolie. Le modèle sent le danger que peut présenter pour lui cette confusion, cette indifférenciation qui deviendrait la pire des situations. D’autant qu’existe toujours le risque que l’élève dépasse le maître et que l’original soit bientôt considéré comme la copie !… Plus les rivaux mimétiques sont proches et tentent de se différencier et plus ils finissent par se ressembler.

     

        Le désir mimétique conduit à abolir ces différences, donc à rendre confus tous les repères préexistants. Si rien de ce qui me distinguait de mon voisin n’existe plus, qui suis-je en réalité ?

     

                 5.  La rivalité mimétique : la relation blessée.

        Lu dans la presse : « La haine que tous portent à Bill Gates dissimule mal leur admiration pour son insolente réussite. »

     

        Et René GIRARD nous dit : « Le sujet éprouve donc pour son modèle un sentiment déchirant formé par l’union de deux contraires qui sont la vénération la plus soumise et la rancune la plus intense. C’est là le sentiment que nous appelons haine. Seul l’être qui nous empêche de satisfaire un désir qu’il nous a lui-même suggéré est vraiment objet de haine. Celui qui hait se hait d’abord lui-même en raison de l’admiration secrète que recèle sa haine. Afin de cacher aux autres, et de se cacher à lui-même, cette admiration éperdue, il ne veut plus voir qu’un obstacle dans son médiateur. Le rôle secondaire de ce médiateur passe donc au premier plan et dissimule le rôle primordial de modèle religieusement imité. »[4]

     

        Plus ils sont proches, plus les rivaux se ressemblent. Comme le rappelle Girard, « le triangle mimétique est isocèle », modèle et sujet occupant chacun à leur tour le rôle du médiateur. Ce que nous venons de décrire à propos du sujet affecte pareillement le modèle. La haine qui sourd de ce conflit est porteuse d’une violence qui n’attend qu’à son tour d’être réciproque.

     

                 6. Deux exemples, pour sourire.

     

    Pierre CORNEILLE, Suréna, III,1, v.705-714.

        Orode, roi des Parthes, doit son trône à son lieutenant Suréna, qui est le général en chef de son armée et a vaincu l’ennemi Crassus. Orode veut donner sa fille, Mandane, à Suréna qui aime en fait Eurydice, fille d’Artabas (roi d’Arménie) et veut dans le même temps faire épouser Eurydice à son fils Pacorus ! Suréna refuse la main de Mandane…

     

        ORODE à SILLACE

        Un service au-dessus de toute récompense // A force d’obliger tient presque lieu d’offense.

         Il reproche en secret tout ce qu’il a d’éclat, // Il livre tout un cœur au dépit d’être ingrat ;

         Le plus zélé déplaît, le plus utile gêne, // Et l’excès de son poids fait pencher vers la haine.

         Suréna de l’exil lui seul m’a rappelé, // Il m’a rendu lui seul ce qu’on m’avait volé,

            Mon sceptre ; de Crassus il vient de me défaire ; // Pour faire autant pour lui, quel don puis-je lui faire ?

     

    Eugène LABICHE, Le Voyage de Monsieur Perrichon 

        Les Perrichon souhaitent marier leur fille Henriette à l’un des deux hommes qui la désirent : ils doivent choisir. Armand est l’un des prétendants d’Henriette, il est aidé dans sa conquête par Madame Perrichon qui lui est favorable, par Henriette elle-même car elle l’aime et par les circonstances : il a sauvé la vie de Monsieur Perrichon et lui a rendu de nombreux services… Daniel, son rival, ne cesse de flatter la carrière de Monsieur Perrichon. Daniel a l’habileté de se laisser « sauver la vie » par Monsieur Perrichon. La reconnaissance est, en effet, pour Monsieur Perrichon, un fardeau trop lourd à porter...

     

        M. PERRICHON, à Daniel qu’il vient de sauver :

    « Vous me devez tout, tout ! (Avec noblesse.) Je ne l’oublierai jamais ! »  (Acte III Scène X)

        

         M. PERRICHON, à Armand, qui lui a sauvé la vie, et qui lui demande de ses nouvelles :

                         « Ne parlons plus de ce petit accident... c’est oublié ! »  Acte II Scène VII)

     

     


    II. Ses implications sur la conception de la liberté et sur le mal que l’on fait.

     

     1.   Le bouc émissaire, ou comment la société se décharge de sa violence.

          Pour René GIRARD, cette configuration de la liberté, qui semble ne pouvoir désirer que ce qu’un Autre désire déjà est à la source de la violence entre les hommes et du mal qu’il se font les uns aux autres. Mais le désir mimétique est-il mauvais ? René GIRARD se garde bien de l’affirmer et nous verrons tout à l’heure que les choses sont plus complexes qu’il n’y paraît.

     

         Dans son développement, la pensée girardienne ne va pas se contenter de ce qui nous est dit de l’homme et de son désir dans la littérature. C’est à l’homme réel que René GIRARD s’intéresse, et ce dès son premier livre.

     

        Nous avons vu que le titre même, Mensonge romantique et Vérité romanesque, allait dans ce sens. Dès le premier chapitre, il avertissait le lecteur que certaines œuvres seulement allaient retenir son attention : « Nous réserverons désormais le terme romantique aux œuvres qui reflètent la présence du médiateur sans jamais la révéler et le terme romanesque aux œuvres qui révèlent cette même présence. C’est à ces dernières œuvres que le présent ouvrage est essentiellement consacré. »[5]

     

        Au fils des années, René GIRARD n’aura de cesse de chercher comment les mécanismes les plus subtils se révèlent au cours de l’histoire. Il va s’intéresser aux mythes anciens, aux sacrifices dans les différentes religions et culture, il va s’intéresser à la Bible et il va chercher à voir si et comment les choses se révèlent et comment en particulier la Bible révèle des vérités anthropologiques qui demeurent cachés dans les mythes.

     

        Mais pour ce faire, il ne va pas en rester à ce qui se passe entre individus… mais s’intéresser aux répercussions sociales d’un tel mimétisme. Au niveau social, le choc des désirs mimétiques va prendre de tout autres proportions. L’exaspération des désirs mimétiques aboutit bien souvent à une crise mimétique et à un déchaînement de violence, qui mettent en danger la société elle-même et les fragiles équilibres qui sont les siens.

     

        Au cœur de la crise mimétique, la société a besoin de se purger du mal qui la travaille et elle chercher un bouc-émissaire sur qui elle se décharge de sa violence. Comme dirait La Fontaine dans la fable Les animaux malade de la peste, elle s’en prend à « ce pelé, ce galexr d’où venait tout leur mal ». Elle le fait sans le dire ou plutôt sans reconnaître que le bouc émissaire est une victime innocente.

     

        L’expression bouc émissaire vient d’ailleurs de la Bible, du Livre du Lévitique, au chapitre XVI. Dans le rite expiatoire de Yom Kippour[6], le grand prêtre devait prendre deux boucs puis les tirer au sort. L’un était directement sacrifié à Dieu, tandis que l’autre était envoyé dans le désert. C’est ce deuxième bouc qui est appelé bouc émissaire, du latin emissarius, envoyé, lâché. Le rôle exact du bouc émissaire est clairement décrit dans le texte biblique : « Aaron posera ses deux mains sur la tête du bouc vivant et il prononcera sur celui-ci tous les péchés des fils d’Israël, toutes leurs transgressions et toutes leurs fautes ; il en chargera la tête du bouc, et il le remettra à un homme préposé qui l’emmènera au désert. Ainsi le bouc emportera sur lui tous leurs péchés dans un lieu solitaire. »

     

        Le rite de ce chapitre XVI du Livre du Lévitique nomme clairement les choses et — si j’ose dire — il opère de façon symbolique, avec un animal… Alors que dans la société, les choses se font de façon plus sournoise, non symbolique, et c’est alors un de nos semblables sur qui la violence se déchaîne. Et tout le monde est persuadé ou s’est persuadé que c’est bien fait pour lui et qui l’a bien mérité car il est coupable…

     

        Ce mécanisme régulateur de la violence est évidemment temporaire. Car la violence générée par le désir mimétique va tôt ou tard ressurgir. Et on aurra en recours à un nouveau bouc émissaire.

     

    2. Je vois Satan tomber comme l’éclair :  

         la spirale du désir rivalitaire et de la violence faite aux innocents est révélée par le texte biblique.

     

        Pour la conférence d’aujourd’hui, je voudrais m’attarder sur un livre qui a des liens explicites avec le thème de notre parcours sur le mal : Je vois Satan tomber comme l’éclair, paru en 1999.

     

        Ce livre comporte 14 chapitres.

        Le temps est évidemment trop court pour présenter de façon exhaustive sa pensée…

        J’en citerai quelques extraits, qui vous donneront peut-être envie de le lire en entier.

     

        Ce livre, si j’ose dire, est un ouvrage de la maturité, plus court et peut-être plus facile à lire que La Violence et le Sacré (1972) ou Des choses cachées depuis la fondation du monde (1978).

     

    Ch 1 : Il faut que le scandale arrive.

    Ex 20, 17 (Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain ; tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne : rien de ce qui lui appartient. »)

         

    Pour empêcher les hommes de se battre, le législateur cherche d’abord à leur interdire tous les objets qu’ils ne cessent de se disputer, et il décide d’en dresser la liste. Il s’aperçoit vite, toutefois, que ces objets sont trop nombreux : il ne peut pas les énumérer tous. Il s’interrompt dont en cours de route, il renonce à mettre l’accent sur les objets toujours changeants et il se tourne vers cela ou plutôt vers celui qui est toujours présent, le prochain, le voisin, l’être dont il est clair qu’on désire tout ce qui est à lui. (p.26)

     

    Ce que Jésus nous invite à imiter, c’est son propre désir, c’est l’élan qui le dirige, lui, Jésus, vers le but qu’il s’est fixé : ressembler le plus possible à Dieu le Père. (p.32)

     

    La meilleure façon de prévenir la violence consiste non pas à interdire des objets, ou même le désir rivalitaire, comme le fait le dixième commandement, mais à fournir aux hommes le modèle qui, au lieu de les entraîner dans les rivalités mimétiques, les en protégera. (p.34)

     

    Sans désir mimétique, il n’y aurait ni liberté ni humanité. Le désir mimétique est intrinsèquement bon. (p.35)

     

    La phrase : « Il faut que le scandale arrive », n’a rien à voir ni avec la fatalité antique ni avec le « déterminisme scientifique ». Pris individuellement, les hommes ne sont pas obligatoirement voués aux rivalités mimétiques mais, en raison du grand nombre d’individus qu’elles contiennent, les communautés ne peuvent pas y échapper. Dès que le premier scandale arrive, il en enfante d’autres et le résultat ce sont des crises mimétiques qui ne cessent de s’étendre et de s’aggraver. (p.39)

     

    Ch 2 : le cycle de la violence mimétique.

    Pierre est l’exemple le plus spectaculaire de contagion mimétique. Son amour pour Jésus n’est pas en cause, il est aussi sincère que profond. Et pourtant, dès que l’apôtre est plongé dans un milieu hostile à Jésus, il ne peut pas s’empêcher d’imiter son hostilité. (p.42)

     

    Ce que nous découvrons dans les Evangiles, aussi bien dans la mort de Jean Baptiste que dans celle de Jésus, c’est un processus cyclique de désordre et de remise en ordre qui culmine et s’achève dans un mécanisme d’unanimité victimaire. J’emploie le mot « mécanisme » pour signifier la nature automatique du processus et de ses résultats, ainsi que l’incompréhension et même l’inconscience des participants. (p.54)

     

    Ch 3 : Satan.

    Ce n’est pas moi qui assimile Satan aux scandales, c’est Jésus lui-même dans une apostrophe véhémente à Pierre : « Passe derrière moi, Satan, car tu es pour moi un scandale. » (p.63)

     

    Pour comprendre ce qui fait de lui le maître de tous les royaumes de ce monde, il faut prendre à la lettre ce que dit Jésus, à sa voir que le désordre expulse le désordre, autrement dit Satan expulse Satan. C’est en exécutant cette prouesse peu banale qu’il a su se rendre indispensable et que son pouvoir reste très grand. (p.63)

     

    La preuve que la Croix et le mécanisme de Satan ne font qu’un, Jésus lui-même la donne en disant juste avant son arrestation : « L’heure de Satan est arrivée. » (p.67)

     

    Les fils du diable[7] sont les êtres qui se laissent prendre dans le cercle du désir rivalitaire et qui, à leur insu, deviennent les jouets de la violence mimétique. (p.72)

     

    Le diable est forcément mensonger car, si les persécuteurs appréhendaient la vérité, à savoir l’innocence de leur victime, ils ne pourraient plus se soulager de leur violence à ses dépens. (p.74)

     


    Ch 4 : L’horrible miracle d’Apollonius de Tyane.

    Apollonius de Tyane était un gourou célèbre du 2ème siècle après Jésus-Christ. Dans les milieux païens, ses miracles passaient pour très supérieurs à ceux de Jésus. Le plus spectaculaire est certainement sa guéri­son d’une épidémie de peste dans la ville d’Ephèse. Nous en possédons un récit grâce à Philostrate, écrivain grec du siècle suivant et auteur d’une Vie d’Apollonius de Tyane.[8]

     

    Les Ephésiens ne pouvaient pas se débarrasser de cette épidémie. Après force remèdes inutiles, ils s’adressèrent à Apollonius qui, par des moyens surnaturels, se rendit chez eux en un clin d’œil et leur annonça leur guérison immédiate :

     

    « Aujourd’hui même je vais mettre fin à l’épidémie qui vous accable. » Sur ces mots, il conduisit le peuple entier au théâtre où une image du dieu protecteur était dressée. Il vit là une espèce de mendiant qui clignait des yeux comme s’il était aveugle et qui portait une bourse contenant une croûte de pain. L’homme, vêtu de haillons, avait quelque chose de repoussant.

     

    Disposant les Ephésiens en cercle autour de celui-ci, Apollonius leur dit : « Ramassez autant de pierres que vous pourrez et jetez-les sur cet ennemi des dieux. » Les Ephésiens se demandaient où il voulait en venir. Ils se scandalisaient à l’idée de tuer un inconnu manifestement misérable qui les priait et les suppliait d’avoir pitié de lui. Revenant à la charge, Apollonius poussait les Ephésiens à se jeter sur lui, à l’empêcher de s’éloigner.

     

    Dès que certains d’entre eux suivirent ce conseil et se mirent à jeter des pierres au mendiant, lui que ses yeux clignotants faisaient paraître aveugle leur jeta soudain un regard perçant et montra des yeux pleins de feu. Les Ephésiens reconnurent alors qu’ils avaient affaire à un démon et le lapidèrent de si bon cœur que leurs pierres formèrent un grand tumulus autour de son corps.

     

    Après un petit moment, Apollonius les invita à enlever les pierres et à reconnaître l’animal sauvage qu’ils avaient mis à mort. Une fois qu’ils eurent dégagé la créature sur laquelle ils avaient lancé leurs projectiles, ils constatèrent que ce n’était pas le mendiant. A sa place, il y avait une bête qui ressemblait à un molosse, mais aussi grosse que le plus gros lion. Elle était là sous leurs yeux, réduite par leurs pierres à l’état de bouillie et vomissant de l’écume à la façon des chiens enragés. En raison de quoi, on dressa la statue du dieu protecteur, Héraklès, à l’endroit même où le mauvais esprit avait été expulsé.

     

    Le miracle consiste à déclencher une contagion mimétique si puissante qu’elle polarise finalement toute la population de la ville contre le malheureux mendiant. Le refus initial des Ephésiens est l’unique rayon de lumière dans ce texte ténébreux mais Apollonius fait tout ce qu’il peut pour l’éteindre et il y réussit (p.85)

     

    Loin d’être purement rhétorique, la première pierre est décisive parce qu’elle est la plus difficile à jeter. Mais pourquoi est-elle si difficile à jeter ? Parce qu’elle est la seule à ne pas avoir de modèle. (p.93)

     

    Sauver la femme adultère de la lapidation, comme le fait Jésus, empêcher un emballement mimétique dans le sens de la violence, c’est en déclencher un autre en sens inverse, un emballement non violent. Dès qu’un premier individu renonce à lapider la femme adultère, il en entraîne un second et ainsi de suite. Finalement, c’est toute la troupe, guidée par Jésus, qui abandonne son projet de lapidation. (p.94)

     

    La lapidation légale, si archaïque soit-elle, ne ressemble jamais à l’assassinat arbitraire manigancé par Apollonius. La loi prévoit la lapidation pour des délits bien déterminés et, parce qu’elle redoute les fausses dénonciations, pour les rendre plus difficiles, elle oblige les délateurs, qui doivent être deux au minimum, à jeter eux-mêmes les deux premières pierres. (p.96)

     

    Ch 6 : Sacrifice.

    La preuve que les sacrifices se modèlent sur des violences réelles, c’est qu’ils diffèrent tous les uns des autres dans leurs détails, certes, mais leurs traits structurels fondamentaux sont toujours les mêmes et c’est le modèle de la violence collective spontanée qui visiblement les inspire. Les ressemblances entre les systèmes sacrificiels, d’un bout à l’autre de la planète, sont bien trop constantes est bien trop explicables pour rendre vraisemblables les conceptions imaginaires ou psychopathologiques du sacrifice. (p.127)

     

    Pour engendrer son propre antidote, en somme, la violence doit d’abord s’exaspérer. C’est ce que comprennent, de toute évidence, beaucoup de systèmes sacrificiels. Ils jugent donc nécessaire de reproduire la crise sans laquelle le mécanisme victimaire, peut-être, ne se déclencherait pas.  (p.129)

     

    Même les rites les plus tumultueux ne reproduisaient pas, en règle générale, la crise mimétique dans toute son intensité et toute sa durée. On se contentait le plus souvent d’une version abrégée et accélérée du désordre. (p.129)

     

    Ch 7 : Le meurtre fondateur.

    Satan ou le diable est tour à tour celui qui fomente le désordre, le semeur de scandales et celui qui, au paroxysme des crises qu’il a lui-même provoquées, y met brusquement fin en expulsant le désordre. Satan expulse Satan par l’intermédiaire des victimes innocentes qu’il réussit toujours à faire condamner. Parce qu’il est le maître du mécanisme victimaire, Satan est aussi le maître de la culture humaine qui n’a pas d’autres origines que ce meurtre. (p.140)

     

    Ch 9 : Singularité de la Bible. 

    Dans le mythe, la victime a toujours tort et ses persécuteurs toujours raison. Dans la Bible c’est l’inverse : Joseph a raison une première fois contre ses frères il a raison deux fois de suite contre les Égyptiens qui l’emprisonnent. Il a raison contre l’épouse lubrique qui l’accuse d’avoir voulu la violer. Étant donné que l’époux de cette femme, Putiphar, le maître de Joseph, traite son jeune esclave en véritable fils, l’accusation qui pèse sur Joseph rappelle par sa gravité l’inceste reproché à Œdipe. (p.173-174)

     

    C’est la même question qui est partout posée. Le héros mérite-t-il d’être expulsé ? Le mythe répond toujours « oui » et le récit biblique répond « non », « non » et « non ». La carrière d’Œdipe se termine sur une expulsion dont le caractère définitif confirme sa culpabilité. Celle de Joseph se termine sur le triomphe dont le caractère définitif confirme son innocence. (p.175)

     

    La nature systématique de l’opposition entre le mythe et le récit biblique suggère que ce dernier obéit à une aspiration antimythologique. Et cette inspiration révèle sur les mythes quelque chose d’essentiel qui reste invisible en dehors de la perspective adoptée par le récit biblique. (p.175)

     

    Ce qui fait la vérité de ce récit [celui de Joseph vs celui d’Œdipe] n’est pas sa correspondance possible à un donné extra-textuel, c’est sa critique des expulsions mythiques, forcément pertinente puisque ses expulsions sont toujours tributaires de contagions mimétiques et par conséquent ne peuvent pas être le fruit de jugements rationnels, impartiaux. (p.179-180)

     

    Il ne faut pas dire que la Bible rétablit une vérité trahie par les mythes. Il ne faut pas donner l’impression que cette vérité était déjà là, à la disposition des hommes, avant que la Bible ne la formule. Il n’en est rien. Avant la Bible, il n’y avait que des mythes. Personne, avant le biblique, n’était capable de mettre en doute la culpabilité des victimes condamnées par leurs communautés unanimes. (p.185-186)

     

    Ch 10 : Singularité des Evangiles.

    Derrière la divinité du Christ, il n’y a pas de démonisation préalable. Les chrétiens ne voient aucune culpabilité en Jésus. Cette divinité ne peut donc pas reposer sur le même processus que les divinisations mythiques. Contrairement à ce qui se passe dans les mythes d’ailleurs, ce n’est pas la foule unanime des persécuteurs qui voit en Jésus le fils de Dieu et Dieu lui-même, c’est une minorité contestataire, un petit groupe de dissidents qui se détache de la communauté et détruit son unanimité. C’est la communauté des premiers témoins de la Résurrection, les apôtres et ceux et c’est qui les entourent. Cette minorité contestataire n’a aucun équivalent dans les mythes. (p.194)

     

    Loin de susciter de transfiguration, une défiguration, une falsification, une occultation des processus mimétiques, la résurrection du Christ fait entrer tout ce qui restait depuis toujours dissimulé aux hommes dans la lumière de la vérité. Elle seule révèle jusqu’au bout les choses cachées depuis la fondation du monde, qui ne font qu’un avec le secret de Satan jamais dévoilé depuis l’origine de la culture humaine, le meurtre fondateur et la genèse de la culture humaine. (p.197)

     

    Au lieu de brouiller et de mystifier le processus victimaire, les Évangiles le démystifient en révélant la nature purement mimétique de ce qu’un compte rendu mythique tiendrait pour divin. L’Évangile de Luc contient une preuve toute petite mais très révélatrice de cette mystification, une preuve très précieuse pour l’exégète averti. À la fin de son récit de la passion, Luc ajoute l’observation suivante : « En ce même jour, Hérode et Pilate, devinrent amis, d’ennemis qu’ils étaient auparavant » (23,12). (p.206)



    [1] cf. http://www.cottet.org/girard/index.htm, que nous citons partiellement.

    [2] Dans Mensonge romantique et Vérité romanesque, Paris, Grasset, coll. « Pluriel », 1961/1985, 351 pages, René Girard ne fait que révéler la présence de l’Autre au cœur du génie romanesque (c’est l’omniprésence de l’Autre dans le désir qui fait la grandeur de Stendhal ou de Dostoïevski contre le mensonge romantique du héros divin ou surhumain, en tous les cas autosuffisant, qui lui illustrerait la trajectoire linéaire du désir) et la présence de l’Autre se révèle toujours être une simplification - ou plutôt une clarification - des situations. Le mensonge romantique que dénonce René Girard n’est que la tentative d’effacement, de dissimulation du modèle dans le schéma du désir... 

    [3] Mensonge romantique et Vérité romanesque, Paris, Grasset, coll. « Pluriel », 1961/1985, p.101. 

    [4] Mensonge romantique et Vérité romanesque, Paris, Grasset, coll. « Pluriel », 1961/1985, p.24-25. 

    [5] Mensonge romantique et Vérité romanesque, Paris, Grasset, coll. « Pluriel », 1961/1985, p.31

    [6] Jour du Grand Pardon.

    [7] cf. Jn 8, 42-44

    [8] Flavius Philostratus, The Life of Apollonius of Tyana, the Epistles of Apollonius and the Treatise by Eusebius, avec une traduction anglaise de F. C. Conybeare (Cambridge, Harvard University Press, 1912), Loeb Classical Library, livre 4, chap. 10.