• Simone WEIL

     Figures de vie spirituelle 

    Simone WEIL (1909-1943)
    Une vie incandescente

    Simone Weil est née en 1909 à Paris, d’une famille d’origine juive. Les parents ont deux enfants, Simone et André, son frère aîné, qui a trois ans de plus qu’elle. André WEIL était un garçon très intelligent avec, selon le jugement même de Simone WEIL, une enfance semblable à celle de Balise PASCAL. André Weil (1906-1998) deviendra un grand mathématicien. Il est connu pour son travail fondamental en théorie des nombres et en géométrie algébrique La famille Weil habite à Laval d’octobre 1917 à janvier 1919, où le père chirurgien militaire avait été muté. André WEIL suivra les cours d’Emile SINOIR, agrégé de lettre, professeur au Lycée Ambroise-Paré de Laval.

    En 1924-1925, Simone WEIL suit les cours du philosophe René Le Senne au lycée Victor-Duruy, à Paris, et en juin 1925, à l’âge de 16 ans, elle obtient son baccalauréat de philosophie. Elle entre alors en classes préparatoires littéraires au lycée Henri-IV, Le philosophe Alain, qui demeurera son maître y est alors professeur. Il la surnommait « La Martienne » !… Dans son dossier d’inscription à l’école, Alain avait écrit : « Excellente élève ; force d’esprit peu commune ; ample culture ; réussira brillamment si elle ne s’engage pas dans des chemins obscurs ; dans tous les cas sera remarquée ».

    Trois ans plus tard, Simone intègre l’École normale supérieure en 1928. Célestin BOUGLE, le directeur de Normale Sup la surnomme alors « la vierge rouge »… A ses yeux, elle incarne une sorte d’anarchisme calotin surprenant. Car Simone WEIL ne laisse pas indifférent ! En 1933, la revue de fin d’année de l’école se joue de son militantisme. On raconte que Célestin BOUGLE avait donné 20 Francs pour une quête organisée par Simone WEIL pour les chômeurs.Il avait demandé l’anonymat, et fut bien surpris de lire cette affiche : « Suivez l’exemple de votre directeur, donnez anonymement à la caisse du chômage » !

    En 1931, à 22 ans, Simone WEIL est reçue 7ème à l’agrégation de philosophie. Elle commence alors une carrière d’enseignante dans divers lycées de province et se trouve tout d’abord nommée au Puy-en-Velay…Très vite, elle se fait solidaire des syndicats ouvriers et — scandale — se joint au mouvement de grève de l’hiver 1931-1932 contre le chômage et les baisses de salaire.

    Au cours de l’été 1932, elle passe quelques semaines en Allemagne pour essayer de comprendre les raisons de la montée du nazisme. À son retour, avec beaucoup de lucidité, elle exprime dans plusieurs articles ce qui risquait de survenir.

    En septembre 1932, elle est nommée à Auxerre. Elle peut alors plus facilement fréquenter Paris, où elle est inscrite à la Ligue des droits de l’homme. A la rentrée suivante, en septembre 1933, elle est nommée à Roanne. Pour elle, la connaissance de la question sociale passe pour elle par l’expérience du travail.

    En 1934-1935, elle demande donc une année sabbatique pour travailler en usine, afin de partager la condition ouvrière. Elle se retrouve ouvrière sur presse chez Alsthom[1] (Paris XV), puis elle travaille à la chaîne à Boulogne-Billancourt, et enfin chez Renault. Et elle note ses impressions dans son Journal d’usine. 

    Dans son « Autobiographie spirituelle », elle écrit : « Je savais bien qu’il y avait beaucoup de malheur dans le monde, j’en étais obsédée, mais je ne l’avais jamais constaté par un contact prolongé. Étant en usine, confondue aux yeux de tous et à mes propres yeux avec la masse anonyme, le malheur des autres est entré dans ma chair et dans mon âme. Rien ne m’en séparait, car j’avais réellement oublié mon passé et je n’attendais aucun avenir, pouvant difficilement imaginer la possibilité de survivre à ces fatigues. Ce que j’ai subi là m’a marquée d’une manière si durable qu’aujourd’hui encore, lorsqu’un être humain, quel qu’il soit, dans n’importe quelles circonstances, me parle sans brutalité, je ne peux pas m’empêcher d’avoir l’impression qu’il doit y avoir erreur et que l’erreur va sans doute malheureusement se dissiper. J’ai reçu là pour toujours la marque de l’esclavage, comme la marque au fer rouge que les Romains mettaient au front de leurs esclaves les plus méprisés. Depuis, je me suis toujours regardée comme une esclave. »[2] 

    Et en août 1935, lors d’un séjour au Portugal, au bord de la mer, elle observe femmes de pêcheurs et les entend chanter un chant mélancolique qu’on appelle un fado. Dans son « Autobiographie spirituelle », elle écrit encore : « Étant dans cet état d’esprit, et dans un état physique misérable, je suis entrée dans ce petit village portugais, qui était, hélas, très misérable aussi, seule, le soir, sous la pleine lune, le jour même de la fête patronale. C’était au bord de la mer. Les femmes des pêcheurs faisaient le tour des barques, en procession, portant des cierges, et chantaient des cantiques certainement très anciens, d’une tristesse déchirante. Rien ne peut en donner une idée. Je n’ai jamais rien entendu de si poignant, sinon le chant des haleurs de la Volga. Là j’ai eu soudain la certitude que le christianisme est par excellence la religion des esclaves, que des esclaves ne peuvent pas ne pas y adhérer, et moi parmi les autres. »[3] 

    Et dès lors elle ne cessera de jeter des ponts entre la pensée grecque et la foi chrétienne, y compris dans son interprétation de Platon. « Platon est un mystique authentique, et même le père de la mystique occidentale. » L’assertion est un peu rapide, mais on ne peut pas ne pas penser au livre de Jean DANIELOU, Platonisme et Théologie Mystique[4] Et plus tard, dans les écrits spirituels réunis dans L’Attente de Dieu, elle décrira sa foi comme une progressive découverte du christianisme, dans lequel elle perçoit une religion vraiment universelle, qui rejoint tout particulièrement les plus démunis. 

    Sa mauvaise santé l’empêche de poursuivre le travail en usine. Simone Weil souffre en particulier de terribles maux de tête qui dureront toute sa vie. Elle reprend l’enseignement de la philosophie à Bourges, au lycée de jeunes filles.Elle donne une grande partie de ses revenus à des personnes dans le besoin. « Décidée à vivre avec cinq francs par jour, comme les chômeurs du Puy, elle sacrifiait tout le reste de ses émoluments de professeur à la Caisse de Solidarité des mineurs. »[5]

    Elle prend part aux grèves de 1936. En août 1936, au début de la Guerre civile espagnole, elle s’engage pour combattre le coup d’État du général Franco. Elle s’élève cependant contre l’exécution d’un jeune partisan du coup d’état et s’oppose à l’exécution d'un prêtre franquiste. Gravement brûlée au pied à cause d’une marmite d’huile bouillante posée même le sol, elle doit cependant rejoindre la France. En 1937, elle collabore aux Nouveaux cahiers, une revue économique et politique qui défend une collaboration économique franco-allemande. D’avril 1937 à juin 1938, on la trouve en Italie, notamment à Assise et à Padoue. A la rentrée suivante, elle est nommée à Saint-Quentin.

    Le jour de Pâques  1938, elle se trouve à l’abbaye de Solesmes, saisie par la prière qui s’élève du chœur… Elle commence alors se tourner plus explicitement vers le christianisme. Elle écrit que « la passion du Christ est entrée en moi », et souhaite d’une certaine façon l’éprouver jusque dans son corps. Elle entre en contact alors avec des prêtres et des religieux et le père dominicain Joseph-Marie PERRIN l’accompagne spirituellement. Elle reste cependant très discrète sur son évolution spirituelle, et ce n’est qu’après sa mort que ses amis découvriront la profondeur inouïe de sa vie spirituelle.

    Lorsque, le 13 juin 1940, Paris est déclarée « ville ouverte », les WEIL se réfugient à Marseille. Simone participe à la Résistance et distribuant les Cahiers du Témoignage Chrétien. En juin 1941, le père PERRIN entre en contact avec Gustave THIBON pour lui demander d’accueillir dans sa ferme Simone Weil, désormais exclue de l’université par les nouvelles lois. Après un premier mouvement de refus, Thibon accepte finalement[6]… Voilà donc Simone ouvrière agricole….

    En 1942, elle emmène ses parents en sécurité aux États-Unis, mais refuse la citoyenneté américaine, trop confortable à ses yeux en cette période de guerre… Simone fait tout pour se rendre en Grande-Bretagne et débarque à Liverpool le 25 novembre 1942. Elle entre en contact avec la France libre et travaille comme rédactrice dans les services de la France libre. Aussi intransigeante qu’excessive, elle quittera l’organisation en juillet 1943. Elle est notamment déçue qu’on ne la laisse pas rejoindre les réseaux de résistance sur le sol français. Juive, elle risquait d’être repérée et déportée…

    Atteinte de tuberculose, elle se retrouve au sanatorium d’Ashford. Malade, elle refuse de se nourrir plus que ce que permettaient alors les tickets de rationnement, souhaitant faire preuve jusqu’au bout de solidarité envers ses concitoyens. A la fin du mois août 1943, l’âge de 34 ans, elle meurt d’une crise cardiaque… laissant une vie inachevée, qu’on ne privera pas de tirer dans un sens ou dans un autre par la suite…

    De son vivant, elle n’a écrit que des articles. Son oeuvre n’a été connue du grand public qu’après sa mort. C’est Albert Camus qui en assurera la publication, à partir des manuscrits qu’elle avait confiés à Gustave Thibon.

    Selon Alain VERNET[7], « Sa philosophie est tournée vers la quête du bien, qui ne peut se trouver qu’à travers le détachement vis-à-vis des choses matérielles, et c’est la figure du Christ, en tant que pauvre et souffrant, qui devient progressivement l’incarnation de cette notion, dont on s’approche en partageant le destin des plus pauvres, des malheureux, des malades, de ceux qui souffrent, bref, dans un premier temps des travailleurs, puis des persécutés. Sa philosophie passe d’abord par un engagement politique révolutionnaire, avant de se tourner vers le christianisme, de type franciscain, puis dans un tête-à-tête mystique où affleure le carmel de Sainte Thérèse d’Avila. Elle n’ira cependant pas jusqu’à se convertir. En effet elle ne veut pas adhérer par le baptême à une église visible, d’autant que toute institutionnalisation pourrait faire barrage à sa recherche d’absolu. »

    « Ce n’est pas par la manière dont un homme parle de Dieu mais par la manière dont il parle des choses terrestres, qu’on peut le mieux discerner si son âme a séjourné dans le feu de l’amour de Dieu. Il y a de fausses imitations de l’amour de Dieu, mais non pas de la transformation qu’il opère dans l’âme, car on n’a aucune idée de cette transformation autrement qu’en y passant soi-même. »[8]

     

     

     

     



    [1] Devenu depuis Alstom 

    [2] Simone WEIL, « Autobiographie spirituelle », in Le Ravissement de la raison, textes choisis et présentés par Stéphane BARSACQ, Paris, Points, coll. « Sagesses », 2009, 90 pages, p.22.

    [3] Simone WEIL, « Autobiographie spirituelle », in Le Ravissement de la raison, textes choisis et présentés par Stéphane BARSACQ, Paris, Points, coll. « Sagesses », 2009, 90 pages, p.22-23.

    [4] Platonisme et Théologie Mystique, doctrine spirituelle de saint Grégoire de Nysse, Editions Montaigne, Paris, nouvelle éd. revue et augmentée, 1954.

    [5] E. Piccard, Simone Weil. Essai biographique et critique, PUF, 1960, pp. 16-17.

    [6] Simone Weil, introduction par Gustave Thibon, La pesanteur et la grâce, Paris, Plon, 1948, p. 3-4.

    [7] http://www.encyclopedie-bourges.com/Weil1.html

    [8] Simone WEIL, La Connaissance Surnaturelle, Paris, Gallimard, coll. « Espoir », 1950, 337 pages, p.96.