• Vaclav Havel : Sur la parole

     Ecrivains et penseurs 

                Quelques mots sur la parole              

        La fin de l’année dernière a vu, à 24 heures d’intervalle, le décès de deux figures contrastées : Kim JONG IL (†17/12/11) et Vaclav HAVEL (†18/12/11).

         Kim JONG IL : l’homme de la dictature totalitaire communiste érigée en dynastie, dans l’un des pays les plus fermés au monde : la Corée du Nord.

         Vaclav HAVEL : l’homme de théâtre, le dramaturge, le philosophe, celui qui a été un des chantres de la liberté des droits de l’homme dans une autre dictature communiste de l’ancien empire marxiste de l’URSS.

         Kim JONG IL, parvenu au pouvoir par la seule grâce de naître et d’avoir toutes les qualités requises pour prendre la suite de son propre despote de père Kim IL SONG… 

         Vaclav HAVEL, l’homme du peuple, qui par son amour du beau, de la vérité, a su être l’artisan d’une révolution de velours, qui n’était pas basée sur la vengeance ni la peur, mais sur le désir de servir la liberté de ses concitoyens…  Victime de la « haine des classes » d’un régime qui l’a marginalisé comme « fils de bourgeois », Vaclav Havel n’a jamais cherché de vengeance. Il a su, à la fois, vaincre la haine de ses adversaires politiques et, avec justice et courage, dépasser en lui toute tentation de violence, même verbale. Après l’écrasement du « Printemps de Prague » en août 1968, il s’est associé au lancement de la « Charte 77 »… C’était un mouvement de défense des droits de l’homme durement persécuté. 

         Et le premier porte-parole de ce mouvement, ce fut le philosophe chrétien Jan Patocka (1907-1977), qui a été liquidé par des interrogatoires policiers répétés jusque sur son lit d’hôpital, où il est mort d’une hémorragie cérébrale, le 13 mars 1977, à 69 ans.

         Vaclav Havel a défendu avec courage les droits de l’homme à une époque où de façon systématique ils étaient confisqués à ses concitoyens. En 1978, dans son ouvrage Le Pouvoir des sans-pouvoir, Vaclav HAVEL a décrit les mécanismes utilisés par le régime communiste pour créer une société sans ressort, résignée, composée d’individus craintifs ou corrompus. Vaclav Havel et son concitoyen écrivain de la génération précédente, Franz Kafka (1883-1924), étaient marqués au plus profond par la façon dont l’homme peut devenir victime d’un pouvoir totalitaire aveugle qui manipule les personnes et les masses. 

         Mais si le cauchemar de Kafka s’est en quelque sorte réalisé à Prague, avec les procès de 1951 et les purges consécutives au Printemps de Prague en 1968, en revanche, c’est l’utopie humaniste, de Vaclav Havel qui s’est réalisée… Et on peut dire — je crois — que sa philosophie, la vigueur de sa pensée ont été plus fortes que l’idéologie totalitariste et que les chars soviétiques… 

         Alors pour nous chrétiens, qui sommes appelés peut-être un jour à être des hommes de la Parole, la parole qui sauve, la parole qui donne la liberté, la parole qui ouvre une relation, la parole qui est habitée et qui dit le meilleur de l’homme, la philosophie de Vaclav HAVEL peut nous être précieuse. Pendant les vacances de Noël, j’ai découvert un petit opuscule qui rassemble deux textes : un texte de Vaclav HAVEL :  Quelques mots sur la parole et un texte d'André GLUCKSMANN[1] :  Sortir du communisme, c’est entrer dans l’histoire.

         Ces deux textes ont été lus le 15 octobre 1989, à l’occasion de la remise à Francfort du Prix de la paix 1989 à Vaclav HAVEL. Vaclav HAVEL n’avait pas été autorisé à sortir de Tchécoslovaquie et c’est un acteur qui a lu ce texte.

         Mais deux mois plus tard en décembre 1989, lui qui avait connu la prison, les intimidations de toutes sortes et la liberté surveillée, il était élu président de la république.  Il le fut de 1989 à 1992. Puis, après la séparation de la Tchéquie et de la Slovaquie, contre laquelle il avait pourtant mis toutes ses forces, il fut président de la république tchèque de 1993 à 2003. 

         Alors que dit ce petit texte merveilleux de Vaclav HAVEL Quelques mots sur la parole ?

         « Malgré ce long processus par lequel ce mot de paix a été systématiquement vidé de son contenu et même carrément chargé d'un sens diamétralement opposé à celui que lui donne le dictionnaire, malgré tout cela, quelques Don Quichotte de la Charte 77 et quelques-uns de leurs jeunes collègues du Mouvement indépendant pour la paix ont réussi à réhabiliter ce mot et à lui rendre son sens originel.

         Mais cette perestroïka sémantique, ce renversement du mot paix pour le remettre d'aplomb, leur a coûté cher : presque tous les jeunes dirigeants du Mouvement indépendant pour la paix ont passé plusieurs mois à l'ombre. Ce ne fut pas en vain: ils ont réussi à sauver un mot important d'une totale dévalorisation. Ce qui est en question, ce n'est pas, comme je l'explique depuis tout à l'heure, le simple sauvetage d'un mot. En le sauvant, on sauve quelque chose de beaucoup plus important. Tous les événements signifiants du monde tangible - beaux ou monstrueux – ont en effet toujours leur prologue dans la sphère de la parole.

         […] Il est toujours payant de faire preuve de méfiance vis-à-vis des mots, de les surveiller, et on ne sera jamais trop prudent dans ce domaine. On gâche moins de choses en se méfiant des mots qu'en leur accordant une confiance excessive. D'ailleurs n'est-ce pas justement là, dans la méfiance face aux mots et dans la dénonciation des horreurs qui peuvent discrètement sommeiller en eux, que réside la mission la plus spécifique de l'intellectuel ? Jadis, à Prague, mon cher prédécesseur à la tribune, André Glucksmann comparait l'intellectuel à Cassandre[2], car il a pour devoir de bien entendre les paroles des puissants, de les surveiller, de crier gare et de prophétiser le mal qu'elles peuvent signifier ou entraîner.

         […] Cette chape de milliers de mots creux sous laquelle nous étouffons depuis si longtemps nous a rendus méfiants à l'égard du monde des mots trompeurs et nous a permis,  bien mieux qu'auparavant, de voir le monde tel qu'il est vraiment : comme une communauté complexe de milliers et de millions d'êtres humains absolument uniques, avec des centaines de qualités, mais aussi des centaines de défauts et de mauvais penchants. Et ces hommes, on ne peut jamais simplement les aplatir au rouleau compresseur des phrases creuses et des mots dévalués pour les faire rentrer dans une catégorie homogène — classe, peuple ou force politique — pour l'encenser ou la condamner tout en bloc, l'aimer ou la haïr, la fêter ou la conspuer en tant que telle.

         Voilà entre autres à quoi peut servir la méfiance vis-à-vis des mots, au travers d'un exemple que nous avons choisi pour la circonstance, puisqu'un Tchèque a aujourd'hui l'honneur de s'adresser à un public essentiellement allemand.

         Au commencement de tout est la parole. C'est le miracle auquel nous devons d'être hommes. Mais c'est aussi le piège, l'épreuve, la ruse et le test. Et plus encore qu'il ne vous semble, à vous qui vivez dans un pays de grande liberté de parole, dans une société où les mots ne semblent pas beaucoup importer. Pourtant, ils importent. Les paroles importent partout.

         Un même mot peut être tantôt humble, tantôt bouffi d'orgueil. Et il est si facile de passer imperceptiblement de l'humilité à l'orgueil, tandis que le processus inverse est très long et très difficile, comme j'ai essayé de le montrer avec l'exemple du mot « paix » dans mon pays. En cette fin du deuxième millénaire après le Christ, notre monde et surtout l'Europe se trouvent à un carrefour crucial: depuis longtemps, il n'y a pas eu tant de raisons d'espérer que tout finira bien, ni tant de raisons de craindre que, si les choses tournaient mal, elles ne nous entraînent dans une catastrophe définitive. 

         […] Tirons donc des leçons de tout cela et déclarons, chacun pour soi et tous ensemble, la guerre aux paroles d'orgueil, regardons de près toute parole apparemment humble pour y déceler les œufs de coucou déposés par l'orgueil. Il ne s'agit pas là, et de loin, d'une tâche purement linguistique. C'est un appel à devenir responsables des mots et envers les mots, un devoir éthique par essence. En tant que tel, ce devoir ne prend pas sa source dans le monde qui nous est perceptible, mais loin au-delà de notre horizon,  là où réside cette Parole qui était au commencement de tout et qui n'est pas la parole humaine. Je ne vous dirai pas pourquoi il en est ainsi. Votre grand ancêtre Emmanuel Kant l'a fait beaucoup mieux que je ne pourrais jamais le faire. Merci de votre attention. Vaclav Havel, Hradecek, juin 1989. »


    [1] André Glucksmann est né à Boulogne-Billancourt en 1937.

    [2] Dans la mythologie grecque, Cassandre est la fille de Priam (roi de Troie) et d'Hécube. Elle a reçu d'Apollon le don de prédire l'avenir, mais elle s'est refusée à lui… Le dieu a donc décidé que personne ne croirait à ses prédictions !…

     

     

    Luc MEYER